Blasphème muet
La chasse est ouverte, ce dimanche les forêts autour de la petite vallée du Blaiseron retentissaient des vociférations des Nemrod de notre campagne rythmées par les aboiements névrotiques de leurs chiens et par le son sourd des cors, le tout ponctué de détonations tueuses d'innocences sauvages.
Nous avons du mal à contenir la fougue de Chitan et de Donuts sollicités par la fièvre contagieuse qui vient troubler la sérénité de la maison des bois.
A cette mort programmée par l'homme prédateur répond la marche vers l'assoupissement de la Nature qui, peu à peu, amène le paysage vers la phase ultime de l'épure graphique du squelette de ses branches dénudées.
La semaine dernière le vert régnait encore en maître, les éclatantes parures que je vous propose ici ne seront plus que souvenir lorsque nous reviendrons ici après trois longues semaines d'absence.
Mais pour l'instant, les températures se sont faites d'une douceur extrême et un soleil d'une tiédeur exquise farde de lumières filtrées le miroir de l'étang où se réfléchissent les derniers fastes de la nature.
Éclatantes parures disais-je, oui, parures inutiles de l'adieu de la terre à l'époque de l'opulence, défi suprême d'une mort inéluctable, marche vers l'anéantissement paré des orfrois, des velours et des satins des robes du dernier bal ou de l'opulence fastueuse des pierres précieuses ornant les nudités des favorites de Sardanapale contraintes à accompagner leur maître dans son trépas.
Nature Cendrillon, tes brillances condamnées ne seront plus, lorsque l'heure aura sonné, que loques humides de l'indigence ; mais pour lors, tu déguises ton anorexie imposée en pompes rutilantes.
Comme un blasphème muet, le monde végétal s'insurge contre les arrêts d'un divin dont la signification lui échappe en s'acheminant avec superbe et détachement vers l'anéantissement.
Nul compte ne sera tenu de son imprécation silencieuse.
Vus par-dessus les chenaux de la demeure, les frondaisons forment un écrin de tapisseries anciennes aux communs caressés par la douce chaleur d'un soleil insolite ; tournant les yeux vers la Sapinière et l'or de ses agonies, la serre, enfin restaurée, se prépare à abriter citronnier et semis tardifs jsqu'au prochain printemps. Devant la maison le hêtre pourpre, toujours à rebours des conformismes vire au vert avant de se dépouiller.
L'heure n'est plus aux bouquets généreux de la saison précédente, mais distillées par la douceur revenue, quelques fleurs rescapées peuvent encore orner de leurs grâces de saison belle quelques pièces ; les hortensias qui commençaient à se piquer de rouille, arborent une nouvelle floraison, mais les roses ne tiennent plus, gorgées des humidités précédentes, malgré une apparence intacte, leur coeur est atteint et leurs pétales, très vite, viennent étoiler les sols.
En ce matin, dans le vestibule, rampent et s'allongent les lumières caressantes des vestiges d'étés mourants.
Les eaux de l'étang, à quelque stade de la promenade que ce soit, absorbent le paysage et le restituent en symétries réfléchies avec l'exactitude menteuse des mirages.
Le Pavillon des T., construit sur le Blaiseron, abandonne traîtreusement son image aux eaux courantes avant de les absorber.
Ciel pastel et eaux complices composent des tableaux de rémissions fugitives d'où s'exhaleront les futurs souvenirs nourris au terreau de la nostalgie.
Dans leurs vasques de fonte, les géraniums vivent leurs dernières heures, les feuilles virent au bistre, les boutons s'étiolent avant que d'éclore et leur couleur grenat choisie avec soin, dit sa protestation devant l'inéluctable en s'incendiant de rouge éclatant.
Le boqueteau qui longe l'étang énumère en un vibrant raccourci les divers stades de la marcescence allant du vert au brun en passant par les ors pâles.
Intrigué par le tournouiement des feuilles de son premier automne, le délicieux chaton des gardiens s'initie à la vie, une vie balbutiante dans un environnement crépusculaire.
Le doux et ténu éclairage rasant de ce soleil de saison d'entre-deux atteint comme une prière de rémission le Christ impavide figé depuis si longtemps dans son éternité, il semble ni n'entendre ni voir le cycle des morts et des renaissances, aucun spasme de révolte pas plus que de soumission ne saurait trouver en lui d'écho.
Bien avant que sa tunique ne soit jouée aux dés, les jeux étaient faits.













