Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

samedi 6 août 2016

Varangues

L'écriture est une maîtresse capricieuse, l'appel de votre table à écrire se fait insistant, pressant, impérieux et, enfin installé à votre bureau, le doute, le "à quoi bon", un vide mental vous paralysent et c'est ainsi que vous abordez les rivages de ce désert que je nomme acédie et plus vulgairement "assez-dit".

Ma plume, en mars dernier s'est perdue dans les plis des traînes de la Comtesse Greffulhe, la belle égérie me la rendrait-elle ? Voila que je me raccroche à ce même mois de mars pour un retour vers cette magnifique découverte que fut l'île Maurice.
A vrai dire, dans l'amalgame crasse de l'ignorant, j'associais cette récente république indépendante aux paradis surfaits de cocotiers et sables fins où l'on cultive l'ennui en bronzant plus ou moins idiot ; seule l'insistance d'une famille de très chers amis résidents de l'île nous décida au voyage et... grand bien nous en prit.

L'île aux nostalgies ataviques de Le Clézio se présente sous un aspect mosaïque où églises, mosquées, pagodes chinoises, temples Hindous ou Bouddhistes coexistent en bonne intelligence témoignant du concours de toute une population bigarrée, panachée et hétéroclite au développement de leur jeune pays ; notons à ce sujet que le lien culturel continue à être la langue française et son "dérivé" le créole que l'intermède colonial anglais n'a pas supplantés bien que la langue de Shakespeare y soit communément parlée.
La réalité sociale est, bien sûr, plus complexe et les inégalités économiques indéniables, mais ceci bien des ouvrages spécialisés vous le diront mieux que moi si le sujet vous intéresse.
Alors, le but de ce billet du retour vers vous ?
Eh bien je vous propose donc le voyage des varangues, ces galeries à colonnes sur un ou deux étages qui établissent la transition entre l'en-dedans ombreux et le dehors riant aux éclats de tous les bleus intenses de ses cieux et des verts crissants de sa végétation constellée de fleurs aussi extravagantes qu'étincelantes.
Vous pensez à Tara et à son héroïne Scarlett ? Eh bien vous avez raison... de l'île ci-devant de France et désormais Maurice, de l'île de la Réunion autrefois Bourbon en passant par l'éternelle Louisiane, s'épanouit un magnifique patrimoine architectural français qui, selon les circonstances, survit, se dégrade, s'entretien, se restaure ou, hélas trop souvent, s'effondre ; je veux parler de ces "châteaux" exotiques inventés par les glorieux noms à plusieurs courants d'air de notre ancienne noblesse en mal de découvertes et de fortunes basées sur l'exploitation des ressources agricoles et... l'esclavage.

Les filtres indolents qui tamisent les lumières de ce beau domaine de Saint Antoine sont la couverture de l'album que je vous propose d'ouvrir.

09 avril 2016 (44) Saint Antoine

La chambre à coucher principale à l'étage du château de La Bourdonnais se prolonge par cette invitante varangue où notre imaginaire fait que flottent encore les effluves à la fois veloutés et âcres du premier café de la journée.

06 avril 2016 (65)

 Qui dit château évoque évidemment l'accès majestueux et mystérieux via le parcours de l'allée d'arbres qui préserve l'intimité de l'habitation  ; l'allée peut être aussi considérée comme une intronisation à la beauté qui se révélera à qui la mérite, entretenant ainsi la surprise.
La concession des terres, 186 arpents octroyées en 1777 à deux nobles orphelines, Marie-louise et Henriette Tréouart de Longpré, passa au gré des ventes entre plusieurs mains qui installèrent la première sucrerie le domaine s'agrandissant jusqu'à 1400 arpents.
La demeure fut érigée de 1856 à 1859 par le nouveau propriétaire Christian Wiehe et c'est son successeur qui la fit magnifiquement restaurer en 2006 en même temps qu'il installait la rhumerie qui en fait désormais la réputation.
C'est à un voyage dans le temps que, sitôt les grilles franchies, nous sommes invités.
L'allée ombrée de ces magnifiques arbres aux ramures impressionnantes que sont les intendances dévoile peu à peu la géométrie de la double varangue rythmée par les colonnes aux ordres superposés, dorique pour le rez-de-chaussée, ionique pour l'étage ; les références au patrimoine de la mère patrie sont nombreux, les grilles en fonte sont en tout point semblables à celles, qui fondues dans l'est de la Champagne, allaient orner châteaux et places publiques de par le monde (il faudrait au demeurant que je fasse une petite recherche pour savoir l'origine de celles-ci), un inévitable bassin en eau y va de sa petite prétention à risquer un clin d'oeil à Versailles et, enfin, comme je vous invite à le voir, l'agencement et le mobilier de l'intérieur sont en tous points semblables à ceux de nos châteaux du milieu du XIXe siècle.

