Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

lundi 2 novembre 2015

Feuillets d'automne

Jour de Toussaint à Marrakech ; arrivés il y a trois jours sous un soleil radieux le calendrier met le temps au pas, avez-vous jamais vu ce jour de célébration autrement que pluvieux ? Même ici il ne saurait en être autrement.
Je ne parvenais pas ces derniers temps en France à célébrer la splendeur d'un automne à son apogée, trop près du quotidien on peine à en restituer les couleurs, alors je mets à profit ces temps voués à l'intérieur pour me retourner sur ce proche passé.
Lors d'un périple familial dans le sud-ouest, de Gironde en Béarn, nous entrâmes en gloire dans la belle saison des lumières par l'accès le plus adéquat, celui de certains porches de nos belles églises.
Vous rappelez-vous ce portail royal de la cathédrale saint André de Bordeaux que je vous présentai quelques billets en amont sur ce blog ? Eh bien, le voila encore, mais cette fois-ci débarrassé de ses échafaudages et radieux sous l'azur retrouvé de son tympan.

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Le miraculeux équilibre de ce portail royal daté du milieu du XIIIe siècle n'a rien d'exceptionnel en ces temps du "beau gothique" ou encore gothique international, mais, toujours en cette cité du bord d'eau, l'église saint Pierre, des XIVe et XVe siècles nous prouve que la ville a su toujours raison garder et que, même en plein essor du style dit flamboyant, on a su se prémunir de tous excès tels que drapés en virtuoses becs d'écuelle et pinacles exacerbés ; ici seuls quelques détails de la modénature comme les choux frisés et le bestiaire fantastique situent l'ouvrage dans cette époque de fin d'un style.
Plus au sud, le clocher-porche de la cathédrale Sainte-Marie d'Oloron abrite le célèbre portail du XIIe siècle dont la réputation n'est plus à faire, nous ne reviendrons par conséquent pas sur le tympan à la magistrale crucifixion en bas-relief, pas plus que sur le linteau supporté par le couple de sarrasins captifs, nous nous attarderons, cette fois-ci, sur les deux voussures, celle du registre supérieur où prennent place les douze Vieillards de l'Apocalypse pourrait servir de document exceptionnellement riche pour qui voudrait s'attacher à une recension des instruments de musique de l'époque, mais, et c'est là le point auquel je voulais en venir aujourd'hui, le registre inférieur qui décrit les occupations terrestres établit un lien extrêmement précis quant à la pérennité de certaines occupations des hommes rythmées par le calendrier ; au XIIe siècle comme de nos jours on façonnait de la même façon le fromage ; et, comme vous pouvez le constater, le pèle-porc ou abattage du cochon, acte fondateur de la société rurale béarnaise qui réunit tous les voisins autour du sacrifice était déjà bien ancrée dans les moeurs, à une différence près, en ces temps dits sombres et cruels, on étourdissait la bête avant que de l'égorger, quant à la pêche du saumon, vrai sport régional, elle se pratiquait de la même façon.

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Puis, la ronde des visites familiales réveillera, avec toujours la même émotion, les souvenirs d'enfance et d'adolescence. Nous voici à Moumour, petite localité à cinq kilomètres d'Oloron où, si la maison de ma grand'mère a disparu au profit d'un pavillon standard "tout confort", mon oncle et ma tante qui n'y venaient qu'en villégiature s'y sont ré-enracinés depuis leur retraite, assurant ainsi, jusqu'à quand ? la continuité des mémoires familiales. Roger, l'ex sémillant général, s'est abstrait de tout et n'émerge de son monde intérieur, fort courtoisement d'ailleurs,  que lorsqu'on le sollicite ou bien pour s'adonner aux plaisirs de la table, la cuisine de sa femme et sa cave étant les deux fiertés aptes à réveiller sa volubilité gasconne ; le temps d'un repas...
Jeannine, elle, à quate-vingt-cinq ans révolus, garde toujours un souci méticuleux de son apparence, elle apparaît le matin, soignée du sommet du conquérant chignon haut perché aux intrépides talons hauts en toute circonstance, fardée d'ombre bleutée sur les paupières et de brillances rose pâle sur les lèvres et hop, la voilà, parée comme pour un dîner en ville, prête à battre la campagne.
Le petit village, lui, ne change guère, le "pont de César" bien qu'afffublé d'une balustrade inadéquate, normes de sécurité obligent, me ramène aux baignades d'antan dans les eaux de l'impétueux gave "le Grand Ver" qui roule des galets qui, soigneusement disposés en épis dans la construction des murs, ont permis l'édification de ces solides bâtisses faites pour défier les siècles.

