Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mardi 9 octobre 2018

Lampas

Irun, une ville-frontière située dans la province de Guipuscoa dans la communauté autonome du pays basque espagnol.

Venant d'Hendaye, il suffit de traverser le pont sur la Bidassoa pour arriver, après une vingtaine de minutes de marche, au coeur de la cité qui, en toute quiétude provinciale, somnolait autour de son imposante "plaza mayor" lorsque la fièvre immobilière qui s'empara des Espagnes en ce vingtième siècle finissant, d'excavations en éboulements, fit resurgir de terre en l'an 1992, le prospère et populeux port romain d'Oiasso, situé sur l'embouchure de la Bidassoa la mer avançant alors plus avant dans les terres.
Oiasso, sur cette côte vascone fut une des trois villes les plus importantes de l'Hispanie romaine et révéla un patrimoine archéologique suffisamment généreux pour qu'un musée surgisse de terre et clame avec fierté cette page de sa glorieuse Histoire oubliée.

Ce petit musée pourrait servir d'exemple à bien d'autres établissements à vocation similaire, tant la clarté de l'exposition des oeuvres, l'intelligence de l'itinéraire proposé et la pertinence pédagogique des commentaires sont évidentes.
Mais, rassurez-vous, chers lecteurs, le propos ne sera pas ici celui d'une visite circonstanciée des collections, n'étant nullement tributaire de l'Office du Tourisme.

En marge des collections permanentes, une exposition était, en ce mois de septembre, consacrée au rôle de la femme dans l'Antiquité romaine sous le titre de Mulieres : femmes à Augusta Emerita, autrement dit la femme dans le contexte citadin, Augusta Emerita étant une ville emblématique de l'Hispanie romaine.

Les dames romaines se vêtaient-elles de lampas, comme pourrait l'indiquer le titre de ce billet ? Mais non, mais non, le luxueux et prestigieux textile d'origine orientale n'était pas connu dans la sphère romaine ; les vêtements étaient taillés principalement dans la laine mais aussi le lin, le chanvre et, exceptionnellement, car venant de la lointaine Chine, la soie.
Un peu de patience, lecteur, Lampas nous attend plus loin.

Nous savons que l'archétype de la femme était pour les Romains la Matrone, mot dérivé de "Mater", ce qui d'emblée nous précise le rôle essentiel de la femme : assurer la survie des siens.
La maternité conditionne le rôle social de la femme et détermine son apparence, la matrone obéit à l'archétype de la Pudicitia dont le seul nom dit clairement à quels critères vestimentaires elle doit se conformer, le vêtement talaire se compose d'une ample stolla tombant jusqu'au sol, tandis que le manteau ou palla se drape autour du corps et remonte sur la tête, les savants drapés retenus par des fibules témoignent d'un grand souci d'élégance mais toujours dans la retenue et la pudeur comme en témoigne la première illustration ici bas.
Mais nous savons tous que les Romains avaient l'esprit pratique et étaient conscients que pour procréer, il fallait avant tout séduire, alors, curieusement, l'honnêteté requérait des dignes romaines le recours aux artifices les plus aguichants : fards savants à profusion, bijoux de toutes sortes qui faisaient tintinabuler les femmes se mouvant parées de leurs colliers, bracelets, pendants d'oreilles et autres ornements de tête, d'autant plus nombreux et voyants que la maison de la coquette était prospère. Les coiffures  atteignirent aussi un degré de sophistication  extrême sous les mains expertes des femmes de chambre,esclaves bien entendu, préposées à cette tâche, les ornatrix.

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 Pour confirmer, si besoin était, à quel point la fonction génitrice était essentielle, pour ne pas dire sacrée, chez les Romains, la stèle funéraire de la sage-femme, Julia Saturnina, ne représente pas l'effigie de la défunte mais le symbole de sa fonction sous la forme d'un nouvea-né étroitement emmailloté, comme il était d'usage.