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06 avril 2016 (12)06 avril 2016 (16)

Au rez-de-chaussée les pièces de réception s'ordonnent selon les normes des "bonnes maisons" de l'époque, le mobilier aux patines foncées des acajous et autres palissandres du style Napoléon III ou victorien selon les latitudes, en impose plus par le lourd confort bourgeois rassurant que par les nobles grâces délicates du siècle précédent en chantant l'hymne de la réussite financière.
La salle à manger s'orne de magnifiques papiers peints panoramiques de la maison Zuber re-dessinés à l'identique par la même fabrique aux tarifs aussi impressionnants que sa longévité ; de façon quelque peu surprenante et anachronique, dans un décor de forêts septentrionales s'ébattent ou volent les gibiers "bien de chez nous".
Le grand salon s'organise autour de la même grammaire de profonds fauteuils sombres contrastant avec l'éclat des lustres à pendeloques de cristal, il semble conserver, prisonnières des velours et des tapisseries, les senteurs des cigares et les vapeurs des alcools qui en firent les beaux jours.
La chambre, elle, retirée et lumineuse tout à la fois réussit à créer une belle impression d'intimité malgré ses vastes proportions, l'ensemble frais et somnolent évoque, encore une fois, les langueurs coloniales d'Autant en emporte le vent.

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C'est à un botaniste Irlandais Charles Telfair (1777-1833) que nous devons la création du domaine de Bel Ombre ; sous son égide la région devint un intense foyer culturel, et notons au passage que notre naturaliste fut honoré de la légion d'honneur en reconnaissance de sa campagne en faveur de la maintenance de la Réunion dans le giron français.
La grande maison fut construite entre 1898 et 1910 date à laquelle s'installa une sucrerie suivie d'une diversification dans la culture de plantes endémiques. L'architecture reste fidèle à ce modèle colonial français qui, avec ses varangues superposées, nous est désormais familier, on note cependant l'emploi d'une pierre quasiment noire pour la construction des murs et des lourdes piles du rez-de-chaussée.
L'âme des lieux pâtit quelque peu de l'affectation des lieux a des fins uniquement commerciales.

07 avril 2016 (26)Belombre

Bel Ombre, et est-ce un hommage de la nature au premier occupant des lieux, s'enorgueillit de posséder le plus grand intendance de l'île, et le plus vieux aussi, il serait pluri-séculaire et sa ramure s'étale en un immense parasol d'un diamètre impressionnant.
L'allée centrale rythmée de bassins circulaires s'inscrit harmonieusement, sans aucune rupture, dans le cadre naturel célébrant la noce improbable du domestiqué et du sauvage ; pour les margelles et le gravier, le même matériau sombre que celui des façades a été utilisé participant ainsi d'une belle vibration chromatique avec le vert des pelouses et, plus loin, de la nature.
Dans ce salon, les boiseries de bois blond ainsi que le mobilier créent une atmosphère feutrée de club londonien ; faute de temps nous ne dégusterons pas ce soir un cherry-brandy en commentant les succès de l'équipe de cricket locale...

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07 avril 2016 (33)Belombre

Saint-Aubin, sur la route du thé qui produit le savoureux cru de Bois-Chéri (joli nom, n'est-ce pas ?) présente une architecture proche des chartreuses bordelaises avec son corps central en rez-de-chaussée uniquement flanqué de deux ailes.
La spécificité du corps de logis construit en 1819 consiste en l'utilisation pour son édification des bois de navires démolis ; l'escalier interne s'enroule autour d'un mât et sa charpente, quant à elle, est tout simplement une coque renversée. Je trouve assez plaisant et émouvant l'emploi de ce matériau, comme si les constructeurs avaient voulu ainsi matérialiser leur nostalgie de la mère patrie en la fixant symboliquement sur leurs nouveaux horizons via les traits d'union que sont les bateaux. L'alpha et l'omega d'un long sinon définitif exil.
Pour éviter les nuisances sonores des bâtiments industriels, le petit château fut déplacé en 1970 et les aménagements des jardins pavés de dalles très "earl seventies" s'en ressentent, mais l'ensemble, très simple, reste de bon aloi même si du mobilier ancien il ne reste pas grand chose, l'excellent déjeuner créole qui nous y fut servi poussant probablement à beaucoup d'indulgence.

07 avril 2016 (42)Saint Aubin

07 avril 2016 (46)Saint Aubin07 avril 2016 (47)Saint Aubin

 Après les splendeurs de La Bourdonnais, la luxuriance de Bel Ombre et la singularité de Saint-Aubin, Les Aubineaux nous attendait discrètement pour nous réserver la surprise d'une grande maison familiale, une demeure élégante où le bien-vivre l'emporte sur le paraître. Une maison où l'on aurait aimé mettre fin à ses errances pour en savourer l'exquise intimité et  la quiétude familiale qui imprègne encore des lieux habités par ses propriétaires jusqu'au seuil du nouveau siècle. 
La belle maison, originale de par son avant-corps en saillie par rapport à l'inévitable varangue, est devenu musée en l'an 2000 dans le respect absolu des lieux qui ont conservé le mobilier d'origine, les tableaux et les photos de famille.
L'excellent et chaleureux accueil de Maxine D. de M. passionnée par l'endroit,  la liberté de parcourir les pièces à notre guise, nous donnèrent pour un temps l'impression d'être "chez nous".
Vous l'aurez compris, mon coup de coeur du parcours des varangues est incontestablement ce lieu de charme qu'est le château au nom délicieusement suranné des Aubineaux.

07 avril 2016 (56)Les Aubineaux

Comme nos hôtes je me ferai discret, la simplicité, cette véritable élégance, se passe très bien de l'inutilité des mots, je vous attends à la sortie et vous laisse vous imprégner de l'atmosphère nette et sans afféterie de ce salon, de l'équilibre fonctionnel de la lumineuse salle à manger et de la discrète invitation au repos de cette chambre si délicieusement provinciale.