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 Avant de quitter le Béarn, les retrouvailles avec l'ami Pierre, frère en moricauderie, qui a passé sa carrière en tant que gardien des forêts, donnent l'occasion de franchir le col de la Maria-Blanque, ses brumes d'une poésie intense et ses hauts pâturages peuplés de chevaux, de vaches et de chèvres.
Nous repartirons comblés de présents tels que les moulages des pas des derniers ours bruns des Pyrénées et un auto-portrait de l'agreste artiste qui fut aussi brun que je l'étais, lisant une lettre de son ami-pruneau : "la lettre d'Henri-Pierre"

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Revenus en Gironde, à Pujols, la célébration des noces d'or de ma soeur Marie-Emilie et de mon beau-frère Jean, réunit les deux familles quasiment au complet, je constatai à ma grande (bonne) surprise à quel point les retrouvailles avec des "alliés", après plusieurs décennies d'éloignement, se faisaient sous l'égide de souvenirs vivaces et d'affections indifférents au temps et aux rides.
Je ne dirai rien d'une cérémonie qui n'a d'intérêt que pour ceux qui l'ont vécue et animée, je rends cependant hommage à la belle initiative des petits-enfants, qui touchant tous d'un instrument de musique, donnèrent une aubade à leurs aînés (je ne risque pas le mot "aïeux" pour ne pas me faire écharper et, peut-être aussi pour m'en prémunir moi-même) toute en délicatesse et sensibilité.
Pardon à ceux d'entre eux qui ne figurent pas sur ces témoignages, j'ai sélectionné ces quelques portraits parce que flous, ce billet n'ayant pas pour vocation de se substituer à un album de famille.

03 Octobre 2015 (48)

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On n'épuise jamais les lieux, même ceux que l'on croit connaître ; vous avez tous sans doute à l'esprit des noms de localités ou d'endroits auxquels rien ne vous relie, pas même une renommée touristique, mais dont la musique sonne à vos oreilles avec un goût d'appel, comme une invite discrète, sans qu'aucune "occasion" d'y répondre ne se soit jamais présentée.
Il en était ainsi de Bourg sur Gironde jusqu'à ce que, avant de quitter la région, comme pour un hommage d'adieu, ma soeur Colette ne nous y véhicule en cette belle journée d'octobre.
Alanguie au bord de la rivière, l'antique cité à l'écart des routes de grand tourisme et aux enceintes à flanc de berges nous apparaît, quiète mais fière d'un passé qui fut certainement plus mouvementé si l'on en croit l'importance de son appareil défensif.

09 oct 2015 Bourg-Plassac (120)