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Plus affranchies, pour ne pas dire plus délurées, étaient les muses ; pour exemple, cette élégante Terpsichore, patronne de la danse, au suggestif déhanché sous la ténuité de sa stolla dont les plis savants soulignent les grâces d'un corps parfait, elle a roulé le palla autour des hanches pour ne rien cacher de la rondeur voluptueuse de ses bras.
Bien entendu, vous pourriez aussi me dire, et avec raison, que les muses, toutes à l'idéal de leur art, n'avaient pas à fricoter avec les mâles en mal de descendance.
Bien sûr restent les joyeux lurons de l'Olympe prêts à tout pour séduire n'importe qui, mais ce ne sont pas quelques aunes de toile qui arrêteraient l'impétuosité de leurs ardeurs, si l'envie les en prenait. Alors...

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Mais enfin, "quid de Lampas ?" pourrait me dire votre impatience.

Faites-moi, s'il vous plaît, la grâce de quelques instants, nous n'allons tout de même pas passer outre sans accorder un regard à cette habitante d'Augusta Emerita, une belle et jeune Ibère qui bien que romanisée a gardé un "je ne sais quoi" de particulier qui fait d'elle une Espagnole avant l'heure ; La Gitane, car c'est ainsi qu'on l'a surnommée, altière et farouche, n'est pas loin de la mythique Carmen l'Andalouse, et ce ne sont ni sa frange à accroche-coeurs, pas plus que les guiches encadrant le modelé de ses pommettes, qui pourraient s'inscrire en faux.

 

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Lampas, soie tissée en scintillements étouffés.
Lampas, luxe de couleurs chatoyantes en trames contrariées.
Lampas, splendeurs de l'Orient où la soie de la Chine se rend aux virtuosités des tisserands du Moyen-Orient.
Lampas, raffinements d'ailleurs acclimatés aux fastes de nos palais...

Une plaque de marbre nous présente une jeune fille nue assise sur un ara drapé d'un châle à la riche bordure qui tombe en plis harmonieux ; la coiffure de la jeune beauté est tout à la fois simple et très élaborée, et l'adolescente, fermée au spectateur se concentre avec application sur sa tâche qui consiste à exalter la fierté de son jeune buste par l'ajustement d'une bande d'étoffe tressée, le strophium ou fascia subligaris, ancêtre du soutien-gorge.

L'inscription grecque au-dessus de la plaque nous précise : Lampas treize ans.
Lampas, la soyeuse, la presque enfant, était une prostituée

La soie a parfois des crissements amers...

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samedi 14 juillet 2018

De fer, de feu, de labeur et de sueur

La Haute-Marne, là où la Champagne s'apprête à flirter avec les Vosges, n'a pas toujours été le désert que l'on sait, La maîtrise du feu par l'homme, depuis les temps d'avant l'Histoire jusqu'à la fin du XIXe siècle, érigea cette région en centre incontesté de la sidérurgie, unissant mutatis mutandis dans une même chaîne les lointains hommes de la forêt et leurs fourneaux rudimentaires aux opulents maîtres de forge aux hauts fourneaux de plus en plus sophistiqués.
Vulcains vêtus de peaux de bête ou coiffés de huit-reflets, héritiers d'une même vocation, ces lignées allaient façonner le pays dans une spécificité bien particulière qui essaie encore tant bien que mal de se maintenir.
Les archives de Charmes en l'Angle attestent que la maison que j'habite fut  l'un des berceaux de cette production, le plus ancien document l'attestant date de 1576 (l'activité étant bien antérieure) jusqu'en 1876, date à laquelle l'usine ne trouva plus preneur : le travail du fer s'était déplacé vers la Lorraine riche en eaux vives et en minerai.
Lorraine, coeur d'acier volé à cette région désormais mienne...
Tous ces bâtiments figurant sur ce relevé de 1838 ont, à part la halle à charbon du bas devenue grange agricole, disparu ; allées, pelouses, grands arbres et verger en ont effacé les traces, mais des entrailles de la terre remontent toujours ces scories industrielles semblables à des cailloux d'obsidienne aux arêtes coupantes.

