Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

vendredi 6 avril 2018

Le jeu en valait-il la chandelle ?

Deux portraits de la fin du dix-huitième sont sujets à controverse et qui concernent tous deux une même personne que je me propose de vous présenter.
Mais, avant toute chose, venons-en aux deux objets de litige.
La première effigie, un pastel suscite la polémique, non quant à l'identification du modèle, mais quant au talentueux artiste à qui nous le devons.
Il s'agit, et ça nul ne le conteste, de la ravissante Madame Chalgrin, cependant, le portrait attribué jusqu'à présent à Élisabeth Vigée-Lebrun et figurant en tant que tel dans le catalogue raisonné de l'exposition de décembre 2015 consacrée à l'artiste sous l'autorité de M. Joseph Baillio, serait, selon l'écrivain dix-huitiémiste, M. Olivier Blanc, l'oeuvre d'une autre portraitiste contemporaine, Rosalie Filleul. Le tableau, au demeurant, est toujours au château de Montbouy, chez les descendants de Rosalie.
La tendre sensibilité qui émane de ce portrait est vraisemblablement dûe au fait que, quelle que soit l'artiste, c'est l'amitié qui a présidé à son l'exécution, les trois femmes, jeunes, jolies et mondaines étaient amies. Nous aurons l'occasion d'y revenir.

Emilie

Mises à  part certaines considérations de style, pas aussi convaincantes, à mon avis,  que ne le voudrait Olivier Blanc, le même écrivain attribue ce pastel à Rosalie Filleul de Besne née Rosalie Anne Boquet de Liancourt au prétexte que la mise du modèle serait plus à la mode de 1793-94 que celle de1789, l'argumentation repose essentiellement sur la coiffure dénuée de poudre et flottant librement sur les épaules ainsi que d'autres détails antiquisants du costume (ou du moins le peu que l'on en voit). L'argument me semble mince car Vigée-Lebrun, férue de "pittoresque" détestait poudre, paniers et falbalas, elle "arrangeait" à son goût, coiffures et toilettes de ses modèles, exhortant même la Reine à ce faire, laquelle déclina la proposition au prétexte que les malveillants attribueraient ce changement de coiffure à la volonté de masquer le front qu'elle avait grand.
D'autre part, de nombreux portraits de Vigée montrent des femmes aux cheveux au naturel et ce depuis les années 1770, beaucoup de robes de ses modèles ne sont pas de fidèles reflets des modes de son temps, puisqu'elle les arrangeait à sa manière, à cet effet, je vous renvoie, cher lecteur, à la description de la "fête athénienne" donnée par madame Vigée-Lebrun, en 1788 et où elle s'empressa de recoiffer et habiller à l'antique ses invitées dont madame Chalgrin.
En tout état de cause il me semble donc plus pertinent de s'en tenir à l'attibution de Joseph Ballio.

Le deuxième portrait, une toile inachevée, est dû au talent incontesté de Jacques-Louis David, peintre à l'immense talent mais aux faibles qualités humaines. Il représente une jeune femme, simplement mise comme il était de bon ton dans les premières années 1790. Seul le visage est achevé, mais il s'en dégage une grâce quelque peu vaporeuse et nostalgique qui rend le portrait très attachant.
Ce portrait tangue quant à lui, entre deux identifications, le musée du Louvre le présente actuellement sous l'identification de Madame Trudaine après l'avoir présenté comme une représentation de Madame Chalgrin.
Il est plaisant de penser que si ce portrait, comme j'en suis quasiment convaincu, est celui de Madame Chalgrin, son image est retournée dans le palais où son père, peintre du roi, occupait le logement où elle vécut du temps de sa jeunesse.
Que faut-il en penser ?

David Chalgrin

Nous savons que David fut éperdument amoureux de la belle Félicité et que cet amour ne fut pas réciproque, il fut donc éconduit, probablement lors d'une séance de pose, ce qui pourrait expliquer que le tableau restât inachevé ; L'amour de l'ami de Marat se transforma donc en ressentiment et il fit très cruellement payer à l'infortunée rétive le dédain dont elle le gratifia, David jouissant de grands pouvoirs de par son adhésion à l'aile dure de la Révolution. Nous en verrons les circonstances plus loin.
Le portrait insupportable aux yeux de la fille de Félicité alla alimenter les pleurs de la famille Vernet demeurée inconsolable, et il me semble tout à fait vraisemblable que pour ne pas entacher d'opprobre la réputation de l'opportuniste révolutionnaire rallié à Napoléon, on préféra ne pas transmettre à la postérité cet épisode si peu glorieux.

