Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

jeudi 29 novembre 2018

Noir

Le noir, m'apprit mon premier professeur de dessin, n'est pas une couleur mais une valeur, tout comme le blanc d'ailleurs.
C'est par le noir, cette valeur ou non-couleur ou encore a-couleur, que je consacre ces quelques lignes, en incipit, pour passer outre son apparent vide identitaire et débusquer son âme. Son langage aussi.

Dans sa neutralité, le noir, à qui l'on peut faire dire ce que l'on veut, se prête à toutes les manipulations, la peur du noir est l'arme de domination brandie par les forts pour asservir les faibles et les craintifs en proie aux peurs ataviques. Nuits de vide-lune propice aux scenarii les plus terrifiants, cauchemars de Goya...
Noir est le désespoir, tout comme le deuil, du moins dans nos sociétés occidentales.
Le noir aussi est repoussoir, la matité du velours d'encre exacerbe l'éclat des diamants.
Le noir et le rouge, orages des enfers.
Noir et blanc, damier des combats intimes entre pulsions et aspirations.

La mode, et j'en viens à l'objet de ce billet, est tout sauf futile, son étude est une lecture à livre ouvert sur les désirs et les craintes, les aspirations et les crispations d'une époque.
L'habit ne fait pas le moine mais dit ce qu'il est ou ce qu'il devrait être.
Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, en Europe, le vêtement noir, censé inspirer le respect, est l'apanage des détenteurs de pouvoirs spirituels ou juridiques, ainsi en est-il de la vêture de bien des fonctions ecclésiastiques avant que pourpre et orfrois ne viennent clamer les sommets atteints dans la hiérarchie ; les robins et autres diafoirius, comme marque de leur respectabilité et de leur savoir, arborent également ce code vestimentaire.
Noir de la solennité, noir du renoncement.
La Renaissance se pare d'or et d'argent, de perles et d'incarnat, de brochés et brocards d'azur et d'émeraude, tant et si bien que des lois somptuaires réservent les couleurs éclatantes aux seuls nobles, lois que les riches bourgeois n'avaient de cesse de transgresser.
Mais vient la Réforme et le rejet des scandaleuses pompes papales, le noir envahit les rues et les salons, dans les pays réformés comme l'atteste ce détail d'une kermesse du Rijskmuseum (Peeter Baltensns, circa 1570) où, coquetterie oblige, seul le retroussis de la jupe de la dame laisse entrevoir l'éclat d'un jupon rouge. Seuls échappent à la règle un humble manant et un bourgeois vêtu à l'ancienne mode, mais comptent-ils seulement eu égard à la noble assemblée ?

17 juillet 2018 rijksmuseum (33)

Par une sainte émulation, et pour éloigner tout soupçon de frivolité, la très catholique Espagne se met au noir aussi, les austères couloirs glacés de l'Escorial sont hantés par la sèche élégance des maigres hidalgos qui les parcourent. Sous la profondeur de ses velours d'encre, la noblesse tant catholique est dévorée d'un feu intérieur.
Le Siècle d'Or se vêt de nuit.

En France, après les coruscantes extravagances de la cour d'Henri III ou hommes et femmes rivalisent en profusion de plumes, coûteux ornements et  couleurs chamarrées, les guerres de religion infiltrent la tentation du noir, mais cela ne dura guère... Cependant, une fois les esprits apaisés, Henri IV se fait portraiturer, à l'âge de 57 ans, par Pourbus, entièrement couvert de vibrant satin noir ; notre "bon roi" à la foi à géométrie variable serait-il touché par la grâce de Dieu ? Que nenni, dans ce tableau on peut noter aussi l'absence des regalia, symboles du pouvoir ;  la négation de la couleur clame que ledit  pouvoir monarchique s'affirme uniquement par le seul corps du roi.

Henri-Pourbus

Passe le temps... qui pourrait imaginer la gloire de louis XIV drapée de couleurs sombres ? Seule une bigote sur le retour comme la Maintenon s'habille de lourdes soieries noires, effectivement, il faut bien se distinguer, pour capter et garder le coeur d'un roi volage mais soucieux, l'âge venant, de son salut, de la brillante sultane aux voiles d'or qui se cramponnait à son statut vacillant de favorite sur le déclin, la marquise de Montespan.
Le XVIIIe siècle venu se pare de couleurs éclatantes à son début mais qui au fil des ans s'estompentt en délicatesses  de pastels indécis sous l'influence d'une reine férue de simplicité, Marie-Antoinette.
L'habit de cour, seulement porté lors des grandes représentations curiales par les indolentes bergères de Trianon qui ne se plient qu'à contre-coeur à la sacro-sainte étiquette, vestige de temps révolus, fait déjà figure d'antiquité. La révolution vestimentaire à Versailles serait-elle la prémisse de cette Révolution qui allait engloutir leur monde ?
Les hommes ne sont pas en reste, eux non plus, qui délaissent épée et habit brodé au profit du frac brun et de la badine, les anglais sont tellement à la mode...
Et à la cour ? Eh bien, dans ses mémoires, Elisabeth Le Brun nous dit que vers 1785, les hommes prirent l'usage de l'habit noir pour paraître aux bals de la reine.
Justement de Vigée-Lebrun, voici ce magistral portrait du ministre Calonne daté de 1784, exilé dans le collections royales anglaises, et que je vous propose comme  illustration des hésitations d'un monde qui bascule.
L'homme est en noir, plus pour obéir à la mode du temps, je pense, que pour affirmer la solennité de sa charge ; L'aimable courtisan porte cependant perruque à une époque où elle était pratiquement passée de mode ;  la voix publique le donnait pour amant de la femme peintre qui se récriait ne concevant pas qu'on lui prêtât une liaison avec un homme à perruque, elle, qui n'aimait rien tant que le "pittoresque", comprenez le naturel.
Admirons cependant l'éclat de ce satin noir si peu austère à la solennité élégamment compromise par les traces de poudre tombées de la coiffure.