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Sommevoire et Osne-le-Val furent deux capitales de la fonte, les fonderies du Val d'Osne créées en 1836 par Jean-Pierre-Victor André furent rachetées en 1857 par Antoine Durenne qui avait déja acquis Sommevoire en 1856.
Les productions de Haute-marne allaient orner, à l'instar de Paris, de Washington à Bucarest et à Buenos-Aires, les villes les plus prestigieuses ; Citons au hasard : entrées de métro Guimard, fontaines Wallace, pont Alexandre III, parvis du musée d'Orsay avec les statues commandées pour l'exposition universelle de 1878 ("Cheval à la herse" de Rouillard et "Jeune éléphant pris au piège" de Frémiet)
Osne ferma ses portes en 1986 et toute l'activité se concentre désormais sur le site de Sommevoire qui, ayant fusionné avec Eclarec (éclairage urbain en acier), tourne à plein régime et a du mal à accroître sa production, le métier et le lieu n'attirent guère et la dernière école de fonderie de Chaumont a fermé ses portes.
Il me semble important de dire que les modèles en plâtre, matrices pour les moules d'où sortent fontaines et statues, étaient entreposées dans un hangar et vouées à la destruction, ladite statuaire a été sauvée suite à une importante mobilisation et la forte implication de Madame Anne Pingeot. Les sujets groupés dans une mise en scène fantomatique, sont visibles dans le lieu dit Le Paradis géré par les "compagnons de saint Pierre" et je ne saurais trop recommander la visite de ce conservatoire, véritable passerelle entre l'art et l'industrie, la meilleure définition de cette démarche étant formulée par Antoine Durenne lui-même : "faire du beau dans l'utile", c'est à peu près ce que nous entendons aujourd'hui par "design", me semble t'il.

Pardon, chers et patients lecteurs de ce long incipit, et entrons enfin dans le vif du sujet ; je vous invite à une incursion dans le temple des incandescences, où sur les autels des Moloch sulfureux, les prêtres-pyrandre, entretiennent le culte des brûlantes amours de la terre et du feu au son des assourdissants cantiques des avertisseurs des véhicules transportant les cuves de la matière en fusion sortie des hauts fourneaux pour que puisse s'accomplir le rite de purification et de transsubstantiation des laves en artefacts, témoins de la Beauté sous l'égide de la trinité Art, Labeur et Industrie.  

 

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Hiératique dans ses habits rituels, l'un des officiants veille sur l'orthodoxie de la célébration, le minerai en ignition, passé de l'obscurité des entrailles de la terre à la lumière aveuglante a changé de nature et se soumet au vouloir des hommes pour que l'idée devienne matière.
Les nouveaux prométhées se sont fait entendre des dieux qui se sont résignés à partager avec les hommes la maîtrise des éléments, les voleurs d'étincelle sont désormais habilités à dire la puissance des forces de la Nature, l'aigle du mont Ida devra assurer sa subsistance autrement.
Le contenu des cuves est déversé dans les moules de sable durci, les gaz contenus dans le métal en fusion brûlent au milieu des fulgurances et des fumerolles, dans les cercueils du feu s'opère la métamorphose dont le stade final peuplera villes et espaces publics de statues, fontaines, réverbères et mobilier urbain.

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Remontons vers le haut-fourneau laboratoire de la transmutation, nous sommes en jour de chance, Héphaïstos mitis nous offre le fruit de son travail en une coulée de lave vomie par la gueule rougeoyante.
Une série de réverbères traditionnels en fonte vient d'être démoulée, un autre homme du feu arase les imperfections à grand renfort de gerbes d'étincelles. Les vérificateurs décèlent le moindre défaut, ils ne meulent pas seulement mais sont aussi capables de combler les manques de matière et, artistes aussi, savent recomposer les motifs de reliefs imparfaits ; ils savent aussi, avec humour, mettre en images leur travail.

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Sorties des moules, leur cocon, les sujets, comme certains représentants du règne animal  n'ont pas encore atteint la perfection, ce sont à ce stade des nymphes auxquelles ébarbages et polissages donneront accès à leur stade final d'imago.
Enlacées par un hasard fripon, deux cerfs attendent la mue définitive dont l'ajout d'une hautaine ramure de dix-cors.

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Voici le moule en sable où le modèle a laissé son empreinte et qui recueillera le métal en fusion d'où sortiront, après refroidissement, les statues d'ornement, les fontaines ou les réverbères.