07 avril 2016 (66)Les Aubineaux07 avril 2016 (69)Les Aubineaux

07 avril 2016 (67)Les Aubineaux

Reprenons la route, faisons une  halte dans l'aristocratique Curepipe aux fraîcheurs pluvieuses abandonnée par les vieilles familles au profit des plages du nord  et, disons un dernier au-revoir aux varangues en visitant le beau domaine de Saint-Antoine construit en 1830 par Edmond de Chazal au coeur des Goodlands ; la famille qui l'habite toujours propose aussi des tables d'hôtes.

09 avril 2016 (10) Saint Antoine


Paul et Virginie, éternels héros de l'île sont à l'honneur via une série de gravures de la fin du XVIIIe siècle, très pré-romantiques et qui narrent leurs tribulations jusqu'au malheureux dénouement.
Là aussi le charme familial est préservé, dans le salon quelques pièces de mobilier plus moderne viennent ajouter au confort moelleux tant apprécié de nos jours tout en se faisant discrets ; La très vaste salle à manger à l'écart du corps central baigne dans la clarté qui miroite sur le mobilier sombre et le plancher impeccablement fourbis.

09 avril 2016 (22) Saint Antoine09 avril 2016 (47) Saint Antoine

09 avril 2016 (36) Saint Antoine

 Ces maisons à varangues ne constituent pas une recension de toutes celles que recèle encore le pays, mais ce sont elles qu'il nous a été donné de voir et je les crois bien emblématiques de l'évocation d'un temps où l'île perpétua un art de vivre à la française sous des latitudes bien différentes.
Je me suis fait un devoir de consigner mes impressions ici, chers lecteurs, avant que le mercantilisme ne vienne à bout de leur âme où que l'incurie ne les efface à jamais.
Merci de m'avoir accompagné en cette route des varangues, merci à l'affectueuse famille V. sans laquelle le voyage n'aurait jamais eu lieu et à l'aimable Maxine, gardienne des mémoires, à qui je dédie ces lignes.

 

Posté par Henri_Pierre à 19:52 - Commentaires [12] - Permalien [#]

samedi 5 mars 2016

Ma dévastée triomphante

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Mes pas vers vous, Comtesse

Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, comtesse Greffulhe... qui donc, à part les lecteurs avertis de Marcel Proust, aurait pu connaî son existence ? Eux seuls savaient qu'elle fut l'un des modèles de la duchesse de Guermantes, symbole absolu de la brillante salonnière Parisienne d'une époque qui pour crépusculaire qu'elle fût est à jamais taxée de "Belle".

Il y a fort longtemps, Madame, une exposition photographique de l'hôtel de Sully, et qui vous était consacrée, vous détacha définitivement en mon esprit de l'héroïne de papier qui, pour exister, vous fit définitivement écran.  Je vous découvris plus et mieux  que belle car l'esprit qui vous animait avait raison de la fixité glaciale des captures de l'objectif.

Conquis et afin de vous mieux cerner, je glanais, je picorais,des articles et parutions venus d'eux-mêmes et recherchais aussi les témoignages laissés par vos proches témoins tels que votre oncle Montesquiou, les frères Goncourt, le journaliste Jean Delage et l'abbé Mugnier pour ne citer qu'eux ; tous ces disjecta membra finirent par se recomposer en une approche de plus en plus consistante et précise de vous qui me fasciniez tant.
Et puis, Comtesse, il y a quelques années, une de vos descendantes, Anne de Cossé-Brissac vous consacra une biographie passionnante qui me rapprocha encore de vous ; j'ai depuis égaré le tome dans la jungle inorganisée de mes bibliothèques, j'attends qu'au détour d'une nouvelle recherche vous me guidiez vers lui. De hasard je ne parle point, je n'y crois pas.

D'autres chemins, Madame, s'ouvrent qui convergent vers vous, redeviendriez-vous une "femme à la mode" ? Ainsi, le musée Galliéra vient de nous gratifier d'une extraordinaire exposition de vos "robes trésors" qui bien plus qu'une mise en scène de vos prestigieuses et sans pareilles toilettes, est une vraie expression de vous, ne dit-on pas que vos robes furent les livres que vous n'avez point écrit ?
Le catalogue intelligent et riche fait la part belle, entre autres paragraphes à un article de Laure Hillerin qui à son tour vous a fait revivre dans un livre magistral qui vous rend à votre propre existence. Me réclamant de vous, je me suis permis, Comtesse, d'écrire à l'historienne en vous nommant ma dévastée triomphante, le terme a été agréé et c'est donc en votre nom et au sien, que pour lui rendre hommage, j'en fais le titre de ce modeste billet.

