jeudi 19 avril 2012
Un tout petit clocher à l'heure des élections
Bien sûr, j'en conviens, depuis que sur ce blog je relate, entre autres, les variations carpiniennes, Charmes-en-l'Angle a atteint une renommée planétaire, mais bon, les lecteurs de ces pages n'étant pas légion, voici, via Gougueule, l'étendue de la métropole, où au coeur de la Haute-Marne, se niche ma demeure des bois. A gauche de l'étang, ves le bas, les bâtiments que vous apercevez sont l'église et la mairie.
Le long du chemin, pardon, de la route qui reliait le village à son voisin Brachay, s'étageaient autrefois des maisons dont seuls quelques amas de pierres et de tuiles ou ardoises témoignent de leur existence passée. Vers 1870 le village comptait encore près de 180 habitants. Le long de la rivière, le Blaiseron, les hauts fourneaux entretenaient une activité de débardeurs, fondeurs, charretiers et autres bûcherons, qui joints aux quelques familles d'agriculteurs et à la nombreuse domesticité de la maison du maître de forges, Monsieur Bourlon de Sarty, donnaient une vie intense au petit village.
1876, les hauts-fourneaux s'éteignent avant d'être démantelés, le charbon des Ardennes a supplanté la combustion au bois, signant l'arrêt de mort de l'activité de ces confins orientaux de la Champagne ; il y a aujourd'hui neuf habitants pour donner vie à la commune, car communne il y a, et maire aussi par voie de fait. Charmes n'est pas notre résidence principale, mais pour conserver quelque respiration à la localité, nous sommes inscrits sur les listes électorales d'ici.
Les gardiens de notre maison refusant obstinément d'exercer leur droit de vote, "tous des pourris", n'est-ce pas ?, le nombre d'ensevelisseurs de bulletins dans l'urne dans l'attente de leur résurrection pour l'incontestable verdict reste donc 9.
Les prochaines échéances enfièvrent les chaumières, et la presse locale ou nationale, de papier ou virtuelle, s'est faite l'écho des bouillonnements venus mettre un terme pour quelque temps aux tranquilles indifférences ou méfiances de ces lieux désociabilisés par la disparition des commerces ou autres espaces de rencontre.
Ce dessin de François-Alexandre Pernot, nous donne à voir la maison telle qu'elle sortit des plans d'Alexandre Dufour, celui-là même qui construisit l'aile de Versailles du même nom, l'édifice fut achevé en 1824, le parc n'était pas encore dessiné, mais nous apercevons à droite de la demeure du maître de forges le clocher de l'église. Rien ou presque, à part la démolition des maisons rurales n'a vraiment changé, la photographie de droite le confirme, l'église acueille les fidèles de la région une fois l'an au mois d'août, la mairie-école n'a gardé à des fins administratives qu'une pièce du rez-de-chaussée, le reste étant loué à l'hôpital de Saint-Dizier comme lieu de villégiature de jeunes trisomiques. Le mausolée des Bourlon de Sarty domine, bien que vide, le cimetière aux rares monuments récemment vandalisés au demeurant.
A Charmes en l'Angle les choses se passent sereinement, les haines rissolées au feu des inimitiés et des jalousies se carbonisent faute de protagonistes, n'en reste que l'arrière-goût de cendres obstinément entretenu par les vieilles aigreurs de quelques anciens ; mais inexorablement, le village reçoit du sang neuf allogène, dont nous, et la pastorale pourrait virer à l'idylle en supposant que des nouvelles populations ne naissent de nouvelles rancoeurs.
Ce qu'à Dieu ne plaise. Encore que...
Le journal local, Le Journal de la Haute-Marne, s'est d'ailleurs emparé de l'événement ; un journaliste, le même d'ailleurs qui, il y a quelques années vint immortaliser en ses pages le mariage de ma cousine Florence, est venu faire un petit tour dans la micro-agglomération afin de clamer urbi et orbi les états d'âme des votants des lieux. Nous n'étions pas là ce jour là, occupés à travailler certainement, quel mauvais goût, et l'édition du dimanche 11 mars de la rubrique "Parole de lecteurs" intitulée "Blanc bonnet, bonnet blanc", se fit l'écho des intentions des quatre villageois piégés par le folliculaire du terroir.