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Dieu sait si dans mon passé en entreprises j'ai visité des lieux de production où le personnel, simple pion d'une exigence financière était soumis à des cadences minutées, sans considération autre que celle qu'exige le strict droit du travail.
La GHM (Société Générale Hydraulique et Mécanique) de par son implantation si loin de tout, la sérénité due à un carnet de bons de commande rassurant, la demande excédant les possibilités de production et une tradition de gestion du personnel en "bon père de famille" nous renvoie au temps béni des trente glorieuses où les travailleurs attachés à l'entreprise se targuaient de leur ancienneté.
Perfectionniste et fier de ses vingt ans d'ancienneté, ce monsieur me prie de le photographier montrant l'appui de fenêtre qu'il polit méticuleusement.
Je me sens très loin de ce climat d'entreprise actuel où la logique financière a transformé les ouvriers en mercenaires angoissés par la menace des fusions et autres restructurations dont on connaît la plus que probable issue.

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Dans l'espace dévolu au travail de l'acier, après avoir tranquillement fumé sa cigarette, ce polisseur se remet à l'ouvrage, les plaques de métal attendent d'être façonnées en tubes à section ronde, comme c'est le cas dans l'image de droite, ou hexagonales pour l'élaboration de réverbères au design contemporain, des machines très sophistiquées pourront, au moyen de programmes informatiques, imprimer des motifs décoratifs sur les parois des luminaires.

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Je n'abuserai pas, cher lecteur, de votre patience par une recension des nombreux métiers dont les derniers sont la peinture et le conditionnement, et vous conviendrez avec moi que l'emballage n'est pas toujours chose évidente comme en témoigne ce cerf qui trônera en majesté sur son lieu de destination.

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Remerciements : Je tiens ici à remercier nos attentionnés mentors lors de cette visite : Madame Lysiane Thièblemont et Messieurs Davy Huitema et Renaud Parayre, ambassadeurs passionnés d'un savoir-faire qui a grandement contribué à donner son visage culturel à notre région de Haute-Marne.

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vendredi 6 avril 2018

Le jeu en valait-il la chandelle ?

Deux portraits de la fin du dix-huitième sont sujets à controverse et qui concernent tous deux une même personne que je me propose de vous présenter.
Mais, avant toute chose, venons-en aux deux objets de litige.
La première effigie, un pastel suscite la polémique, non quant à l'identification du modèle, mais quant au talentueux artiste à qui nous le devons.
Il s'agit, et ça nul ne le conteste, de la ravissante Madame Chalgrin, cependant, le portrait attribué jusqu'à présent à Élisabeth Vigée-Lebrun et figurant en tant que tel dans le catalogue raisonné de l'exposition de décembre 2015 consacrée à l'artiste sous l'autorité de M. Joseph Baillio, serait, selon l'écrivain dix-huitiémiste, M. Olivier Blanc, l'oeuvre d'une autre portraitiste contemporaine, Rosalie Filleul. Le tableau, au demeurant, est toujours au château de Montbouy, chez les descendants de Rosalie.
La tendre sensibilité qui émane de ce portrait est vraisemblablement dûe au fait que, quelle que soit l'artiste, c'est l'amitié qui a présidé à son l'exécution, les trois femmes, jeunes, jolies et mondaines étaient amies. Nous aurons l'occasion d'y revenir.

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Mises à  part certaines considérations de style, pas aussi convaincantes, à mon avis,  que ne le voudrait Olivier Blanc, le même écrivain attribue ce pastel à Rosalie Filleul de Besne née Rosalie Anne Boquet de Liancourt au prétexte que la mise du modèle serait plus à la mode de 1793-94 que celle de1789, l'argumentation repose essentiellement sur la coiffure dénuée de poudre et flottant librement sur les épaules ainsi que d'autres détails antiquisants du costume (ou du moins le peu que l'on en voit). L'argument me semble mince car Vigée-Lebrun, férue de "pittoresque" détestait poudre, paniers et falbalas, elle "arrangeait" à son goût, coiffures et toilettes de ses modèles, exhortant même la Reine à ce faire, laquelle déclina la proposition au prétexte que les malveillants attribueraient ce changement de coiffure à la volonté de masquer le front qu'elle avait grand.
D'autre part, de nombreux portraits de Vigée montrent des femmes aux cheveux au naturel et ce depuis les années 1770, beaucoup de robes de ses modèles ne sont pas de fidèles reflets des modes de son temps, puisqu'elle les arrangeait à sa manière, à cet effet, je vous renvoie, cher lecteur, à la description de la "fête athénienne" donnée par madame Vigée-Lebrun, en 1788 et où elle s'empressa de recoiffer et habiller à l'antique ses invitées dont madame Chalgrin.
En tout état de cause il me semble donc plus pertinent de s'en tenir à l'attibution de Joseph Ballio.