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 Le long et riche itinéraire d'une rebelle

Le propos ne sera pas ici de retracer l'historique de la Comtesse Greffulhe, d'autres, que j'ai cités, l'on fait et bien mieux que je ne saurai le faire, je voudrais seulement dans les quelques lignes qui vont suivre célébrer le courage, la ténacité et la liberté d'esprit de celle qui sût nager à contre-courant des diktats de la "bonne" société pour conquérir sa liberté.
Ce blog, je m'en rends compte maintenant, est fertile en évocations de personnages féminins, certains connus parce que ayant fait partie de mon univers, d'autres rencontrés au gré de mes lectures ; M'interrogeant sur le pourquoi de cette dilection, la réponse me semble évidente : Dans une société d'hommes, ceux-ci peuvent s'insèrer tout naturellement dans l'espace qui leur est dévolu, ils n'ont pas impérativement besoin de se rebeller pour s'affirmer, même les plus falots ont un rôle à jouer sans avoir à se créer un monde puisque le monde leur appartient ; les femmes, elles, doivent se conformer aux attentes ou aux désirs des hommes, femmes "honnêtes" par obligation, vouées aux activités charitables ou d'agrément pour les femmes du monde, tâches ménagères pour celles moins bien loties socialement.
Il existe bien un moyen vieux comme le monde pour les plus favorisées par la nature : vivre de leurs charmes ce qui implique de flatter la vanité de leurs riches amants tout en assouvissant leurs fantasmes, elles affichent par leurs diamants la puissance de ceux qui les couvrent de bijoux tapageurs ; pour les femmes entretenues, les belles horizontales courtisanes ou cocottes et plus bas dans l'échelle sociale les grisettes et les lorettes, la liberté se gagne au prix d'une vie parallèle, scandaleuse et sans honneur et ceci des hôtels particuliers au luxe tapageur, comme celui de la célèbre Païva, au ruisseau pour les misérables barboteuses de rue ; toutes ces affranchies étaient et restaient des "filles perdues" ; fort heureusement, et c'est un juste retour des choses, il leur arrivait de perdre des hommes mais ça ne leur rendait pas pour autant leur "réputation", elles restaient toujours des déclassées.

D'autres, et j'en veux pour emblème notre égérie de la Belle-Epoque, durent toujours secouer le joug des convenances solidement établies et s'affranchir de l'autorité des familles et du mari (n'oublions pas que la femme, éternelle mineure depuis le code Napoléon ne pourra ouvrir un compte bancaire personnel que vers 1960) et, souvent aussi, surmonter la tension permanente exercée par un mari qui pouvait être brutal, tout cela sans pour autant jamais déroger, se déclasser.

Elisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, future reine d'une Troisième République aux fastes tout monarchiques, naquit le 11 juillet 1860, dans un famille prestigieuse mais ruinée.
La mère, Marie de Montesquiou-Fezensac dont la noblesse remonte à la nuit des temps, fut une brillante pianiste qui étudia avec Camille O'Meara, élève préférée de Chopin, puis avec Clara Schumann ; le père Joseph de Riquet de Caraman, puis prince de Chimay était issu d'une noblesse moins prestigieuse, belge et française.
Ces parents, qui n'avaient aucun intérêt pour les rites mondains, élevèrent leurs six enfants, dont Bebeth était la deuxième, dans un climat d'harmonie et d'affection tout en étant très attentifs quant à l'éducation, fort singulière pour l'époque, qu'ils leur donnèrent, privilégiant la musique, les arts et la culture, tous maîtrisaient parfaitement un instrument et, de plus, étrangement, Élisabeth obtint même un... brevet d'institutrice.
Cependant les filles n'avaient que "leurs beaux yeux" pour toute dot, ce fut donc avec soulagement que les parents fiancèrent la ravissante demoiselle au vicomte, puis comte, Henry Greffulhe unique héritier d'une colossale fortune ; le mariage eût lieu le 25 septembre 1878 et disons, sans nous y attarder, que l'union fut catastrophique ; après une semaine de lune de miel, Henry retourna à ses maîtresses et voici la malheureuse jeune mariée vivant à Paris confinée dans les célèbres hôtels de la rue d'Astorg sous la férule d'une belle-mère pour qui lire ou faire de la musique était "perdre son temps" ; à la saison de chasse la tribu, bientôt rejointe par de prestigieux invités, s'établissait au fastueux et disgracieux château de Bois-Boudran que l'infortunée épouse comparait à une caserne.
Signe des temps peut-être, la grossière brutalité de l'aristocratie financière écrasait avec mépris la délicatesse de la noblesse authentique.
Un enfant vint, un seul, une fille Élaine, vouée à vivre à l'ombre de l'extraordinaire beauté, de l'élégance suprême et du prestige incontesté de sa mère, une solide affection les lia cependant tout au long de leur vie malgré des malentendus récurrents.

La musique était la passion principale d' Élisabeth et c'est en organisant des concerts qu'elle se fit un nom qui ne devait rien au cadre social ou familial, elle développa un sens hors pair de ce que l'on appellerait maintenant  les relations publiques, elle créa la Société des grandes Auditions dont la double vocation était la "résurrection" du patrimoine musical oublié et la promotion des jeunes talents et s'y consacra avec ténacité, sérieux et ferveur ; à l'actif de la fondation citons la remise au goût du jour de Rameau, la découverte de Schömberg et d' Elgar ainsi que le soutien sans faille à celui qui devint un grand ami, je veux dire Fauré. En retour le prestigieux maître fit le portrait musical de sa protectrice, cette pavane où vinrent s'enchasser, à la demande de la muse, les paroles précieuses et symbolistes de Montesquiou.

Faure - Pavane Op. 50 (Choral version)

Elle imposa aussi Wagner boudé par un Paris qui n'avait toujours pas digéré l'humiliation allemande de 1870,et, au début du nouveau siècle, elle promut les Ballets Russes de Diaghilev.
La mention de ces quelques actions d'éclat sont loin d'être une recension de l'activité musicale de notre noble mélomane, ce qui n'est pas l'objet de ce billet, elles se veulent simplement des exemples de la magnifique transgression des règles sociales de notre héroïne, sachant, comme l'exprime si bien la musicologue Myriam Chimènes, qu'elle fut la première grande dame à organiser des concerts hors de la sphère privée.