Mais pourquoi, me direz-vous, ce long préambule autour de deux portraits ?
Eh bien, il n'y a guère, Bayonne consacrait une exposition au peintre Joseph Vernet qui résida un temps à Bayonne,  pour satisfaire la plus importante commande de Louis XV, la vue des 24 ports de France, dont quinze seulement furent exécutés et parmi lesquels celui de Bayonne, ville où naquit de son union avec sa femme Virginie Parker rencontrée à Rome, le 20 juillet 1760, Emilie-Félicité, notre héroïne.
Ma soeur habitant le pays Basque et connaissant ma dilection pour le dix-huitième siècle, me fit parvenir cette coupure d'une publication locale qui profitait de l'occasion pour évoquer la figure de celle qu'ils considèrent comme une "payse" et dont je me propose de vous narrer le destin.

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Avant d'aller plus avant, attardons-nous sur l'aspect physique de celles qui devinrent d'inséparables amies unies jusque dans la mort.
Le portrait de la jeune fille à l'âge de neuf ans est dû au talent de Lépicié et figure dans les collections du Petit Palais, la beauté qui vaudra tant de succès au modèle point déjà sous l'afféterie quelque peu conventionnelle de la pose et ira s'épanouissant avec éclat comme l'atteste la belle représentation d'Élisabeth Vigée-Lebrun faisant partie des collections d'un hôtel particulier du centre de la France ; l'oeuvre, selon la mode et la date d'émigration de la portraitiste de Marie-Antoinette est de 1788-89.
Madame Vigée aurait pu au demeurant figurer dans cette galerie puisqu'elle fut grande amie de Rosalie et d'Émilie. De Rosalie Filleul,  voici un médaillon qui vaut ce qu'il vaut et dont j'ignore la localisation mais qui a l'avantage d'être dû au pinceau d'Elisabeth Vigée-Lebrun ; de la dame il existe bien des figurations car elle était belle, célèbre et protégée du couple royal ; si votre curiosité est aigüisée, la Toile vous satisfera pleinement.
Emilie C 1769 petit palais

Emilie ChalgrinFilleul_Marguerite-Emilie-Chalgrin

Passons vite sur les années heureuses, le bonheur comme chacun sait n'est jamais de longue durée...

Mademoiselle Boquet fut la grande amie de jeunesse d'Élisabeth Vigée, elles étudiaient l'art de la peinture ensemble et la beauté des deux amies devait être grande, laissons la parole à Madame Vigée qui évoque ces temps heureux dans ses mémoires où il apparaît que la modestie n'était pas sa qualité cardinale : " nous ne pouvions passer dans cette grande allée du Palais royal, mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention. Toutes deux alors étions âgées de seize à dix-sept ans, et mademoiselle Boquet était fort belle" plus loin "Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais elle l'abandonna presque entièrement après avoir épousé monsieur Filleul, époque à laquelle la reine la nomma concierge au château de la Muette". Petite précision, en fait le concierge en titre était l'heureux époux qui eût cependant le mauvais goût de mourir jeune et Louis XVI conserva la charge à la jeune veuve qu'appréciait Marie-Antoinette. Cette faveur aurait plus tard des conséquences désastreuses...

