Solitude
Ils sont partis ce matin, très tôt, Charles, Carmen, Gérard et Chen.
Du haut du perron, flanqué de mes chiens, je les ai suivis sur la portion de route allant vers Cirey avant qque les lacets forestiers n'absorbent l'automobile.
Ils m'ont laissé dans une semi-brume qui me dit que cette après-midi le soleil reviendra.
Je ne cuisinerai plus jusqu'à vendredi prochain date du nouvel "arrivage" ; mes fourneaux aussi ont besoin de vacances.
Seul, je vais m'allonger sur ma barque et, au prix de ma discrète immobilité, va s'offrir le spectacle des accouplements semblables à des ballets aériens des libellules bleues.
Les martins-pêcheurs strieront le ciel de leur trait d'azur et les carpes, entre deux sauts, râcleront de leur nageoire dorsale le fond de mon embarcation.
Je m'endormirai bercé par la douce dérive de l'esquif.
J'irai étendre les draps au grenier en me disant que je n'ai pas peur ; j'y éprouverai aussi un frisson qui me rappellera qu'il n'y a guère plus d'un an que je me suis affranchi des paniques héritées de l'enfance qui m'interdisaient de rester seul ici.
Entre livres et ordinateur, un léger et délicieux nonchaloir rendra lisse et fluide le flux des heures.
J'ai aussi quelques branches tombées à ramasser à l'extérieur.
La solitude est insupportable si l'on y est condamné ; elle est délectable dès lors que c'est une parenthèse "volée".