Ajoutons à ses nombreux talents qu'elle fut aussi une femme peintre talentueuse, le musée Carnavalet conserve d'elle un surprenant autoportrait et une saisissante représentation de l'abbé Mugnier avec lequel elle entretint aussi une relation privilégiée ; elle s'adona également avec bonheur à l'art du vitrail.

Sa grande curiosité la porte à essayer de porter une réponse aux énigmes du monde et elle fut passionnée de sciences, elle soutint Branly et organisa pour lui une manifestation de télémécanique, elle entretint le même intérêt pour Pierre et Marie Curie et participa sans relâche à la réalisation de leur projet, la création de l'Institut du Radium (aujourd'hui Curie).
Ne négligeant aucune voie pouvant apporter des réponses à sa quête spirituelle elle s'intéressa aussi, comme sa mère, aux sciences occultes

Tout se que Paris comptait d'écrivains, de politiques et d'hommes en vue se devait d'être intronisé dans les prestigieux salons de la rue d'Astorg (démolis stupidement en 1958 par une compagnie d'assurances au profit d'un immeuble de bureaux) qui de ce fait fut surnommé "le Vatican" ; le lieu fut le laboratoire culturel d'une Troisième République extrêmement féconde mais hélas trop souvent réduite à ses fastueuses lourdeurs architecturales ; s'y pressaient aussi les têtes couronnées, le vulgaire concept américain de "première dame" n'ayant pas alors pénétré notre langage, c'est la Comtesse Greffulhe qui tenait le rôle de représentante de la Nation.
Au château de  Bois-Boudran, où le roi d'Espagne venait chasser avec une frénésie quasiment pathologique, un service de voitures fut mis en place pour conduire les invités de la gare de Nangis à la vaste demeure. La  grande villa de Dieppe à flanc de falaise, "La Case" offerte par son beau-père qui lui témoignait de l'affection, disparue elle aussi, fut le théâtre de réceptions moins formelles, elle y était maîtresse et, entre deux escapades à bicyclette et un bain de mer, le temps s'écoulait de chevalet en instrument de musique jusqu'au souper suivi de causeries, un vrai "bureau d'esprit".

L'indépendance d'esprit de la comtesse ne lui attirait pas que des louanges, certains lui reprochaient de recevoir des gens qui n'étaient pas de "leur monde", pensez donc, à rebours de la bien pensance, elle se déclarait dreyffusarde et ouvrait ses salons à des politiques de gauche, cette société "très mélangée" tordait de mépris les bouches pincées du noble faubourg ; je ne résiste pas au plaisir de rapporter ici  sa réponse au journaliste Jean Delage qui s'étonnait d'être placé à la droite de la maîtresse de maison lors d'un dîner : "Vous êtes ce que vous êtes. Je vous considère d'ailleurs, non pas comme un journaliste mais comme un rêveur, j'ai bien le droit, si cela me chante, de mettre le rêve, avant le monde, à la place d'honneur"

Elle éblouissait lors de ses fugitives apparitions dans les salons ou à l'opéra, consciente d'un pouvoir de séduction qu'elle maîtrisait et distillait à merveille, elle n'était pas dupe de sa solitude, de par son esprit à part, de par l'incompréhension d'un mari colérique et vulgaire et des reproches de la bien-pensance. A son oncle-arbitre des élégances, Robert de Montesquiou elle dira : "je n'ai jamais été comprise que par vous et par le soleil", le dandy fut d'ailleurs très flatté d'être placé avant le soleil...

J'ajouterai pour parachever cette approche succincte de la dame qu'elle ne s'attacha jamais vraiment aux biens matériels, elle perdit avec élégance la villa de Dieppe où, à la mort de son beau-père, le mari installa sa maîtresse en titre, la trouble et ambitieuse Marie-Thérèse de la Béraudière sous le joug de laquelle était tombé le vieux lion dont les dents s'émoussaient.
Elisabeth finit ses jours dans le vaisseau fantôme qu'était devenue la rue d'Astorg, dépouillé de ses tableaux et meubles les plus prestigieux suite au long et humiliant procès intenté par la mauvaise fée la Béraudière après la mort du comte en 1932 ; avec une superbe toute aristocratique elle défiait le froid glacial de ses salons en installant une cabine démontable en bois munie d'une rampe électrique où elle recevait la reine de Belgique ; pour tout appartement privé elle se contentait d'une chambre de bonne exigüe mais chauffée.
Elle ne se résolut jamais à quitter la scène qui avait fait d'elle la reine de Paris ; elle s'éteint à Genève le 21 août 1952, ayant balayé de ses traînes une époque qui s'ouvrant au temps des crinolines s'acheva en plein règne du new look de Christian Dior, toujours mince et souple, éternellement et étonnament jeune.

