Passage aux petits-points
Passe le temps.
De la rive d'un âge à celle de l'autre, le passage des années d'impatiente jeunesse glissent au cours des échéances, lorsque le sablier s'inverse, vers la nostalgie des retours en arrière.
Absent de Charmes lors de ce dernier 19 juillet, j'eus la surprise à mon retour de découvrir le présent laissé là, dans l'attente de mon retour, par l'amitié de ce couple si cher et dont la justesse du choix me dit tant le bonheur de leur précieuse affection.
Qu'ils soient ici remerciés.
Ornant désormais les murs du salon qui nous réunit régulièrement, ces deux adorables médaillons brodés au petit-point ont adouci ce récent passage entre deux âges.
Comme rien ne vaut le plaisir du partage, je vous invite, chers lecteurs, tout en admirant la délicatesse des deux petites oeuvres d'art, à me suivre dans le dialogue qui s'est instauré entre elles et moi, à écouter leurs messages et à vous poser aussi les questions qui s'imposent à qui leur prête attention.
Ces deux ovales figurent des scènes représentées au moyen de techniques diverses : sur un support de soie tendue, sont peints à la gouache certainement, les paysages qui servent de fond aux sujets.
Les visages et les bras sont peints sur papier découpé et collé sur le fond ainsi que certaines pièces de tissu, telle la ceinture de ruban ceignant la robe de la fillette et le retroussis de ses manches.
Les robes et les monuments funéraires sont brodés au point dit passé empiétant, pour autant que mon "expertise" me le permette ; j'ajouterai à ce sujet que le nom de ce point m'a toujours enchanté, surtout lorsque l'objet nous restitue le parfum des temps disparus.
Les arbres et la végétation, que les experts veuillent bien m'absoudre de mes lacunes, la broderie n'étant pas mon violon d'Ingres, me semblent traités en un point aux reliefs plus vigoureux dit "bouclette".
De ces deux saynètes émane une ineffable atmosphère de douce et champêtre nostalgie illustrant ce pré-romantisme mis au goût du jour à la fin du dix-huitième siècle, cependant, ici, point de de pittoresques villages où même la lèpre des murs est enchanteresse, point de paysages bucoliques aux horizons vaporeux où des bergères alanguies aux élégances de duchesse se laissent taquiner l'oreille par le son aigrelet des flûtiaux équivoque de charmants bergers bouclés comme des Ganymèdes, laissant au chien assoupi la garde de placides moutons coton-soyeux.
Le siècle s'éloigne et touche même à sa fin...
Attardons nous sur les toilettes de celles que nous supposons être la maman et la fillette ; la "robe chemise" au devant du corsage "en rideau" de la dame à l'échancrure du décolleté modestement voilé d'un léger fichu nous ramènerait, n'était la taille placée bien haut, aux derniers portraits de la fin du règne de louis XVI, ; quant à la robe également "en chemise" de l'enfant, taillée dans un léger tissu délicatement fleuri et lâchement resserée à la taille par une ceinture aux pans flottants, elle nous ramène directement aux portraits des ci-devant nymphes du Petit-Trianon.
Les cheveux, libres de poudre tombent naturellement sur les épaules.
Sous la langueur tombante du saule pleureur, les deux jolies personnes, l'air grave, honorent, sur un cénotaphe sommé d'une corbeille fleurie, la mémoire d'un être cher ; il est permis de penser que l'hommage va au père et à l'époux disparu, peut-être suite à un naufrage comme pourrait le laisser penser la scène maritime (ou lacustre) évoquée en arrière plan pour autant qu'elle soit symbolique.
Le temps est passé, inexorable et cruel, deux urnes funéraires reposent sur le monument funéraire enguirlandées du lierre de l'attachement, on notera qu'entre temps, d'une scène l'autre, le cippe est devenu autel ; la fillette n'est plus qui a été fauchée par une mort précoce laissant la mère, la veuve, seule, en proie à un chagrin sans fond.
Le visage fermé à toute diversion reste dignement concentré sur son malheur sans qu'un pathos grimaçant ne défigure son visage éploré, un vaste mouchoir de fine batiste éponge les larmes impossibles à réprimer.
Le paysage, lui-même est occulté par un rideau de peupliers transformant les alentours riants en camposanto.
Autre marque de la fuite du temps, le petit chien à la robe unie précédemment a laissé la place à un nouveau fidèle tacheté.
La coiffure "à l'antique" aux longues boucles en vogue dès 1794-95 permet de dater approximativement la scène, c'est aussi l'époque où la taille remonte sous la poitrine dans une affirmation de plus en plus résolue aux critères de l'Antiquité, et celà jusqu'en 1822 où, progressivement la taille reprendra sa place normale.
La robe de deuil est, elle, un grand classique de la mode romantique anglaise, la "mourning dress" ; les personnages sont'ils des sujets de Sa Gracieuse Majesté ? Les objets voyagent tant et les modes aussi...
A la difficulté de la localisation, s'ajoute celle de la datation, les vêtements encore empreints de l'esprit XVIIIe siècle, surtout sur le premier tableau, annoncent le Consulat et l'Empire, ce pourquoi je serai tenté de situer ces charmants sujets à l'époque du Directoire circa 1795, mais c'est sans compter sur les "glissements" de la mode, les conservateurs faisant perdurer les anciennes mises tandis que les plus audacieux anticipent sur la nouveauté.
Je vous propose ces quelques détails illustrant notre petite analyse, reste un point non résolu, je ne sais pas identifier l'objet que la fillette tend à sa maman, si c'est une fleur l'espèce me paraît bien étrange...
Ce détail agrandi pour illustrer les deux points de broderie, passé empiétant et bouclette
Et en appendice :
Quelques exemples de robes datées de 1795, à noter que la taille est brusquement remontée en 1794, du moins pour les "Merveilleuses" à la pointe du nouveau ton.