Et voici donc, l'état des lieux de la palpitante enquête : Nous y apprenons que Monsieur le Maire se dépense sans compter pour la commune et que sa préoccupation principale (charité bien ordonnée..) est le sort des pauvres agriculteurs qui vendent la viande de leurs placides bovins au même prix qu'il y a cinq ans ; tout laisse supposer que son vote restera, malgré sa révolte, traditionnel, si vous voyez ce que je veux dire, vit-on jamais homme de la terre teindre son coeur de rouge ou même de rose ?
L'ancienne mairesse qui "coule une retraite tranquille dans ce que l'on pourrait qualifier de rue la plus peuplée.." (Et pour cause il n'y en a qu'une) rêve de justice et, déçue du sarkozysme jette un oeil enamouré vers le Centre...
Un autre habitant et néanmoins voisin et, de surcroît, ami (cumul de mandats ?) se prononce pour le changement et le "vote utile" qui en découle, mais tiens, nous voilà évoqués en filigrane, il habite à l'entrée de l'allée donnant accès à la demeure "rachetée par un couple de Parisiens qui viennent régulièrement passer le week-end" Non mais, mais nous votons, nous, ici. Première contrevérité d'une presse vouée à l'approximatif.
La deuxième évocation des ombres que nous sommes apparaît lors de l'interview du fils du gardien qui de "la fenêtre de sa cuisine il a une vue imprenable sur la plus belle demeure de Charmes en l'Angle" ce qui est logique pour une maison sise sur le terrain de ladite belle demeure. Bon, bref, le jeune impétueux s'apprête à donner sa voix, car le gazole a augmenté de 0,50€ le litre ce qui est totalement inaceptable, à la Blonde Égérie des laminés par les flux migratoires incontrôlés qui vident les caisses de l'État.
Tout cela serait bien si toutefois le révolté habitait vraiment ici et qu'il n'était tout simplement pas en visite chez papa-maman. Voilà donc notre mairie menacée d'un vote extrême par quelqu'un qui n'y vote pas. Il sommeille en chaque rédacteur de niouzes un magicien...
Connaissez-vous Brachay ? Non, bien sûr, la bourgade, véritable ruche il n'y a guère avec ses 220 habitants, n'en compte plus qu'une soixantaine, deux maisons s'y disputent l'honneur d'avoir vu naître Philippe Lebon l'inventeur du gaz d'éclairage poursuivi par la même ambigüité jusques en sa mort en 1804 : assassiné dans un bosquet (non éclairé) des Champs-Élysées selon la légende communément admise ou, tout simplement, décédé en toute tranquillité, chez lui selon d'autres chroniqueurs.
La bourgade coule des jours heureux sous la poigne résolument Mariniste de son maire ; d'ailleurs, tenez le lundi de Pâques, la fifille à son papa venait tenir meeting ici même invitée par son supporter ébloui, oui, oui, et même que la boulangère m'a confié que 70 baguettes avaient été commandées pour le barbecue géant qui serait le clou de la journée ; les agapes, pour prouver l'ancrage résolument national de l'événement, furent annoncées par l'édile locale comme faisant la part belle à la viande porcine...
Je suis heureux de réparer l'injustice d'une presse résolument ignorante de la manifestation, on aura beau jeu de dire que nos campagnes s'enlisent dans l'ennui après ça.
Brachay est à deux kilomètres de Charmes.
Mais déjà, le 5 avril, Rue 89 s'était intéressé à notre région sous le titre hitchcockien "dans ces villages de Haute-Marne, on vote FN et on ne s'en cache pas", voyez vous-mêmes, si vous avez du temps à consacrer à la peinture sans concession d'une province reculée :
http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/04/05/dans-ces-villages-de-haute-marne-vote-fn-et-ne-saime-pas-230635?imprimer=1
Trois villages Flammerécourt, Brachay et Blécourt sont prétexte à exposition de moeurs où la haine et la méfiance sont les chefs d'orchestre de toute manifestation humaine.