Revenons-en à Émilie-Félicité, choyée par ses parents, elle fut mariée à seize ans à Jean-François Chalgrin, célèbrissime architecte neo-classique de la phase dite "grecque" ou "dorique" à qui nous devons entre autres, l'église Saint-Philippe du Roule, l'hôtel Saint-Florentin et les plans de l'arc de triomphe de l'Etoile que seule la mort l'empêcha de mener à bien.
Le marié avait juste le double de l'âge de sa belle épouse, et le mariage ne fut pas heureux  si bien que peu après la naissance de leur fille, Louise, le couple se sépara laissant tout loisir à la jeune madame Chalgrin de mener une vie des plus libres et mondaines elle eût, entre autres, comme amant le chevalier de Conti, la belle était de toutes les fêtes brillantes du crépuscule de l'Ancien Régime mais n'émigra pas les jours sombres venus.
De cette période insouciante gardons le joli mot d'un Voltaire ébloui  : Quand "l"part, il reste "chagrin"
Résidant au Louvre après le décès de son père en 1789, Émilie-Félicité dut quitter précipitament le palais saccagé en 1792 sous la pression des événements et fut  hébergée contre un modique loyer par son amie Madame Filleul en son hôtel de Travers à Passy.
Le décor du drame est planté...
Madame Filleul avait mis en vente chez un brocanteur de menus objets disparates en provenance du château de la Muette comme sa charge, datant du temps de la royauté l'y autorisait, mais elle fut dénoncée par le haineux et intraitable policier Blache informant le Comité de Sûreté Générale du vol des biens de la Nation par  "la nommée Filleul, intime amie de Messaline Antoinette", si bien que la malheureuse portraitiste fut arrêtée avec ses "complices" dont sa mère de plus de soixante-dix ans.
Le jour d'après, l'appartement d' Émilie fut perquisitionné et l'on découvrit quelques paquets de bougies, pour vingt livres, qui provenaient du château de la Muette, don de son amie pour agrémenter le mariage de la jeune Louise Chalgrin.
Madame Chalgrin à 34 ans rejoignit son amie à la Conciergerie. Carle Vernet, frère de la malheureuse promis à un brillant avenir de peintre comme son père, fit des pieds et des mains pour soustraire sa soeur aux rouages de l'affreuse mécanique mise en marche, il supplia David d'intervenir auprès de Robespierre, mais l'amoureux éconduit tenait sa vengeance : il fut inflexible.
Le 6 thermidor de cette année ci-devant 1794, après un semblant de procès inique, les huit accusés finirent leurs jours sous le couperet du "rasoir national".
Quatre jours plus tard ils eussent été sauvés, Robespierre suivait le même chemin...

Je me suis toujours tenu éloigné de toute idéologie, doxa ou doctrine, et, en ces temps convulsifs que nous vivons, cela me semble de plus en plus salutaire, le destin de cette aimable femme que fut Émilie-Félicité nous le rappelle, elle qui fut victime de deux passions exacerbées : celle des idées et celle de l'amour.

 

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dimanche 4 mars 2018

Marche ou rêve

Marcher, un plaisir retrouvé qu'un ancrage à la campagne un peu plus long que d'habitude a rendu quasi quotidien ; en ce mars des temps bousculés et mêlés telles les aiguilles d'un jeu de mikado jetées à l'aventure, se sont succédées, télescopées, superposées, mêlées et affrontées les froidures glaciales et les douceurs pluvieuses, avec de temps à autre, inopinément, les fulgurances de soleils aux éclats de rire bleus dans le moutonnement d'étoupe des nuages de gris et d'argent.

05 mars 2018 (10)

La neige d'une nuit couvrant la glace de l'étang fut le point de départ d'un redoux, qui, dans ces cinq premiers jours du mois, ont d'abords fait crisser les semelles de mes souliers de marche sur les feuilles ourlées de givre et les flaques glacées pour, deux jours après, dans un bruit de succions cadencées, les crotter de boues gluantes.

01 mars 2018 (1)


Les chemins vicinaux, défoncés et transformés en fondrières par les pneus des colossales machines agricoles, ne furent bientôt plus praticables, et de l'itinéraire des vallées je passai à l'itinéraire des crêtes ; aux cieux griffés des squelettes nus des arbres de l'hiver ont succédé, sur les hauts plateaux venteux, les étendues immenses et moutonnantes de ces grands horizons de la Haute Marne si chers au général De Gaulle.
Aux encaissements des sentiers creux dans le sauvage dont les ramures des bois qu'ils traversent forment souvent des voûtes ombreuses, succèdent les vallonnements cultivés et sommés de couronnes de forêts ; au point de rencontre des deux, il n'est pas rare de lever les hôtes de ces étendues,  lièvres, cheveuils ou sangliers, partagés entre la soif des aventures au découvert lumineux mais exposé et la protection des profondeurs du couvert.

