Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

jeudi 24 septembre 2015

Ma mère, cette inconnue

Tu étais fille de septembre Henriette. Du 22, et si tu ne nous avais quittés par un triste mai d'il y a six ans, tu aurais aujourd'hui quatre-vingt douze ans...
Tu n'as jamais voulu être une vieille dame, l'expression seule te faisait horreur et, puisant dans les souvenirs de ta beauté qui fut grande, tu usais encore de ton pouvoir de séduction ; tu y croyais tant que nous y croyions tous. Et j'ai pourtant du mal à recréer ton image, oh pas celle des souvenirs anciens, les photographies les ont fixés à jamais dans la fausse vérité des expressions saisies ou captées par l'objectif, non je veux parler de celles de toi vivante, celle que nous avons tous connue et aimée, ce pourquoi, parmi le fonds inépuisable des derniers reflets capturés, j'ai choisi, ici, en frontispice, ce flou sur lequel peuvent flotter, naviguer ou faire escale les évocations les plus contradictoires, les plus vraies du moment, les plus incertaines du moment d'après.
Insaisissable Henriette qu'une relation fusionnelle, bien que nous nous devinions, n'a cependant jamais donné les clefs permettant de démêler le vrai du faux, l'image que tu projetais de ce que tu étais et ce que je captais de ce que tu voulais donner à entendre.
Le miroir de mes yeux, trompeur comme tous les miroirs, te déformait au gré de mes tendresses et des irritations provoquées par l'éventail complexe des jeux sociaux inhérents à ta nature contrastée.
Messages croisés. Carrefours incertains des correspondances.
Qui étais-tu maman ? Le savais-tu toi même ?
Nous mourons tous étrangers à nous mêmes et aux autres, mais reste l'amour qui nous liait et qui nous lie. Toujours.

03 chez Paul (4)

 De ta naissance et de ton enfance je connais l'histoire, de par tes évocations je connais tes histoires passées au crible de ta mémoire aux accents fluctuants, comme pour nous tous au demeurant, et peintes aux couleurs de tes états d'âme et peut-être aussi de tes petits arrangements plus ou moins subliminaux.
Ta mère Marie épousa ton père, Jules, de trente-deux ans son aîné, le mariage fut mal vu car un "Monsieur" qui épousait sa cuisinière créait un effondrement des conventions sociales réprouvé des deux côtés ; mais Marie était belle et d'une distinction innée qui ajoutée à sa prudente discrétion lors des conversations de salon lui fit tenir son rang avec élégance aussi bien à Bordeaux que lors des longs voyages que requerrait la situation du bourgeois Bordelais. Peut-être est-ce par réaction contre ces silences de circonstance que tu fus si habile, Henriette, à repriser les trous de ta culture par d'audacieuses affirmations pleines d'assurance ? Cela ne m'abusait pas, moi qui t'était si proche, et la crédule réceptivité de tes auditeurs ne faisait que renforcer mon admiration à ton égard, avec, il faut le dire, un petit chatouillis de peur au creux de l'estomac que ton innocente imposture fut découverte.
Ton père, d'une de ses épouses antérieures, eût trois filles qui elles aussi firent l'objet d'un billet en ce blog ; mais quelle idée de te faire porter les prénoms des trois demi-soeurs mortes si jeunes... Henriette, Marguerite, Yvonne,  véritable palimpseste mémoriel imposé par ton géniteur ce qui dut quelque peu contribuer à brouiller à tes yeux la place que tu occupais.
Yvonne mourut en couches et ton neveu, Henri (encore un) était ton aîné de cinq ans, vint, cinq ans après ta naissance le sémillant Roger dont les diableries émerveillaint une mère qui ne fut pourtant pas des plus indulgentes pour toi. Cinq et cinq dix et moi entre les deux, au point de rupture, entre souvenir et promesses du futur, cela je ne sais si tu te l'es dit Henriette, mais je suis convaincu, que tu le ressentais.