Brachay, qui nous est désormais familier, est particulièrement soigné dans cette chronique, tant et si bien que les miasmes sulfureux de la défunte série "Dallas" sont des bluettes romantiques eu égard aux animosités revendiquées de notre bourgade.
D'ailleurs, il paraît que les "grands propriétaires" de Brachay qui "habitent une immense maison" ne communiquent plus avec personne, figurez-vous qu'ils ne vont même plus à la fête foraine annuelle "mieux vaut vivre avec nos animaux (18 chats) que des humains".
Je dois dire que, bien que ne partageant pas nos idées politiques, le couple est, depuis quelques mois, de nos amis, que leur table est excellente, leurs chats discrets et leur intérieur accueillant, mais voici la version de Rue 89 : "de temps en temps ils vont voir des amis parisiens, des châtelains d'un village à côté. On ne mélange pas les torchons et les serviettes"
Et Vlan, nous revoilà encore au coeur du débat, toujours en filigrane, mais avec un soupçon de morgue cette fois-ci.
La maison, pourtant, n'a jamais été ausi ouverte que depuis que nous l'habitons sans aucune distinction d'origine sociale, religieuse ou raciale ni même politique...
Ah, ces journalistes! Un passage-éclair et, hop, on fixe dans le marbre une vision aussi subjective que superficielle de ces lieux trop secrets pour s'offrir en danse de ventre au premier venu.
Bon, J-4, et revenons à nos, disons... moutons.
vendredi 13 avril 2012
Torpeurs et touffeurs
Bonjour Guadeloupe, de toi j'ignorais tout jusqu'à cette parenthèse entre le vingt-quatre mars et le premier avril de cette année 2012, de toi je sais à présent peu, si peu, mais est-il besoin de beaucoup savoir pour intensément ressentir et aimer tant aussi ?
Je ne sais pas voir sans aimer, et je t'ai vu toi la belle, papillon rouge sur cette carte et épinglé au milieu des mers.
Caraïbes, mot qui coulerait sur la musique des sons comme une pirogue sur les vagues, si le récif du "ï" ne venait altérer sa course ; Guadeloupe, nom d'une Vierge d'ailleurs et dont les lointains s'ornent d'îles aux noms de putains fantasmées nées des obsessions d'amour d'hommes seuls, ceux qui te découvrirent ; Marie-Galante et la Désirade...
On ne sait presque rien de ton peuplement, les vents d'est favorables aux navigateurs ignorant la voile portèrent au début de l'ère chrétienne les Arawak du Vénézuela actuel, puis ces derniers furent massacrés, dit-on, par les guerriers Guyanas vers l'an mille. L'archéologie complique un peu le schéma, révèlant peu à peu l'existence d'un peuplement amérindien originel, le premier site précéramique de Saint-François en témoigne.
Puis vinrent les découvreurs Européens, les Français te colonisèrent et te donnèrent ces noms si "Vieille France" qui fleurent bon l'Ancien Régime. Jusqu'en 1848 des esclaves importés d'Afrique assouvirent de leurs peines la soif de lucre des riches planteurs.
Et ainsi, les Noirs ont supplanté les autres populations, on les a fait Français pour ne pas perdre l'île si belle, avec eux les Africains ont amené leurs rythmes de transes obsessives qui arrachent l'âme des danseurs pour la transporter vers les mondes sans nom ; Lors des "gwo cas" (gros cas) le danseur, impérieux, dicte son rythme au "meneur", c'est envoûtant et presque douloureux de se sentir aussi loin de leur dialogue avec ce qui nous est étranger bien que perceptible. Les corps et les sons ne font plus qu'un.
C'est justement à Saint-François que la généreuse et chalereuse hospitalité de nos amis nous offre cette maison si pure, si blanche, au bord de l'anse de la Barque qu'elle domine à fleur d'escarpement ; au petit matin le décor si calme fait penser à Edward Hopper ; après quelques longueurs de piscine, la table du petit-déjeuner préparé par Didier enchante aussi bien la vue que les papilles, vous pouvez en juger...