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Un malentendu : La Comtesse et Proust

On fait reproche, souvent, à l'égérie du tournant de deux siècles de n'avoir pas su reconnaître le talent de Marcel Proust ; dès le début, il faut le dire, l'écrivain l'indisposa par son insistance déplacée pour l'approcher et obtenir d'elle une photographie, à maintes reprises il sollicita ses amis Montesquiou et Armand de Gramont duc de Guiche, futur gendre de la comtesse, pour parvenir à ses fins, cette dernière qui gardait un contrôle total de son image trouvait inconcevable qu'on pût lui faire une telle demande. Elle finit cependant par recevoir Proust et celui-ci passa au crible ses manières et ses toilettes qu'il notait minutieusement et qu'il utilisa comme matériau pour construire les personnages de son oeuvre monumental. Ainsi, malgré elle, la splendide Élisabeth, donna beaucoup d'elle au personnage de la duchesse de Guermantes, beaucoup de son apparence seulement faut-il dire car de son âme rien, la futile héroïne de papier n'étant jamais que la vitrine d'un temps qui se mourait dans la splendeur.
J'ajouterai que si la dite Belle-Epoque ne survécut pas à Madame de Guermantes, Élisabéth de Caraman-Chimay survécut avec brio au temps où elle était la figure de proue glorieuse de la vie culturelle et intellectuelle de Paris ; son salon après la grande guerre n'était certes plus le premier de la capitale, c'est à dire de la France, mais restait très influent, l'inlassable Comtesse s'engageant avec un jusqu'auboutisme obstiné dans de nombreuses initiatives, allant jusqu'à concevoir les nouveaux  uniformes bleu horizon des soldats Français jusqu'alors d'un garance trop voyant.
Mais je pense aussi que, au-delà de cette non-reconnaissance dans l'image d'une fiction qui se superposerait au vrai personnage jusqu'à l'ensevelir dans l'oubli, il y avait une véritable différence de nature entre le modèle malgré lui et celui qui de sa plume savante lui déroba à son profit une part de son être, de l'aveu même de la comtesse, elle se "perdait" dans le style alambiqué et sinueux de Proust, et il suffit de lire les écrits de Madame Greffulhe pour se rendre compte d'une différence notoire d'esprit, ses phrases, même les plus précieuses, étant franches et directes, y compris quand, après la mort prématurée de Mimi, sa mère et confidente adorée, elle donne des instructions pour la mise en scène de sa dépouille dans un singulier testament devenu, bien heureusement et pour très longtemps encore, inutile et obsolète.
Je dirai donc qu'il y avait une incompatibilité fondamentale entre l'être de lumière qui concourait à la création d'un monde et le moine enlumineur qui en restituait les couleurs après s'en être nourri et puis soustrait pour se consacrer uniquement à son monument de papier aux fulgurances nostalgiques inégalées.
Dans le fond, Élisabeth est créateur d'un temps dont Marcel fut le peintre et l'interprète, elle contribuait à faire le temps qu'elle animait et qu'elle offrait avant qu'il ne se perde à celui qui, de sa plume inclassable, le restituerait ; Dans ce chassé-croisé fait de convergences et de fuites aucun des deux protagonistes, il me plaît de le croire, ne fut conscient de ce que l'on appellerait aujourd'hui leur interaction

L'héroïsme de la Beauté

Elisabeth était pleinement consciente du pouvoir qu'exerçait son apparence, elle-même décrit son regard comme une arme dont elle maîtrisait tous les ressorts, elle repoussa l'espace de son son style jusqu'àux extrêmes limites de la perfection, une perfection dont elle était éprise jusqu'à ne jamais s'autoriser le moindre abandon.
Ses toilettes n'appartenaient qu'à elle, elle ne suivait ni même précédait la mode, elle créait sa mode, inimitable et ne souffrant aucune comparaison de l'aveu même de Proust qui, entre deux extases sur ses coiffures à la grâce toute polynésienne, déclarait n'avoir jamais vu une femme aussi belle.
Ses robes sorties des grandes maisons de couture devaient tout autant à ses exigences et son inventivité qu'à l'habileté des créateurs que ce soit Worth, Fortuny, Babiani, Maggy Rouff,ou Jeanne Lanvin pour ne citer qu'eux, l'exposition du musée Galliéra en témoigne mais, à défaut, une promenade sur la Toile suffit à en convaincre.
Sa robe aux lys, retouchée quelques années plus tard, est exemplaire de cette intériorité pourrait-on dire de la parure, les fleurs de royale pureté et les orchidées étaient ses fleurs emblématiques, les pointes de la berthe qui pouvaient se relever en ailes de chauve-souris sont un message symbolique au poème de Montesquiou.
Un caftan offert par l'héritier du trône de Russie fut remanié en fastueuse cape du soir aux accents de splendeurs barbares, et que dire alors de la fameuse robe byzantine bordée de zibeline dans laquelle elle fit, en 1904,  une apparition tellement surprenante sur les marches de l'église de la Madeleine lors du mariage de sa fille qu'elle éclipsa, hiératique et resplendissante ?
Narcissique jusqu'à la douloureuse nécessité d'être à la hauteur de ce don de la nature, les miroirs ne lui suffisaient pas, si bien qu'il existe d'elle un double portrait photographique dû à l'objectif d'Otto où, dédoublée en robe blanche et robe noire, elle est accompagnée d'elle-même son alter ego unique et ultime.

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 La Comtesse cultivait aussi un art de la pause très en avance sur les portraits compassés des dames de son temps, elle osa les cheveux dénoués ce qui était tout simplement inconcevable pour une femme mariée et qui lui faisait cependant damer le pion aux femmes-fleurs de Mucha. Regardez aussi cette attitude d'abandon contrôlé où ouvrant son manteau comme un rideau de théâtre elle offre le spectacle d'un corps parfait gainé de riches et tendres dentelles.