La ville nous attendait certainement depuis longtemps compte tenu de la peine qu'elle se donna à nous offrir en cette période des derniers soleils aux ombres allongés et à la luminosité pulvérulente, un tel déploiement de fastes ; je ne ferai pas ici l'inventaire touristique de ses antiques maisons médiévales ni de ses monuments frappés au coin d'un XVIIIe siècle qui se refuse à mourir tout au long du siècle suivant si caractéristique du Bordelais, je passerai sous silence les gargouilles ridiculement menaçantes et les vitraux hauts en couleur de son église néo gothique dédiée à Saint Géronce, non, je vous invite à parcourir les allées d'un château de plaisance bâti à l'époque du plaisir de vivre avant que l'ère de la raison et du commerce ne vienne anéantir ce rêve. Le château, réduit à une suite de salons de réception tristement aseptisées en salle des fêtes, offre encore sa façade aux beaux balustres sans lesquels l'architecture du siècle d'or girondin ne serait pas, les pots à feu gardent l'entrée avec la même grâce qu'antan, semblant ignorer que la noblesse de la réception s'est effacée au profit de la distraction. De l'orangerie ne reste qu'une façade aux larges baies, l'envers du décor garde quelques restes de verres peints anciens, brisés, mais dont le décor d'oiseaux si précaire et fragile s'intègre encore à l'environnemment préservé.
Vestiges de jours.
Mais combien fut beau cet automne que je dirai de passé empiétant. ;
( Le passé empiétant est un point de broderie où, avant d'avancer, l'aiguille fait un retour en arrière. C'est ainsi que je m'autorise à nommer les vestiges qui s'obstinent à teinter de leur nostalgie les temps qui sont les nôtres)

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09 oct 2015 Bourg-Plassac (72)09 oct 2015 Bourg-Plassac (73)

 

 

 

De retour à Charmes, l'époque avançant, la maison nous accueillait dans la splendeur colorée de ses feuillages en agonie.

23 octobre 2015 (5)

Posté par Henri_Pierre à 18:54 - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

    Inlassablement

    Tu nous fais feuilleter l'automne en ses flamboiements, ses vestiges moussus et ce point de broderie que je ne connaissais pas. On ne brode plus de nos jours ....

    Posté par Marie, mardi 3 novembre 2015 à 19:55
  • @ Marie : On ne brode plus, certes, ou bien disons que l'on brode peu. Pour moi, par incapacité de détachement et assuétude à la seule permanence qui soit, celle des cycles rien ne m'émeut plus que ces "éternels retours". Merci ma fidèle Marie d'avoir poussé tes pas jusques ici.

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 4 novembre 2015 à 08:31
  • Outre tes mots toujours inégalables, je retiens cette avant-dernière photo qui m'intrigue (et dont je ne veux rien savoir de plus tant sa poésie et son mystère sont sidérants)... Un oiseau sur un éclat... un oiseau précieux jailli de nulle part, suspendu au souvenir brumeux d'un verre gravé... Une photo que j'aurais aimé avoir faite... Bises mon ami, là où tu es...

    Posté par eva, jeudi 5 novembre 2015 à 10:43
  • Mais que j'aime la musique de tes mots, le rythme de tes phrases !
    Tes photos sont toujours une invitation au voyage, mais cette fois j'ai un faible pour le profil parfait de la belle flûtiste aux plumes rouges.
    T'embrasse affectueusement.

    Posté par laura, jeudi 5 novembre 2015 à 16:54
  • @ Eva : Il y avait en fait trois vestiges de vitres de verre gravé, seule celle-ci m'avait permis de superposer en palimpseste la figuration et la nature vraie. Bises de Marrakech, Eva.

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 6 novembre 2015 à 08:32
  • @ Eva : La flûtiste est ma nièce Ninon et elle allie grâce et beauté, j'ose le dire. Baci mile Carissima

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 6 novembre 2015 à 08:34
  • cet automne

    j'étais à paris avant...
    paris avait cet air de fête
    paris couvert de feuilles rousses
    j'aime trainer mes pieds dans les feuilles
    paris cet automne était paris
    puis il y a eut le 13, un vendredi sinistre
    triste mémoire
    mais paris reste paris
    cher à mon cœur
    paris toujours debout

    tendresse chaleuse

    Posté par jeanne, samedi 12 décembre 2015 à 09:34
  • chaleureuse !!!

    Posté par jeanne, samedi 12 décembre 2015 à 09:35
  • @ Jeanne : Paris défie l'horreur avec superbe. Paris n'a pas peur. Et moi je te remercie de ta visite ici.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 13 décembre 2015 à 17:35

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