Et Didier, qui gère la maison de nos amis, a une compagne aussi douce que son nom de fleur, Violette. Inutile de vous dire que la belle à robe pie ravit notre coeur et nous obligea à la promenade quotidienne d'un bout de l'anse à l'autre, là où la plage quasiment déserte, butte sur la mangrove.
A qui parler chien sinon à un autre chien ? Pendant nos déambulations je parle à ma copine à quatre pattes de mes deux chiens restés à Charmes, ils me manquent un peu moins.
Et puis, j'ai oublié de vous dire qu'en fait c'est Violette qui, nous précédant, pilote la marche ; grâce à elle qui aime tellement s'ébrouer follement dans les vagues, nous découvrons les rustiques et efficaces pièges à crabe ainsi que la nostalgie des flots qu'expriment les yeux mourants d'un bateau désormais inutile.
Bien sûr, et heureusement, la Guadeloupe exprime aussi en magnifiques cartes postales la douceur de ses plages protégées de l'impétuosité des vagues par les récifs coraliens, les cocotiers languides bercés par la brise invitent à la douceur, un peu traîtreusement d'ailleurs, l'un de nous évitant de justesse la noix de coco généreusement envoyée par l'arbre...
On goûte au farniente en famille ou non et l'on attend avec impatience l'heure du déjeuner, chez Kri-Kri ; le plat, poisson ou langouste, sera inexorablement précédé d'un planteur acompagné d'accras. Le rite sera observé quel que soit le restaurant et même à la maison.
La réalité sociale vient cependant compromettre quelque peu le contexte idyllique, la langueur du personnel entretenue par une forte pression syndicale, fait reculer plusieurs investisseurs ne trouvant pas de DRH rodé à l'esprit du pays ; faute de repreneur, le somptueux "Méridien" se délite dans une ruine colorée tout à fait insolite face aux bateaux de plaisance et aux ébats des baigneurs. Mais rassurez-vous, personne n'en a cure...
Et puis, généreuse, la Guadeloupe sait offrir des horizons plus rudes, des côtes sauvages et escarpées, violemment battues par la houle vous transportent, crachin en moins, au Finistère.
L'anse de la Barque est le prélude à d'autres fins de terre déchiquetées comme la pointe des Châteaux où une immense croix somme le rocher le plus haut, l'ascension est laborieuse sous un tel cagnard ; modeste, je prie le Très-Haut de ne pas me faire l'honneur de me soumettre à certain malaise vagal si bien porté en haut lieu.
Au cours de la montée, la Désirade se profile, presque immatérielle, comme un mirage, à l'horizon.
Au pied de la croix la piété populaire s'exprime en ex-votos de pacotille. Arrivés à la Porte d'enfer autre but accesible par des chemins improbables, nous nous inclinons devant cette évidence : tous les chemins mènent à Lourdes.
Cependant, deux tiens valant mieux qu'un seul, une Vierge de rechange, plus petite, est prête à prendre le relais en cas de défaillance de la Principale. Les Guadeloupéens, habitués aux grèves, nous l'avons dit, étendent leur pragmatique méfiance au Divin.
En Basse-Terre, sanctuarisée en parc national, la forêt primale calme la soif que nous avons tous de retour à des débuts de monde où l'homme n'aurait pas encore imprimé sa marque dominante à la Nature, je pressens l'univers des sylves amazoniennes qui, depuis mon enfance, berce mon imaginaire.
Il est là l'empire du vert. Du vert, dis-je ? Mais non, c'est des verts qu'il faudrait dire, une profusion invraisemblable de verts qui se jouxtent et se superposent, se mêlent et s'entremêlent, se plongent dans le sombre en se faisant écran ou s'offrent la politesse d'un dard de lumière en s'effaçantt. Seule la Nature sait inventer des mises en scène aussi vertigineuses et effarer les sens par une prodigalité fastueuse qui énerve l'entendement.
L'humidité et la chaleur ne laissent aucun repos à la végétation qui croît, se multiplie, parasite et se fait coloniser dans une extravagante démesure ; un observateur, même sans attirail scientifique, trouverait dans une surface de la taille d'un mouchoir de poche matière à études et à découvertes pour, probablement, un bon laps de temps.