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  Un cas particulier est celui du peintre Helleu qui, à l'été 1891 s'installa à Bois-Boudran sur l'invitation de la dame des lieux qui lui laissa pleine liberté pour la croquer (belle ambiguïté du terme) ad libitum dans son quotidien, le peintre fit une centaine de dessins très enlevés et parfaitement éloquents quant à l'élégant nonchaloir du modèle, remarquons au passage la complaisance du peintre à décrire, comme un leitmotiv, les grâces ployantes de la nuque dégagée entre le décolleté du dos et l'édifice du chignon relevé. Cocteau rendit hommage à cette partie du corps dans les descriptions de sa mère en robe du soir confirmant ainsi le pouvoir d'attraction de cette mode ; l'historien du costume se réveille en moi  qui s'étonne que cette pratique de mode si émouvante n'ait vraiment été généralement adoptée que deux fois : sous la Régence et à la Belle-Époque.
Quoi qu'il en fût, la comtesse s'opposa à l'exposition de ces croquis si vivants et évocateurs mais jugés trop intimes, toujours l'obsession du contrôle de son image.

Finalement Helleu n'exposa que le pastel de la femme auburn le visage seul parfaitement précis dans le halo brouillé des décors et des étoffes. La comtesse nous regarde en coin, longiligne et sophistiquée malgré l'extrême simplicité de la mise. Élisabeth n'aimait pourtant pas ce pastel...

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Depuis, est-ce un hasard ou un regain d'intérêt collectif pour ce personnage hors du commun ?, les "apparitions" de celle qui s'évanouit sous le succès de son reflet en littérature se multiplient sur la Toile ; ainsi sur un site marchand un portrait non identifié signé Helleu est en vente, il est évident à mes yeux qu'il s'agit là de la comtesse, mais chuuut, je n'en dis rien, au cas où l'un d'entre vous disposerait des six ou huit mille euros de la mise à prix de ce "portrait de femme"...
Puis, à un prix bien plus modeste j'ai pu acquérir cette aquarelle de Léon Mias exécutée en 1954 sûrement d'après la photographie qui fait la couverture du livre d'Anne de Cossé-Brissac, l'oeuvre n'est pas impérissable mais ma comtesse est enfin venue jusqu'à moi, elle attend un encadrement et trouvera sa place en ce salon de la grande maison de campagne dont les quatre fenêtres donnent sur le parc, comme un modeste rappel de Bois-Boudran...  

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28 février 2016 (2)29 février 2016

 

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mardi 16 février 2016

Il suffit de passer le pont

Hendaye, province basque du Labourd, la Bidassoa vient épouser la mer dans la baie de Txinguidi.
Hendaye si près de l'Espagne qu'il suffit de passer un pont, à pied, pour aller boire un vermouth et sa traditionnelle olive dans ce bistrot frontalier, mi-ouvrier mi-canaille.
Hendaye où nous arrivions en ce vingt-six janvier pour une semaine chez ma soeur qui y habite désormais. La réception du pays fut fastueuse, le temps d'une douceur printanière mit aussitôt nos pardessus parisiens en incohérence et, lors de la promenade autour de la baie, avant l'incursion en terres hispaniques, le soleil plongea dans la mer en une révérence d'ombres argentées.

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Pays d'entre-deux, bout de France où l'on parle espagnol et tend la main à sa voisine riveraine Fontarrabie où les Espagnols pratiquent le français. Géographie déconcertante, la mer est toujours dominée par la montagne et l'ascension des hauteurs offre des panoramas de mer vastes comme ceux des cartes géographiques.
Douceur sereine de vents tièdes démentis sans crier gare par de rageuses averses qui contentes de  vous avoir trempés s'enfuient emportées par un nouveau souffle qui balayant le ciel des nuages cède à nouveau la place au soleil.
De la ville bâtie sur les hauteurs, les rues convergent vers la baie où le port de plaisance s'émaille de voiliers immobiles aucune brise ne venant imprimer ses frissons à l'étendue étale.
L'église de Fontarrabie sommée par l'ermitage de Guadalupe invite à la découverte, ce que nous ne manquerons pas de faire pour admirer Hendaye au-dela d'une frontière si floue qu'hormis le bouillonement légendaire des cités espagnoles contrastant avec le calme affairé des localités françaises rien ne viendrait matérialiser. Il est vrai aussi que culturellement nous sommes toujours en pays Basque, le parler régional pratiqué et revendiqué des deux côtés se juxtaposant aux langues nationales. (Je prie Dieu qu'aucun Basque basquisant ne me lise, on les dit assez chatouilleux sur cette notion de nation...)