Le deuxième portrait, une toile inachevée, est dû au talent incontesté de Jacques-Louis David, peintre à l'immense talent mais aux faibles qualités humaines. Il représente une jeune femme, simplement mise comme il était de bon ton dans les premières années 1790. Seul le visage est achevé, mais il s'en dégage une grâce quelque peu vaporeuse et nostalgique qui rend le portrait très attachant.
Ce portrait tangue quant à lui, entre deux identifications, le musée du Louvre le présente actuellement sous l'identification de Madame Trudaine après l'avoir présenté comme une représentation de Madame Chalgrin.
Il est plaisant de penser que si ce portrait, comme j'en suis quasiment convaincu, est celui de Madame Chalgrin, son image est retournée dans le palais où son père, peintre du roi, occupait le logement où elle vécut du temps de sa jeunesse.
Que faut-il en penser ?

David Chalgrin

Nous savons que David fut éperdument amoureux de la belle Félicité et que cet amour ne fut pas réciproque, il fut donc éconduit, probablement lors d'une séance de pose, ce qui pourrait expliquer que le tableau restât inachevé ; L'amour de l'ami de Marat se transforma donc en ressentiment et il fit très cruellement payer à l'infortunée rétive le dédain dont elle le gratifia, David jouissant de grands pouvoirs de par son adhésion à l'aile dure de la Révolution. Nous en verrons les circonstances plus loin.
Le portrait insupportable aux yeux de la fille de Félicité alla alimenter les pleurs de la famille Vernet demeurée inconsolable, et il me semble tout à fait vraisemblable que pour ne pas entacher d'opprobre la réputation de l'opportuniste révolutionnaire rallié à Napoléon, on préféra ne pas transmettre à la postérité cet épisode si peu glorieux.

Mais pourquoi, me direz-vous, ce long préambule autour de deux portraits ?
Eh bien, il n'y a guère, Bayonne consacrait une exposition au peintre Joseph Vernet qui résida un temps à Bayonne,  pour satisfaire la plus importante commande de Louis XV, la vue des 24 ports de France, dont quinze seulement furent exécutés et parmi lesquels celui de Bayonne, ville où naquit de son union avec sa femme Virginie Parker rencontrée à Rome, le 20 juillet 1760, Emilie-Félicité, notre héroïne.
Ma soeur habitant le pays Basque et connaissant ma dilection pour le dix-huitième siècle, me fit parvenir cette coupure d'une publication locale qui profitait de l'occasion pour évoquer la figure de celle qu'ils considèrent comme une "payse" et dont je me propose de vous narrer le destin.

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Avant d'aller plus avant, attardons-nous sur l'aspect physique de celles qui devinrent d'inséparables amies unies jusque dans la mort.
Le portrait de la jeune fille à l'âge de neuf ans est dû au talent de Lépicié et figure dans les collections du Petit Palais, la beauté qui vaudra tant de succès au modèle point déjà sous l'afféterie quelque peu conventionnelle de la pose et ira s'épanouissant avec éclat comme l'atteste la belle représentation d'Élisabeth Vigée-Lebrun faisant partie des collections d'un hôtel particulier du centre de la France ; l'oeuvre, selon la mode et la date d'émigration de la portraitiste de Marie-Antoinette est de 1788-89.
Madame Vigée aurait pu au demeurant figurer dans cette galerie puisqu'elle fut grande amie de Rosalie et d'Émilie. De Rosalie Filleul,  voici un médaillon qui vaut ce qu'il vaut et dont j'ignore la localisation mais qui a l'avantage d'être dû au pinceau d'Elisabeth Vigée-Lebrun ; de la dame il existe bien des figurations car elle était belle, célèbre et protégée du couple royal ; si votre curiosité est aigüisée, la Toile vous satisfera pleinement.
Emilie C 1769 petit palais

Emilie ChalgrinFilleul_Marguerite-Emilie-Chalgrin

Passons vite sur les années heureuses, le bonheur comme chacun sait n'est jamais de longue durée...