Grands parents AresRoger accroupi

Les trois soeurs

De ton enfance, maman, me restent des photographies fanées comme les teintes des temps qui fuient et de cette douceur de rose-thé des jardins de nos enfances ; tu t'essayais déja, apprentie-Circé, au sourire irrésistible que tu gardas jusqu'entre les mornes murs de la clinique où lors de ton dernier séjour, tu subjugais le personnel soignant.
Tu eus deux ans aux îles Madère et tu parcourus, jusqu'à Iquitos, le fleuve Amazone dans un paquebot dont j'ai aussi l'image, tes souvenirs n'allaient pas jusque là, mais je tiens de ma grand'mère la réclusion volontaire en cabine de peur de voir sur les berges des "messieurs tout nus" ; la cuisinière émérite me livra aussi la mémoire de l'incapacité de la "chola" à accommoder de façon impeccable la dinde de Noël.
Tu accomplis ta Première Communion à onze ans dans la villa des étés à Arès, sur le bassin d'Arcachon. Ton père, que tu adorais au demeurant, t'éleva dans les principes déja surannés d'un homme du dix-neuvième siècle, il me souvient que tu me rapportais l'obligation de s'envelopper dans un peignoir au sortir de la baignade et des remontrances que tu subis pour avoir pris un bain de soleil en maillot de bain dans le jardin de la demeure pourtant protégé des regards par des haies de fusain.

12 septembre 2015 (1)

Henriette 2 ansmaman 11 ans

 

Tu grandissais Henriette et à treize ans, chaperonnée par ta mère, ta beauté s'affirmait déjà, ton père mourut à soixante-deux ans cette même année et tu gardas toujours une admiration sans limites pour cet homme idéalisé ; ta mère, à qui il ne resta plus que "ses yeux pour pleurer" revint dans son Béarn natal et, avant de travailler épuisa sans espoir de renouvellement le stock de bas de soie et de flacons de "Jicky" dont Jules la gratifiait si généreusement.
Toi tu idéalisas un passé dont l'aisance certaine se transforma en luxe et ne retournas à Arès que lorsque ton mari eût acquis l'automobile digne du prestige que tu croyais toujours intact en la localité de ta prime jeunesse.
Tu eus, maman, dix-sept ans à Oloron Sainte Marie où Marie-Cerbère veillait sur  une éducation d'un monde qui se délitait déjà, elle eût un mal fou à se remettre de ton coup de foudre pour Crescent, un réfugié Espagnol et donc suspecté d'être "Rouge" ;  et toi, la jeune fille "comme il faut" épousa le bel aviateur envers et contre tout pour le rejoindre en véritable amazone dans un camion de ravitaillement vers l'Espagne où la France occuppée renvoya les républicains.
Mais tissant de silences tes souvenirs ces hauts faits auxquels je reconnais un certain panache, tu ne nous en parlais guère, tu nous voulais enfants comme les autres, maintenant mon enfance et celle de mes soeurs dans la fiction d'un monde  de douceur et d'affection. Tes réserves, Henriette, ne nous ont guère armés pour l'affirmation de soi dans un monde où la compétition est devenue le lien social majeur, mais tu nous a légué cette sensibilité au moindre frémissement de l'âme qui, en compensation de l'inaptitude à la sérénité, donnent à a vie des fulgurances et des abîmes qui échappent aux caractères trempés. Merci de ces venins exquis.
Quoi qu'il en soit Crescent et toi formiez un couple digne des rêves hollywoodiens qui, ces années là, s'imposaient à l'Europe, et je pense que c'est cette image que tu désires que nous gardions en nous.

Famille de 4 - Copie

Henriette 17 ans28 juin 10 (3)

Ah si tu savais, maman, à quel point ta beauté me bouleversait, je me rappelle tes robes de fin lainage ou d'ottoman, tes tailleurs en grain de poudre et les bibis à voilette que tu répugnais à mettre mais que les circonstances rendaient obligatoires.
Je me souviens aussi de ton départ pour une soirée, ta silhouette dansée par certaine robe New-Look noire et qui me fâcha tellement parce que deux boutons de soie, l'un au ras du cou et l'autre à la taille laissaient entrevoir ton dos ; mes cinq ou six ans étaient jaloux comme des tigres.
Si tu savais, Henriette, la fierté de mes dix-huit ans lorsque je voyais les hommes se retourner sur ton passage, tu affichais l'indifférence la plus parfaite et moi j'étais ivre d'orgueil.
Le parfum de ces années là était-il celui que je respirais ou celui qu'au fil des ans j'ai peu à peu élaboré ?