Mais les verts d'émeraude, de jade ou de velours, sans disparaître cependant, coexistent avec une explosion de couleurs qui font, qu'au retour du voyage, une des impressions les plus tenaces est celle d'un kaléïdoscope défiant la palette la plus exigeante.
Dans tel jardin d'acclimatation, dans une trouée de la canopée ouvrant sur une pièce d'eau, les carpes, animaux froids aux robes d'incandescence, offrent le spectacle d'une soie de kimono agitée par la danse d'une geisha. Les poissons, allogènes, sont au demeurant originaires du Japon.
Il a été difficile d'exclure de ce billet les aras et perroquets ainsi que les mille fleurs aux coloris innombrables, mais le but n'étant pas de faire de ces lignes un catalogue, ni de la flore, ni de la faune, j'ai sélectionné pour illustrer cet hymne à la couleur qu'est cette île lointaine, ces quelques témoignages.
Accrochées aux fûts des arbres les orchidées blanches, jaunes ou encore violettes ou vermillon, aux fleurons unis ou tigrés jouent avec la lumière au gré de leurs balancements, le long de la jetée de Saint-François, les coques des bateaux se diffractent en prismes aveuglants, et, au pays des mille-couleurs, même les lieux de travail se parent des teintes les plus vives comme en témoigne cet atelier de la fameuse distillerie Damoiseau, encore un nom évoquant notre vieil hexagone au service de ce miracle qu'est le 'ti punch qui, selon l'heure où il est honoré, plombe nos après-déjeuners ou après-dîners.
Loin de vouloir faire de ce billet un dépliant touristique, je voudrais cependant partager trois singularités qui ont particulièrement retenu notre attention.
La place centrale de Moule (corruption de Môle certainement), avec son Hôtel de Ville prônant jusques en si loin le leurre de la trilogie républicaine, s'orne aussi d'une église de sous préfecture de la Métropole.
Le rhum fut la richesse principale de l'île où croît si bien la canne à sucre et, pour broyer le végétal, il y eut des moulins à bêtes, des moulins à eau et, enfin, des moulins à vent ; la campagne de Grande-Terre est parsemée des ruines de ces édifices, mais, dans la louable observation du devoir de mémoire, les établissements Damoiseau, déjà évoqués, ont préservé le leur y compris tous les mécanismes intérieurs soigneusement restaurés, il a fière allure et n'a pas besoin d'architectes-décorateurs de nos villes en mal de nature pour inventer le mur végétal, le climat s'en charge.
Dans ses mémoires d'émigration, Madame Vigée-Lebrun narre son passage en italie où, en 1791, Emma Hart, courtisane Londonienne de haute volée devenue par la grâce de ses grâces Lady Hamilton, s'adonnait à l'art de l'évocation de tableaux antiques, vêtue, justement "à l'antique". Pourquoi j'évoque cela me direz-vous ? Eh bien tout simplement parce que dans une galerie de peinture de Saint-françois, nous retrouvons la Dame sous le pinceau Guillaume Guillon-Léthière, professeur d'Ingres, né à Sainte-Anne (Guadeloupe) en 1760 et mort à Paris en 1832.
Curieux, n'est-ce pas ? La lady vous plaît ? Eh bien, elle est restée vénale, pour un prix encore indéterminé, mais je fais confiance à votre talent de négociateur, elle peut être à vous pour une bagatelle comprise entre 80 000 et 100 000 €.
Le dernier déjeuner avant l'avion du soir nous ramena encore dans le restaurant de Kri-Kri qui nous servit toujours avec toute la grâce de sa jolie personne à la peau de miel doré.
Devant son établissement, l'éventail d'un arbre du voyageur se mouvait avec grâce comme pour nous dire "Au revoir".
vendredi 23 mars 2012
Autour d'un film
J'attendais ce film, depuis si longtemps annoncé et médiatisé au tournant ; encore, me disais-je, une fiction autour d'un personnage qui n'a toujours pas eu, malgré de multiples publications son vrai historien, celui qui saura éviter les poncifs à charge ou à décharge, comme le fit Jean-Christian Petitfils avec son remarquable Louis XVI qui fait qu'en fermant le livre on n'a plus la même vision de l'époque.