Mademoiselle Boquet fut la grande amie de jeunesse d'Élisabeth Vigée, elles étudiaient l'art de la peinture ensemble et la beauté des deux amies devait être grande, laissons la parole à Madame Vigée qui évoque ces temps heureux dans ses mémoires où il apparaît que la modestie n'était pas sa qualité cardinale : " nous ne pouvions passer dans cette grande allée du Palais royal, mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention. Toutes deux alors étions âgées de seize à dix-sept ans, et mademoiselle Boquet était fort belle" plus loin "Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais elle l'abandonna presque entièrement après avoir épousé monsieur Filleul, époque à laquelle la reine la nomma concierge au château de la Muette". Petite précision, en fait le concierge en titre était l'heureux époux qui eût cependant le mauvais goût de mourir jeune et Louis XVI conserva la charge à la jeune veuve qu'appréciait Marie-Antoinette. Cette faveur aurait plus tard des conséquences désastreuses...

Revenons-en à Émilie-Félicité, choyée par ses parents, elle fut mariée à seize ans à Jean-François Chalgrin, célèbrissime architecte neo-classique de la phase dite "grecque" ou "dorique" à qui nous devons entre autres, l'église Saint-Philippe du Roule, l'hôtel Saint-Florentin et les plans de l'arc de triomphe de l'Etoile que seule la mort l'empêcha de mener à bien.
Le marié avait juste le double de l'âge de sa belle épouse, et le mariage ne fut pas heureux  si bien que peu après la naissance de leur fille, Louise, le couple se sépara laissant tout loisir à la jeune madame Chalgrin de mener une vie des plus libres et mondaines elle eût, entre autres, comme amant le chevalier de Conti, la belle était de toutes les fêtes brillantes du crépuscule de l'Ancien Régime mais n'émigra pas les jours sombres venus.
De cette période insouciante gardons le joli mot d'un Voltaire ébloui  : Quand "l"part, il reste "chagrin"
Résidant au Louvre après le décès de son père en 1789, Émilie-Félicité dut quitter précipitament le palais saccagé en 1792 sous la pression des événements et fut  hébergée contre un modique loyer par son amie Madame Filleul en son hôtel de Travers à Passy.
Le décor du drame est planté...
Madame Filleul avait mis en vente chez un brocanteur de menus objets disparates en provenance du château de la Muette comme sa charge, datant du temps de la royauté l'y autorisait, mais elle fut dénoncée par le haineux et intraitable policier Blache informant le Comité de Sûreté Générale du vol des biens de la Nation par  "la nommée Filleul, intime amie de Messaline Antoinette", si bien que la malheureuse portraitiste fut arrêtée avec ses "complices" dont sa mère de plus de soixante-dix ans.
Le jour d'après, l'appartement d' Émilie fut perquisitionné et l'on découvrit quelques paquets de bougies, pour vingt livres, qui provenaient du château de la Muette, don de son amie pour agrémenter le mariage de la jeune Louise Chalgrin.
Madame Chalgrin à 34 ans rejoignit son amie à la Conciergerie. Carle Vernet, frère de la malheureuse promis à un brillant avenir de peintre comme son père, fit des pieds et des mains pour soustraire sa soeur aux rouages de l'affreuse mécanique mise en marche, il supplia David d'intervenir auprès de Robespierre, mais l'amoureux éconduit tenait sa vengeance : il fut inflexible.
Le 6 thermidor de cette année ci-devant 1794, après un semblant de procès inique, les huit accusés finirent leurs jours sous le couperet du "rasoir national".
Quatre jours plus tard ils eussent été sauvés, Robespierre suivait le même chemin...

Je me suis toujours tenu éloigné de toute idéologie, doxa ou doctrine, et, en ces temps convulsifs que nous vivons, cela me semble de plus en plus salutaire, le destin de cette aimable femme que fut Émilie-Félicité nous le rappelle, elle qui fut victime de deux passions exacerbées : celle des idées et celle de l'amour.

 

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