Qui se cachait, maman, derrière la séductrice ? La tendre et fragile Henriette qui ombrait le vert limpide de ses yeux sous la mantille des grandes occasions Madrilènes ou la coléreuse et capricante beauté froide dont le regard d'océan démonté pailleté d'ors sulfureux disaient les anathèmes avec la même détermination que les mots d'amour ?
Je ne sais, aussi je fermerai ce florilège d'images par cette figure de toi dans les rues de Madrid, ce visage lisse à l'amabilité polie porté en masque impénétrable.

maman mantille

photoMaman, papa, Marie-Emilie

P.S. Je ne réponds pas de l'exactitude de mon récit, je ne prétends pas que ma vérité soit la vérité, mais ce dont je suis certain, c'est que l'amour infini que je porte à Henriette exige que je rende hommage à la femme et non à une image saint-sulpicienne.

 

Posté par Henri_Pierre à 18:22 - Commentaires [23] - Permalien [#]

Commentaires

    Henriette à 11 ans, Henriette à 17 ans (la très belle), Henriette le 28 juin 10 (la radieuse) , Henriette sous la mantille des grandes occasions (la très douce)... Elle en a eu de la chance, Henriette d'être si belle, et si adorée par toi...

    Posté par eva, jeudi 24 septembre 2015 à 18:46
  • @ Eva : Et moi chère Eva, j'ai eu bien de la chance d'avoir Henriette pour mère...

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 24 septembre 2015 à 19:06
  • Ode à Henriette, un vibrant hommage à ta maman qui n'aura jamais l'âge de la mienne. Quelle lourde responsabilité de faire porter le prénom d'une disparue au seul motif de pouvoir le prononcer sans avoir à l'évoquer. Substitution.

    Posté par Marie, jeudi 24 septembre 2015 à 20:12
  • Joli et tendre hommage à notre maman. J'apporte un petit rectificatif (sans importance d'ailleurs). C'est Henriette qui mourut en couches et non Yvonne (cette dernière et Marguerite sont mortes de la grippe espagnole) ; maman n'a pas eu 2 ans aux îles Madère, mais sur le bateau près de Manaus. Enfin, ce n'est pas bien grave.
    Il est vrai qu'elle était trouble, troublante et souvent troublée. Une maman avec laquelle nous n'étions pas toujours d'accord, que nous avions rendue "chèvre" par moment. Mais c'est notre maman, n'est-ce pas, et quel que soit l'âge, il est dur de devenir orphelin. Je suis apaisée de constater que tu es parvenu à cesser de l'idéaliser. C'est cela "faire son deuil"...

    Posté par mitcha, jeudi 24 septembre 2015 à 22:06
  • @ Marie : Oui Marie, on ne mesure jamais assez à quel point les décisions "égoïstes" prises en toute bonne foi pour un enfant peuvent peser sur leur vie future : prénom à la mode qui dans peu sera daté, habillages décalés ou particuliers, etc

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 25 septembre 2015 à 08:11
  • @ Mitcha : Pour Henriette 1ere autant pour moi, j'ai confondu, mais pour le reste tes "mises au point" son précieuses elles confirment mon propos sur la fragilité des témoignages familiaux et, par extension, historiques.
    Je ne sais jamais ce que veut exactement dire "faire son deuil" mais je serai tenté de dire que ce peut être de s'habituer à vivre avec une absence vivante.
    Concernant Henriette, avant je savais mais l'occultais, maintenant je sais et je dis, c'est certainement une autre étape vers l'âge adulte conséquence de l'état d'orphelin. Mais ce qui reste indéniable c'est le manque indélébile avec lequel je vis depuis.

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 25 septembre 2015 à 08:21
  • tout bonnement

    émouvant, intéressant, captivant, éclairant et toujours aussi bien écrit
    merci pour ces jolis souvenirs, ce partage émotionnel, cette balade dans ton passé qui nous éclaire un peu plus sur toi, aussi!

    Posté par Marco, vendredi 25 septembre 2015 à 18:02
  • @ Marco : C'est un partage bien peu substantiel mon cher Marco. Nos vies pour aussi simples soient-elles, sont des écheveaux emmêlés, des mirages flous...