 Calonne 1784

Les Lumières s'éteignent sous l'empire de la Raison, le désir de bonheur d'un siècle qui ne croyait plus en lui-même, un monde de raffinements suicidaires et d'illusions de bons sauvages, s'abîment dans la sauvagerie de froids théoriciens. La doxa tue le sentiment et naît un monde "viril" qui renvoie la femme au rang d'éternelle mineure ce que Napoléon fixera dans un code civil toujours en vigueur malgré quelques brèches récentes.
L'homme est voué au noir et la femme, faire-valoir de la réussite sociale de son mari, condamnée à la couleur, au brillant et au diamant. 
L'homme noir et la femme-fleur... 

Le Temps bouscule les temps, nous voici à aujourd'hui.
La femme nous a tout emprunté, son émancipation passe par le mimétisme du pauvre homme qui ne porte plus de pochette, les cadresses au padding impeccablement géométrique de leur tailleur-pantalon se l'étant approprié.
Rappelez-vous les dandys ou les militaires aux culottes collantes sous les bottes montantes, eh bien ils seraient ridicules et efféminés tellement la  jambe gainée de noir dans les bottes conquérantes est devenue emblématique de la femme "libérée".
Le noir s'étendant aux femmes a gommé les normes de la différentiation des sexes ; pardonnez-moi, Mesdames, mais cette conformité à nos modes serait-elle une reconnaissance implicite d'un à priori de "supériorité" des valeurs viriles?
Monde uniforme, même la frivolité se réfugie dans l'uniforme "habillé" de la "petite robe noire"...
La couleur est devenue suspecte, le moindre éclat taxé de "criard" ou de mauvais goût, le "bon goût" timoré, s'il ne se cantonne pas au noir, admet les beiges, sables et autres "taupes". Nous vivons comme dans les vieux films en N&B.

La question que je me pose et à laquelle je voulais arriver est parfaitement exprimée dans la préface d'un ouvrage consacré à Tamy Tazi, la grande prêtresse du caftan moderne Marocain et qui dans ses créations étonnamment modernes ne renonce pas aux couleurs dont son pays use avec une science telle qu'elle a inspiré les grands coloristes européens comme Matisse et Saint-Laurent.
Je cite :

 "L'Europe a répudié la couleur. et devenu un équivalent général, le noir a envahi la rue, submergé toute la mode.
On ne s'est pas suffisamment interrogé sur le sens de cet envahissement et sur ses effets : l'altération existentielle que cela génère.
Pour voir autre chose que des tons rabattus, pour accéder à des teintes lumineuses et nuancées et à des accords chromatiques intéressants, il faut, tant la gamme s'est appauvrie, aller dans les maisons de Haute-Couture et dans les musées, ou voyager"

20180510_101124

Posté par Henri_Pierre à 19:49 - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

    Bravo cher Sidi H.Pierre pour tout l'éclat donné à ce sombre & somptueux sujet.

    Posté par Lalla France, samedi 1 décembre 2018 à 09:32
  • tu es trop jeune

    Pour connaître un conte pour enfants : celui qui avait peur du noir. Le remède ? sortir la nuit, un masque de lion sur le visage et regarder partout, le ciel en particulier, constellé. Beau sujet que le tien et bises

    Posté par Marie, samedi 1 décembre 2018 à 10:22
  • NOIR

    "Le noir est comme un bûcher éteint, consumé, qui a cessé de brûler (. .. ). Il est comme le silence dans lequel entre le corps après la mort quand la vie s'est usée jusqu'au bout. C'est, extérieurement, la couleur la plus dépourvue de résonance (…) Ce n'est pas sans raison que le blanc est la parure de la joie et de la pureté sans tache, le noir, celle du deuil, de l'affliction profonde, le symbole de la mort." Wassily Kandinski
    ...et moi j'adore le Noir... c'est toujours vers Lui que je reviens...

    Posté par eva, dimanche 2 décembre 2018 à 12:02

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