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La ville d'Hendaye offre en elle-même le charme un peu suranné des petites villes de villégiature "hors saison", on a peine à croire que les mois d'été la population passe d'un peu plus de dix-sept mille habitants à plus de soixante-dix mille ; mais en cette période, fort heureusement la ville appartient aux Hendayais et la vie s'écoule au rythme des train-trains quotidiens de toutes les provinces.
Cependant l'afflux d'estivants qui après un bain de mer vont se dessaler dans les salles de jeux ont rendu le vieux casino mauresque trop exigu pour l'assouvissement de leur hasardeuse passion, aussi le vieil et charmant édifice a été remplacé par un machin moderne sans aucun intérêt ; cependant, rassurez-vous, mercantisation du monde oblige, les pittoresques arcades ne sont pas désertées et abritent tout un lot de commerces.
L'église Saint Vincent est, comme dans tout le pays basque resté très traditionnaliste, tenue dans un état de propreté à agiter de confusion le plumeau de la plus flamingande des flamandes ; le choeur riche d'ors et éclatant de rouge est accessible par une longue nef aux fameuses tribunes sommées d'une voûte aux travées à clefs pendantes, l'ensemble hésite entre pénombre et lumière, simplicité et raffinements pour un effet des plus particuliers et agréables dois-je dire.
A la sortie, nous notons que des automobilistes se signent en passant devant le vénérable monument.

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Bien heureusement rares auront été les jours où Dames Pluie et Bourrasque nous auront assigné à résidence, aussi avons-nous multiplié les parcours dans cette zone sans frontières passant d'un pays à l'autre sans que rien, hormis les panneaux indicateurs au double langage, vernaculaire et national, ne vienne nous préciser si nous sommes en Monarchie ou en République.
Les côtes sauvages s'échancrent parfois en plages ceinturées de charmantes localités comme Guéthary et Ciboure pour ne citer qu'elles, mais de toutes ces "stations balnéaires" rendues à leurs habitants pour quelques mois émane un parfum de temps arrêté.
La relation intime entre montagne et mer se fait toujours sentir sauf dans de charmants villages enchâssés dans leur couronne de cimes comme Biriatou ; Jorge Semprun l'écrivain déraciné de son pays par le totalitarisme franquiste s'éprit de ce village au point d'avoir désiré y dormir à jamais, si le retour triomphal en son pays d'origine en tant que ministre de la culture, lui a rendu les honneurs qu'il méritait, il lui refusera en revanche la réalisation de ce souhait et seule une stèle à la gloire de l'illustre rappelle son voeu inaccompli : "J'aurais désiré que mon corps fut enterré à Biriatou"...  

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Les lieux habités restent dans l'ensemble préservés, les constructions récentes se conformant au "style basque", plus ou moins interprété il faut bien le dire, si bien que les localités n'apparaissent pas caviardées d'édifices indiscrets et incongrus comme c'est hélas trop souvent le cas.
Ce même respect des identifiants locaux se manifeste également dans la préservation des espèces animales, sur la côte française une race singulière de vaches noires, trapues et laineuses est jalousement perpétuée, sur les montagnes qui mènent au col du Jaizkibel ce sont les fameux pottocks, ces poneys sauvages qui disputent les hautes pâtures à une race de moutons aux longues laines lisses et à une autre espèce bovine à la robe rousse plus svelte que celle de leurs consoeurs "d'en bas".

Outre ces agrestes contemplations, le pays basque est riche de sites urbains témoignant des fastes mondains d'époques révolues que rappellent casinos et hôtels au luxe suranné, l'animation y est constante même hors saison, les habitants arpentent les plages immenses en promenades sans fin jouissant de la clémence du climat ou surfent inlassablement dans les vagues qu'ils apprivoisent avec maestria. Ainsi San Sebastian, la symétrique de Biarritz sa concurrente en élégances, ourle de ses complications fin de siècle la spectaculaire plage dont la forme a déterminé le nom : la Concha, appelation ibérique de la coquille Saint-Jacques. 

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Qui connaît Fontarrabie ? Ce n'était pour moi jusqu'à présent qu'un nom de ville frontalière où les Français peuvent aller rapidement, comme à Irun, s'approvisionner en produits alimentaires, cigarettes, alcools et carburant à moindre prix.
Eh bien, la belle inconnue me réservait une surprise à la hauteur des richesses architecturales dont elle allait si généreusement me gratifier et qui, si elles eûssent été italiennes, figureraient sur tous les manuels d'Histoire de l'Art.
L'imposante église, dont nous avons dû nous contenter d'une visite extérieure pour cause de fermeture, occupe le centre de la ville haute d'où les rues de la vieille cité descendent vers les remparts et, plus loin le port.

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D'immenses et hautains blasons dévorent les façades des aristocratiques demeures, et comme les hidalgos pulllulaient dans ces Espagnes de toutes les vanités, ils sont nombreux à affirmer la noble lignée de ceux qui les firent édifier, ainsi, de palais en hôtels, la ville a quelque chose d'un armorial à ciel ouvert.
La ville basse, plus populaire est traversée par une large avenue plantée de platanes et bordée de singulières maisons de taille modeste tout droit surgies d'un conte d'Andersen, le soir tombe et à l'heure apéritive des vermouths et délicieux pinchos, ces délicieuses et variées mises en boucheailleurs appelés tapas, si les hommes et la jeunesse envahissent les bistros, les dames âgées, telles des parques dévident les fils de ce que je suppose être toutes les médisances. Vit-on jamais symposium de duègnes provinciales tresser couronnes de lauriers ou de roses ?

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Ayant sacrifié au rite d'un puissant  vin du cru et de ces délicieux pinchos plus haut évoqués et qui nous tiendront lieu de dîner, nous décidons de regagner nos pénates françaises, il est temps de mettre un terme à cette journée, d'ailleurs même les bateaux rentrent en ville s'accorder un repos bien mérité.

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Posté par Henri_Pierre à 11:39 - Commentaires [15] - Permalien [#]