Marie-Antoinette attend toujours, les hagiographes et les accusateurs en ont pourtant noirci et noirci des pages... Le papier n'a jamais refusé l'encre, n'est-ce pas, et puis chacun y va de sa diatribe, on encense et on voue aux gémonies, on accuse et on absout, ou pire encore les mandarins de la Faculté n'accordent aucune importance à ce personnage "secondaire" qui a subi un monde qu'il n'a pas compris.
La catin des révolutionnaires et la sainte de la Restauration sont l'avers et le revers d'une même image, celle d'une reine de papier sans substance et sans vie propre, un réceptacle de fantasmes, un punching-ball des certitudes d'histoires qui cachent l'Histoire, une illusion récupérée, avilie et dénaturée qui ensevelit l'infortunée souveraine dans les limbes des pathétiques personnages à qui on a ravi leur être pour les affubler des horipeaux fluctuants des médiocres certitudes de tout un chacun.
Au cinéma Il y eut Coppola et sa lamentable héroïne sucrée, glamour et donc vulgaire, sans consistance aucune, personnage kidnappé pour illustrer l'obsession de la cinéaste pour les jeunes filles en fleur transplantées en milieux étrangers où de s'affirmer est une lutte contre tous les désarrois, les pièges et les médisances ; certes, il y a du vrai là-dedans, mais le reste...
Et puis vient, en ce premier jour de printemps, ce retour de la Reine incomprise et mal-aimée.
L'affiche, évocatrice de sentiments troubles et ambigus, a couvert Paris, et la presse s'est emparée de l'image d'une Marie-Antoinette aux pratiques saphiques pour le plus grand titillement des lecteurs.
Je décidai cependant de voir le film, la fiction de Chantal Thomas, lue il y a quelques années, m'avait intéressé par cette démarche psychanalitique dans l'illustration de personnages qui ne maîtrisent plus leur vie lorsque leur monde s'écroule.
Je dois ajouter aussi que trois films de Benoît Jacquot m'avaient particulièrement ému : "Villa Amalia", Adolphe" et "L'école de la chair"

Le Max Linder est un joli cinéma sur les boulevards, il est encore loisible de vivre le film d'un premier ou d'un deuxième balcon ; il y avait peu de monde et, nous voici donc à une place de choix, au premier rang de la mezzanine...
La première impression, puisque je m'apprêtais à en découdre, me surprend, me prend en traître, l'image et la lumière sont parfaitement maîtrisées, la bande sonore distille des notes où l'harmonie le cède aux halètements des attentes, des temps suspendus, bref une atmosphère troublante instille comme le venin accepté d'un vertige mortifère.
Et mortifère le film le sera du début à la fin, au-délà, ou malgré les trahisons à l'Histoire, le récit oscillant entre les ors et leur face cachée de lèpres écaillées établit un balancement des sens entre éblouissements compromis et inéluctables délitements obscurs.
Les intérieurs de la reine, et je trouve étonnant que nul critique ne l'ait relevé, encombrés de meubles précieux, retranchés du dehors par le rempart lourd et soyeux des rideaux et écrans qui masquent les ouvertures, sont comme le cocon dérisoire qui préserve l'illusion de la liberté face aux agressions brutales du dehors, et c'est là un point parfaitement fidèle à la réalité que met le film en exergue : on ne peut bâtir de monde idéal, la cruelle réalité vous rattrappera toujours, pour épaisses que soient les tentures elles ne peuvent rien contre les irruptions extérieures ; de ne pas voir, ou vouloir voir, n'est que l'équilibre instable et condamné d'avance du funambule des désirs irréalisables. Et ce fut là le suicide inconscient et parfumé des roses qu'elle aimait tant de Marie-Antoinette.