    Posté par Henri-Pierre, lundi 28 septembre 2015 à 22:12
  • Moi je ne me souviens que de ma grand mère, qui m'a élevée, et ne suis sûre que d'une chose: plus jamais personne ne m'aimera inconditionnellement;
    Je pense aussi qu'elle serait bien malheureuse aujourd'hui.....mais pas à cause de la supposée cruauté que l'on me prête si généreusement

    Posté par Benedicte, dimanche 4 octobre 2015 à 22:22
  • @ Bénédicte : l'amour ne peut être qu'inconditionnel, sinon il n'est pas. Quant à ce que l'on prête ou pas, quelle importance, l'essentiel est ce que l'on est ou que l'on tend à être. L'objet de ce billet n'étant d'ailleurs que de tendre au général.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 4 octobre 2015 à 22:31
  • Mamie n'est plus et pourtant... Les souvenirs de ma petite enfance à mon adolescence sont essentiellement tournés vers elle... 0556976438... Mon oreille, ma raison, mon garde-fou... Nous avons tout perdu quand elle est partie. Tout.
    Et pour voir uniquement par ma petite lorgnette, avec elle est définitivement partie ma capacité à faire semblant.

    Posté par SRT, dimanche 4 octobre 2015 à 22:39
  • @ Sophie : Perdre un être cher c'est peut-être aussi gagner un legs, moral j'entends. Et c'est par cette richesse semée en nous et qu'il nous appartient de cultiver que nos aimés partis ne seront pas des disparus.

    Posté par Henri-Pierre, lundi 5 octobre 2015 à 08:42
  • quel bel hommage !
    J'aime beaucoup ce que tu réponds à sophie au sujet de nos disparus c'est tout à fait ce que je ressens

    Posté par gazou, lundi 26 octobre 2015 à 11:03
  • te souvenir...

    te souvenir me fait me souvenir...
    quel beau portait de femme tu nous donnes.
    ma mère qui était , quand j'étais petite le centre de mon monde... monde que j'ai découvert plus tard, et je crois qu'elle ne supportait pas bien mon élargissement de vue, dont elle pourtant était la cause !
    elle reste une belle figure, aimée
    t'embrasse

    Posté par jeanne, mardi 27 octobre 2015 à 06:51
  • @ Gazou : Seul le travail mémoriel tisse une continuité entre les générations, le cultiver c'est participer à faire vivre la culture.

    Posté par Henri-Pierre, mardi 27 octobre 2015 à 15:42
  • @ Jeanne que j'embrasse : Les mères donnent la vie, la façonnent, en disposent, la contraignent parfois, souvent, mais sans ce flux d'amour la même vie serait amputée.

    Posté par Henri-Pierre, mardi 27 octobre 2015 à 15:44
  • Merci, ça me rappelle tous les souvenirs que je n'ai pas, j'en ai un seul quand mêùme : ma mère.
    Carlos

    Posté par Carlos, mercredi 28 octobre 2015 à 16:54
  • @ Carlos : Bienvenu ici, merci de votre visite ; puis-je vous dire que le seul souvenir que vous avez conservé est certainement le plus important ?

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 28 octobre 2015 à 17:10
  • Cher Sidi il y a longtemps que je ne suis pas venu là. Quelle émotion que de te lire , de frissonner à la caresse tous ces liens si complexes , entremêlés , emmêlé,noués tissés, brodés, ornés, accrochés, lissés, reprisés, repassés, conservés , révélés...
    Hier je relisais sur mes carnets le récit de l'arrivée de Maman à Sète venant d 'Algérie pour rejoindre son mari épousé à Oran le 8 mai 1945. Toutes ces histoires qui devancent nos naissances et nous construisent c'est vertigineux , troublant , MAGNIFIQUE! Merci de tes beaux écrits mon cher sidi France

    Posté par Françounette, dimanche 3 janvier 2016 à 09:43
  • @ Françounette : Eh bien quel retour en beauté chère amie, et orné de ce collier d'adjectifs cascadants et coruscants de la plus belle eau.
    Merci de ta visite et de la finesse de ta perception. Je t'embrasse

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 3 janvier 2016 à 17:06
  • Nous avons lu

    Posté par christian, lundi 14 mars 2016 à 16:07
  • Nous avons lu Marie-jeanne et moi,le bel hommage que tu as rendu à ta maman.
    Bien qu'absente de ta vue ,elle est restée présente dans ton coeur.
    Nous la connaissions,pas comme l'un de ses enfants bien sûr,mais nous avons pu apprécier lorsqu'elle venait voir son fils ,sa gentillesse et son sourire.

    Posté par christian, lundi 14 mars 2016 à 16:13
  • @,Christian : Merci, cher Christian de ta visite, je sais aussi l'intensité des liens qui s'étaient créés entre vous, elle et nous. Comme une famille d'élection.

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 16 mars 2016 à 08:37

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