05 mars 2018 (29)05 mars 2018 (16)

05 mars 2018 (8)

La marche densifie le temps ; qui n'aligne pas les kilomètres au gré des pas, tantôt courts et précipités, tantôt allongés et réguliers, selon les variations du relief, ne peut imaginer à quel point le quotidien est prodigue de mille et un détails réservés au seul promeneur affranchi de toute hâte, la course étant une griserie du corps dans la nature, la marche, elle, un pacte avec la nature.
Le réel au temps ralenti vous révèle l'insolite dans le quotidien, le fortuit dans l'attendu.
Le lit de la rivière piqué d'une branche tombée réinvente le cadran solaire, le vieil arbre mourant infuse ses restes de vie aux champignons qui, montés à l'assaut de son fût, se nourissent de ses dernières substances tandis que les festons aux bistres virides de cette autre espèce ornent de leurs précieuses guipures la taille du frêne abattu.
La mort et la vie, en de mystérieux programmes, s'enlacent et s'étreignent pour se passer le relais des cycles éternels où les fins s'ouvrent sur de nouveaux recommencements.

01 mars 2018 (20)

01 mars 2018 (26)01 mars 2018 (37)

Cependant, la solitude et la contemplation s'allient subrepticement pour vous soustraire à votre raison et libérer votre imaginaire sur le vaste champ des rêveries où constructions mentales et réflexions spontanées naissent des infinis et des microcosmes qui s'offrent à vos yeux.
Un amas de vieilles pierres de taille sous quelques bris de tuiles et de gravats mousseux disent qu'à cette intersection de chemins de forêt, il y eut une habitation ; la réalité transfigurée par la mélancolie qui sourd de ces vestiges nous donne le souvenir de ce, de ceux, que nous n'avons pu connaître et dont le souffle nous parvient, convoyé par les vents qui balaient les désolations de ces hauteurs où, à part le passage hypothétique d'une machine agricole, plus rien ne parle d'activité humaine ; ma pensée retourne vers la partie basse du chemin où quelques centaines de mètres couverts d'asphalte lui ont valu le nom pompeux de "rue". Vous parlez d'une rue, seules deux habitations, abandonnées finissent de se démantibuler aux quatre points cardinaux de l'incurie, le plafond écroulé de la première a enseveli tout signe d'occupation, mais la deuxième, arborant encore une jolie marquise de fer forgé et de verre, s'ouvre par sa porte béante sur les pauvres aménagements d'une vie rurale disparue, une cuisinière à feu continu, luxe des années cinquante se loge sous la belle cheminée de pierre tandis qu'un lit-cage témoigne de ces temps d'économie domestique où, lors des rudes hivers, la vie se concentrait dans l'unique pièce avec feu. 
Ils étaient pourtant nombreux les paysans d'alors qui, lorsque la mécanisation a outrance a réduit les petites étendues agricoles à la misère, ont dû céder peu à peu leurs biens aux plus aisés quittant leurs terres pour aller fournir en main d'oeuvre ouvrière les industries des villes.
Les nouveaux exploitants en vrai chefs d'entreprise, ont eux déserté les fermes des villages pour construire à l'écart les imposants hangars rendus nécessaires par la culture intensive sur les immenses surfaces issues du regroupement.
Les cours de ferme du village, désertées par les chars et les machines, sont devenues des basse-cours et, esprit d'économie aidant, les vestiges des mécaniques d'antan sont récupérées pour se muer en insolites et pittoresques clôtures.

04 mars 2018 (9)04 mars 2018 (10)

03 mars 2018 (5)

L'un de mes itinéraires favoris m'amène à passer devant la mairie de Charmes la Grande dont le fronton s'orne d'une étrange inscription au sens jusqu'ici demeuré mystérieux.
Donc, puisque la mode est aux quizz (serions-nous assez rétrogrades pour parler de "tests" ?), je vous laisse, chers lecteurs avec l'énigme en poche... reconnaissance éternelle à qui déchirera le voile de mon inculture.
D'avance merci.

