Claudine Loréna
Il est des inconnus qui, un jour, hasard ou co-incidence, viennent à votre rencontre et inopinément, vous offrent un pan de leur vie passée, comme si en vous faisant dépositaires de ce vestige de vie, ils vous exhortaient avec douceur à leur redonner un peu de lumière.
En ce jour du 12 mars 2022, à Bordeaux, allées de Tourny, sous le soleil éclatant d'un printemps annoncé, des antiquaires proposaient en une double rangée, les souvenirs épars des maisons d'autrefois ; n'ayant jamais résisté à l'appel de ces témoins éloquemment muets, mon regard flâneur avise soudain un carnet format paysage aux couverts de toile bise portant mention sur le coin supérieur de droite d'un nom calligraphié avec cette précision appliquée des écritures d'antan : Cl. Loréna.
Le revers de la couverture m'apportait une précision supplémentaire quant aux lieux habités par le propriétaire de l'objet :
Cl. Loréna 10 avenue du Père Lachaise Paris XXe
48 ru du Bastion 48 Les Sables d'Olonne Vendée.
La première page cernait de plus près la personne, m'informant sur son sexe et l'usage du carnet :
"Croquis. Claudine Loréna".
Fébrilement je parcours les pages et découvre avec émotion une succession de figures observées et fixées d'un trait de crayon plus ou moins habile, mais avec grande justesse.
Certaines pochades sont exécutées hâtivement et de manière quelque peu conventionnelle, comme lorsqu'il s'agit de dessiner l'inévitable voilier des ports de plaisance ; d'autres témoignent d'un sens de l'observation suffisamment exercé pour transposer sur le papier les silhouettes des personnages du bord de mer comme ce jeune homme en tenue estivale ou cette jolie coquette à la robe relevée, assise à même le sable et faisant, miroir de poche en main, à un raccord de son maquillage.
On découvre aussi à plusieurs reprises le contour d'une tête de chien à peine esquissée mais témoignant d'une présence assidue de l'animal auprès de la dessinatrice.
D'autres croquis aquarellés sont exécutés avec plus de soin et le souci du "fini", ils sont même rehaussés de crayons de couleur ; une jeune femme coiffée "à la garçonne" offre son dos au soleil et une très jeune fille chapeautée s'adonne à des travaux d'aiguille.Les maillots de bain, d'une seule pièce nous semblent pudiques à souhait, ils étaient pourtant à l'époque d'une audace passablement transgressive.
La date, 1933, correspond aux moeurs d'une époque, celle de l'entre-deux guerres, où une bourgeoisie avide de liberté s'affranchissait des pudeurs d'un autre âge et s'exposait sur les très "chics" bords de plage avant que le front populaire n'établit les très démocratiques congés payés en 1936.
J'aime particulièrement cette autre page où une dame élégante (la maman ?) en capeline et robe typique des années 30, s'avance sur la plage,les pieds nus, son petit chien sous son bras, son statut de dame respectable lui interdit le port du maillot, mais tout est permis à la jeunesse qui, en toute liberté, peut arborer une tenue de villégiature plus "confortable".
La jeune personne d'entre deux époques (la fille ?), est donc (dé)vêtue comme l'exigent les nouvelles moeurs, mais protégée du soleil par un chapeau, le teint hâlé faisant "commun", et s'adonne aux très respectables travaux d'aiguille.
Suivent d'autres pages surtout consacrées aux portraits, je ne vous en proposerai que quelques-unes parmi les plus évocatrices comme cette enfant vêtue d'un sage sarrau, occupée avec concentration à faire des bulles de savon.
Et voici que le toutou entrevu à plusieurs reprises dans les pages précédentes refait son apparition, mais cette fois au repos sur son coussin ; nous ne savons toujours pas son nom, mais en revanche le titre "mon chien" confirme bien le lien qui l'unit à son artiste en herbe de maîtresse.
Et puis, ce retour à la plage où, assis sur le rebord d'une chaise-longue, un homme contemple l'horizon. Voit-il venir, dans cette fragile quiétude, les temps à venir qui seront terribles ?
De Claudine je ne saurais jamais plus rien, à moins que...
La Toile est muette, mais dans un croquis du séjour de vacances vendéennes, une cabine de plage, emblématique des refuges de la bourgeoisie d'avant guerre contre le vent, le soleil trop piquant et les regards indiscrets, nous en dit un peu plus sur le statut social de la jeune fille.
Touchante dans sa simplicité et sa rapidité d'exécution, une frimousse bouclée et juvénile nous regarde frontalement ; je me plais à y voir l'autoportrait de la "jeune fille bien" qui croquait aussi aimablement la vie.
Merci, Claudine, d'être venue jusqu'à moi ; ton carnet n'est pas perdu, je te promets d'assurer par intérim la continuité de sa vie que je souhaite longue, et j'espère que de là où tu es tu m'adresses, avec un regard complice, un joli sourire que j'imagine mi-sérieux mi-malicieux.