De scènes croustillantes il n'y en aura point, malgré les affirmations des critiques il n'y a aucune scène qui dise crûment ces penchants d'une souveraine à qui d'ailleurs on les lui prêta pour lui nuire, ainsi écrivit-elle à sa mère "on m'a très libéralement supposé le goût des amants et des femmes".
Pour en revenir au réajustement historique disons d'une part que les "coquetages d'amitié" étaient à la mode en cette sensible fin de siècle et qu'il n'y avait pas de femme qui ne se promenât enlacée par la taille avec l'amie de coeur dans un abandon, voluptueux certainement, de confidences et de secrets échangés au creux de l'oreille.
La reine aima passionnément Gabrielle de Polastron, comtesse puis duchesse de Polignac, fut prodigue avec elle au-delà du raisonnable, c'est vrai, mais à cette époque le "goût de la reine était passé", elle avait fini par se rendre compte de la rapacité de la tribu qui utilisait la belle amie pour obtenir prébendes, titres et pensions.
Le personnage qui occupait alors le coeur de la reine était son fidèle et courtois chevalier, Hans Axel de Fersen qui lui, était profondément en amour de façon totalement désintéressée.
Le beau suédois n'apparaît pas dans ce film.
La production s'attache d'ailleurs à recréer, dans un monde exclusivement féminin, le triangle racinien, Sidonie Laborde aime la reine laquelle aime Gabrielle, laquelle n'aime personne. Si l'on accepte l'idée d'utilisation de l'Histoire comme support à une construction mentale, alors le film est parfaitement réussi.
Léa Seydoux incarne Sidonie Laborde, lectrice qui vient d'on ne sait où et retourne dans le néant dès lors qu'elle quitte la reine, il s'agit là d'un personnage inventé mais vibrant d'émotion retenue, de fraîcheur sérieuse et de détermination passive lorsqu'elle accepte de servir d'appât, sur demande d'une Marie-Antoinette manipulatrice, pour épargner la Polignac en fuite.
Là où le personnage royal est trahi c'est bien dans cette attitude de cynisme, ce dont elle était parfaitement incapable, car nul ne l'approchait, les multiples mémoires du temps en témoignent, sans être surpris par sa bienveillance et sa sensibilité.
Virginie ledoyen prête ses traits à une Gabrielle de Polignac très vraisemblable, hautaine et déterminée sous un air de placidité et de langueur qui enveloppent et dissimulent d'un voile de vapeurs nonchalentes sa volonté inébranlable.
Xavier Beauvois compose un Louis XVI possible et nous ménage lors des rares rencontres avec la reine de jolis moments de douce et affectueuse complicité, de l'amour vrai dépouillé des tourments et délices passagers de la passion.

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Le personnage le plus malmené est finalement celui de Marie-Antoinette, trop de modernité d'allure, de l'élégance certes mais, allez disons le mot, décontractée, ce qui était inenvisageable à cette époque dans ce milieu. Et surtout on la voit user de ses entours comme d'autant de marionnettes alors que c'est elle qui ne sut jamais résister à une sollicitation ou à un témoignage de sensibilité. On se joua beaucoup de celle qui cultivait la sincérité.
Les costumes me demanderez-vous ? Souvent anachroniques, des perruques posées sur la tête comme une pièce montée sur un présentoir ce qui n'a jamais existé pour les femmes (sauf en cas de calvitie sûrement), mais bon, tout le monde n'est pas spécialiste du costume et ils sont, malgré les libertés prises, élégants et raffinés.
Vous conseillerai-je ce spectacle ? Eh bien disons que si vous renoncez à toute exigence d'historien et voulez vous abandonner à la morbide délectation d'un monde qui s'écroule ou à la tristesse des amours impossibles et non partagées, alors oui, allez voir "Les adieux à la reine".
Je ne résiste pas, pour rétablir un peu de vraisemblance, de vous livrer ici deux portraits assez peu connus de la reine aux approches de la révolution et qui, ça n'engage que moi, donnent une idée du charme diffus et nostalgique qui émanait de cette fausse frivole tant malmenée et qui attend toujours sa biographie.









