04 mars 2018 (15)

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vendredi 23 février 2018

Ivresse des mots

 

21 février 2018

Pour les amoureux des mots,  Il est des moments de grâce comme celui de se  réveiller un matin avec un "mot en bouche".
Un mot, de façon impromptue, sans aucun lien avec vos préoccupations du moment, a pris possession de votre entendement, s'est logé en vos esprits et, vous voila prisonnier de ce mot que vous dégustez comme une friandise, tournant et retournant les lettres dans la bouche avec gourmandise et faisant passer les sons, d'un coup de langue, du palais à la gorge ; à force de vous hanter le goût, de vous chanter en tête, le mot se vide de son sens pour ne plus exister qu'en musiques  qui souvent vous accompagneront toute la journée.
C'est là un grand bonheur.
Le mot pour le mot.

Je me rappelle, enfant, à l'époque des grands messes paroissiales auxquelles on se devait d'assister sans barguigner, le moment où, après les ennuis des interminables homélies et les tumultueuses émotions des grands orgues vrombissant de tous leurs tuyaux, venaient les prières à l'attention de la terre entière sous forme d'invocations à tous les saints dont est si féconde notre Mère Église, chacune ponctuée de l'invariable "priez pour nous".
En mai, Mois de Marie,  la Madone était particulièrement à l'honneur et célébrée par l'assistance récitant à l'unisson les fameuses litanies à la Vierge, et là, soudain, sous l'oeil de Dieu et de tous les saints, la magie opérait, magie des mots dont le sens profond échappe aux enfants dont les sensibilités bercées et possédées, s'embarquaient en nefs de lumière vers de sublimes voyages en des pays inconcevables, tanguant et roulant sur les vagues lancinantes de sons merveilleux.
Turris Eburnea, Tour d'Ivoire, que cela est beau et que savions-nous, nous, pauvres ignorants que ladite tour est l'image du cou de la bien-aimée dans les littératures de l'aube des temps ? Tour d'ivoire...
Tour d'ivoire, balancier à droite, Domus aurea, Maison d'Or, balancier à gauche.
Volutes d'encens et Rose Mystique (elle ne doit pas avoir d'épines celles-là, à moins que la tentation du cilice...) se mêle aux fumées pour aller hanter les voûtes, Tour de David, la rassurante pesanteur de la divine forteresse nous redescendait sur terre.
Arche de la Nouvelle Alliance coup d'encensoir à droite, Porte du Ciel, coup d'encensoir à gauche, nous sommes possédés des mots.
Etoile du Matin (Stella Matutina sur la page de gauche du missel) et l'âme extatique, assoiffée de hauteurs ineffables, s'envole de nouveau vers les hauteurs embrumées de fumées d'encens des colonnes, Splendeur du Monde, retour au sol, en l'occurence parterre de rinceaux de mosaïques aux nombreux éclats d'or.
La litanie devient incantation, l'Ève Nouvelle et aussi Fille de Sion, idole maternelle et inaccessible, consolatrice pour qui sait se résigner à prier encore pour être entendu et prometteuse de divines félicités, s'est emparée de nos sens et nous flottons encore, après la dernière invocation, dans la béatitude opiacée des drogues de l'esprit.
Je me demande si je n'en viendrais pas à ressentir, oh très peu rassurez-vous, les extases douloureuses de la transverbération décrite en termes quelque peu équivoques par sainte Thérèse d'Avila.

Bon, oui, j'ai l'air de me moquer, comme ça, je ne suis tout de même pas prétendant à l'imprimatur, mais, tout de même, il m'arrive encore de ressasser mentalement ces litanies, imaginez la mine que j'aurais si j'étais surpris à les psalmodier à voix haute, jusqu'à l'étourderie aux portes de la stupeur.

Lecteur insatiable, les livres, me convièrent dès mon très jeune âge à des festins de mots pour lesquels j'ai toujours gardé le même appétit.
Mes premières lectures d'adolescent rêveur, me plongeaient dans les mondes fantastiques de magiciens des mots depuis quelque peu oubliés. Koenigsmark de Pierre Benoît : Aurore de Lautembourg-Detmold, je lis et relis le même nom en boucle, Aurore de Lautembourg-Detmold, comment poursuivre avant que d'avoir savouré jusqu'à épuisement cette mélodie de langueurs brisées pat le les dentales qui les rythment.
Première apparition de la princesse, elle n'a pas une robe, mais est vêtue d'un "enroulement de velours vert Metternich". Puissance de l'image de l'ensorceleuse ondoyante sous la voluptueuse mollesse d'une étoffe qui n'a du si peu frivole diplomate que le nom.
Et Mélusine de Graffenfried... Un nom pareil, lui aussi dégusté ad libitum, ne pouvait appartenir qu'à une enchanteresse à figure d'ange mais au coeur pétri de manipulatrices duplicités.

