Bruxelles, un hiver 2012
L'hiver cette année a devancé le calendrier, il nous attendait déjà, rigoureux et piquant, à Bruxelles en ces trois jours à cheval sur novembre et décembre.
Bruxelles, ville que l'on retrouve toujours avec le même plaisir, ville chamboulée, éventrée, caviardée de constructions d'un avant-gardisme douteux insolemment accolées aux pignons flamands.
Mais, et c'est peut-être là le miracle de la capitale Belge, du cahos naît une étonnante cohérence, une convergence des antagonismes, qui concourent tous à ce que Bruxelles soit toujours Bruxelles ; Pour preuve, hormis les toilettes de ces petites filles et de leur maîtresse immortalisées par le pinceau de Jan Verhas Hermans en 1878, les mêmes cieux contrastés et lourds font luire les mêmes pavés au pied des imposants bâtiments officiels qui semblent posés là pour l'éternité.
On ne se demande pas entre Bruxellois "Que faites-vous ?", nous dit notre ami Grégory, mais "D'où êtes-vous ?", disons au passage qu'il est, lui, un "vrai" enfant de la ville, mais Rogier qui nous reçoit si généreusement vient, lui, de Maastricht et si Anne est Française, Gabriel est mi Hollandais et Daniel Allemand. Dans cette tour de Babel les langages se télescopent, se frôlent et se mêlent,
Creuset humain mais aussi creuset des temps qui passent dans la disparité des constructions déja évoquée plus haut et, creuset encore, des temps qu'il fait, nous avons en trois jours connu un brouillard qui ouatait de gris diffus les lointains immédiats et les hauteurs à portée de main, ainsi, la coupole du Palais de Justice ne se laisse entrevoir qu'en sfumato fantomatique alors qu'en fin d'après-midi un soleil inespéré teinte la cité de roses opalescents d'orage pâle qui se conclura en chute de neige.
Mais la nuit, les feux des approches de la fête rutilent sous l'encre des cieux en un kaléidoscope de foire.
Vient le temps des dîners où la tempérance nous semble totalement incompatible avec l'exubérance des réunions flamandes, il y a dans les yeux de chacun des convives un éclat de kermesse qui s'allume dès le premier verre les premiers verres. La nuit la tournée des bars s'impose...
Comment résister ? Question stupide car, en fait, qui prendrait le risque de passer pour un éteignoir en se dérobant ?
Mais n'allez surtout pas penser que la vie ne soit faite que d'agapes, non, nous sommes tout de même des gens cultivés, n'est-ce pas ? L'exposition Jordaens et l'Antiquité qui se tient dans les salles des Musées royaux s'impose et, si l'intérêt du thème est certain, il faut convenir qu'à la fin du parcours les redondances charnelles qui transforment les théoriquement lestes Méléagres en bibendum mafflus et les nymphes aux cheveux filasse en superpositions de plis et replis de nacre et de carmin, il vous reste en bouche comme un vague goût d'étal de boucherie ; vous l'aurez compris Jordaens n'est pas mon peintre favori...
Mais parcourons les collections permanentes dans les vastes galeries, de bien belles rencontres nous y attendent, au hasard ce dipthyque de Dierk Bouts commandé en 1469 et qu'interrompit la mort du peintre en 1475, la justice était pour le moins expéditive et la figuration, fidèle en tous points au récit de Jacques de Voragine, nous promène de vengeance amoureuse en crémation de reine coupable de perfidie en passant par la brûlante ordalie.
Tiens ! Une rencontre inopinée avec un voisin, le monde est petit, ce portrait attribué à David représente François Devienne en 1792, le musicien vit le jour à Joinville, ville la plus proche de Charmes.
Dans le vestibule mon attention est happée par l'intensité du regard scopasique que le lion amoureux adresse à la belle francophone qui, avisée, lui rogne les ongles (sculpture de Guillaume Geefs de 1851)
Avez-vous jamais tenté l'aventure de l'extrême qu'est la visite de la maison Horta ? Jusqu'à présent les tentatives s'étaient toujours soldées par des renoncementes : heures d'ouverture très restrictives et files d'attente interminables décourageant les plus opiniâtres.
Enfin parvenus, cette fois-ci à franchir l'huis du Saint des Saints, armés de patience et de ma machine à voler les images, nous nous préparons à l'intronisation.
Les photographies n'étant pas autorisées à l'intérieur je me contenterai de vous proposer quelques détails comme ces balcons où les ferroneries aux extravagances désincarnées de coléoptères épousent avec bonheur les entrants et les saillants de l''architecture, les discrètes et ondoyantes moulures de la façade, véritables chefs d'oeuvre de stéréotomie adoucissent avec bonheur les décrochements des volumes et la poignée de porte-boîte à lettres est un précieux témoignage de cette vocation d'un art qui se donna pour mission de fondre le fonctionnel et l'ornement dans la même grâce de volutes qui les enlaçaient.
L'intérieur témoigne encore de cette cohérence entre chaque composante de la maison de la poignée de porte aux rampes d'escalier en passant par un mobilier qui lui aussi nie l'éternelle grammaire du jeu des éléménts portants et portés ; à ma connaissance, les seules tentatives de se libérer de cette évidence sont l'esthétique Louis XV et celle de l'Art-Nouveau
Peu après la sortie, la nuit glaciale nous happe, le ciel outremer s'embrase des phosphènes multicolores de la fête bruxelloise ; près du quartier de la Bourse fonctionne, au son d'une musique inhabituelle et quelque peu inquiétante, un manège comme il ne m'avait jamais encore été donné d'en voir, si la structure semble de loin conventionnelle, les montures se révèlent à l'approche grinçantes et surréalistes, comme nées d'un cauchemar de Hiéronymus Bosch, un cheval au protome d'or finit en mécanique savamment désarticulée, un oiseau mi ptérodactyle-mi vélocypède s'envole au-dessus d'un hippocampe tout aussi inquiétant ; cependant les enfants, peut-être héritiers des imaginations ancestrales rient joyeusemment et tournent, tournent sans cesse comme si ces monstres leur étaient familiers.
Le bref mais dense séjour fini nous disons au-revoir à la belle capitale et bouclons la boucle en finissant comme nous avons commencé sur la grâce de ces petites filles, certainement les héritières de celles qui ouvraient ce billet.