Lucien Bodard et cette vallée des roses où revit toute une Chine révolue aux moiteurs étouffantes contée par des avalanches, des cataractes, des flots et des bourrasques de mots s'alliant, s'entrechoquant, s'enlaçant et se bousculant... Richesse inouïe d'un vocabulaire à saturer le plus exigeant des dictionnaires

Je ne rendrai jamais assez grâce aux mannes de Flaubert pour m'avoir ouvert la porte de rêves éveillés aussi coruscants et colorés que les raffinements barbares d'un monde englouti et fantasmé, celui du Carthage d'Hamilcar Barca.
Je parle bien sûr de Salammbô, la princesse punique morte pour avoir touché le voile sacré de Tanit, le merveilleux zaîmph ; "Salammbö", "Tanit", "Zaïmph" quel délicieux festin...
Et puis les mots évocateurs de visions improbables, la princesse vierge entravée d'une chaînette en or et juchée sur de hauts talons en brillantes plumes d'oiseaux, je ne sais toujours pas comment peuvent être des talons faits de ce précieux matériau, mais leur pouvoir de séduction ne tiendrait-il pas à leur impossible ?
Enfin, ramenant l'adolescent aux litanies de l'enfant, vient l'invocation à Tanit de la fervente et mystique Salammbö agenouillée sur le sol "de poudre d'azur semé d'étoiles d'or" :
" Ô Rabbetna !... Baalet !... Tanit... Anaïtis ! Astarte ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Élissa ! Tiratha ! ... Par les symboles cachés-par les cystes résonnants...dominatrice de la mer ténébreuse, et des plages azurées, ô reine des choses humides, salut"
J'ai su cette invocation par coeur pendant longtemps encore et à les relire, ces mots traits d'union de mes âges, me procurent toujours le même frissonnant émoi.

Rassurez-vous, chers lecteurs, je ne vous infligerai pas la recension de tous mes rayonnages, je finis moi-même par ne plus démêler dans cette jungle des non-classés, le lu de l'attente de "l'en attente", mais je ne saurais finir cette ode aux mots sans, subrepticement, vous entrouvrir les portes du jardin du Paradou dont la vision de luxuriances d'edens interdits illumine La faute de l'abbé Mouret que nous a laissée cet autre  alchimiste des mots que fut Zola.

Les amours interdites de Serge Mouret et d'Albine ont pour cadre un parc retourné à l'état sauvage, où, sans soins ni entraves, les roses ont prospéré, se sont enlacées dans des unions tout aussi transgressives que celles des deux amants, dans un mélange étourdissant d'espèces et de couleurs.
Voici quelques mots-ivresse, extraits de cette déferlante, auxquels, régulièrement je m'abreuve jusqu'au délire :

"la pluie de roses, autour d'elle, sur elle, la noyait de rose"
"C'était une floraison folle, amoureuse, pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs...
Les fleurs vivantes s'ouvraient comme des nudités... Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par des cieux ardents... les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées...le rose franc, du sang sous le satin... les roses avaient leur façon d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebaîller leur bouton... tandis que d'autres, le corset délacé, pantelantes...d'autres décolletées en bourgeoises correctes, d'aristocratiques... d'une originalité permise, inventant des déshabillés"
Spirales de mots où se perd la raison, scansion du mot "rose", répété à l'infini, mis en abîme, ponctué ou noyé dans le flux de la phrase, allusions d'une précision audacieuse aux vierges et aux putains, à toutes les femmes fêtées, désirées ou possédées, consentantes ou atermoyantes, chahut des sons par-dessus les couleurs, panthéisme de visions où les enfers s'ouvrent sur des cieux, fête de tous les sens en mots, rien que des mots et dans l'infinie étendue du mot.

Puissance du verbe.

 

Posté par Henri_Pierre à 14:51 - Commentaires [13] - Permalien [#]