Charmes, nouveau cycle
Au méticuleux ordonnancement de la table d'entre deux ans, ont succédé les agapes d'amitié qui bouleversèrent les symétries et compromirent la rigoureuse netteté du linge de table.
Une nouvelle année s'est installée, encore un de ces jalons du relatif qui se sont instaurés en rites immémoriaux et ont tissé le fil des jours, bon an mal an, de nos enchantements et de nos déceptions, de nos courages et de nos abattements, brodant de noir, de gris ou de couleurs les cycles du temps, qui, lui, n'en a cure et poursuit, imperturbable, son cours d'indifférence.
En ce mois de janvier qui débutant si suavement se mit soudain à mordre et à pincer, les jours, timidement s'allongent et les matins, plus précoces, atténuent les luminaires du bureau et filtrent à travers les persiennes de pâles caresses sur les objets familiers.
Lors de la descente des degrés vers le rez-de-chaussée, les lueurs blanches diaprées de reflets roses du jour naissant ont déjà envahi l'intérieur de la maison.
Pourtant, il n'y a guère, les lumières changent plus vite que le temps qu'il ne faut pour les capturer, une symphonie discordante de glace et de sang s'imposait en aube aux lueurs inquiétantes de l'autre côté de l'étang, il est des naissances évocatrices d'enfers ; mais le soleil froid s'empare de la scène, dissipe les tentations de cauchemars et offre aux lieux le calme de son miroir ondulé aux vagues friselis nés du souffle d'une bise coupante. Quelques minutes plus tard Râ met en scène les bâtiments des dépendances sur fond de croupe encore verglacée, le ciel est d'une pureté implacable comme une lame de rasoir, la voûte céleste de la nuit passée n'avait pas menti : la journée s'annonce glorieuse.
L'univers carpinien est amphibie, située dans une cuvette, la maison reçoit les eaux des croupes boisées environnantes est limitée par le cours d'eau nommé Blaiseron et parcouru par l'étang qui n'est rien d'autre qu'un ruisselet au lit élargi par les paysagistes qui créerent le parc-écrin du bâtiment.
Après les étiages prolongés des dernières saisons les eaux ont maintenant considérablement monté, les déversoirs régulent encore les niveaux, mais si les pluies continuent ils ne suffiront plus. Viendra le temps des bottes pour toute promenade.
Le Pavillon des Thés, enjambant le cours d'eau attend sa résurrection du printemps ; il est fermé et les plantes en pot qui en encadrent sa porte d'entrée hivernent sous leur voile de protection.
La bise s'est calmée, on éprouverait presque une sensation d'indécise tiédeur en franchissant les limites de l'ombre, les arbres se mirent sur la surface liquide redevenue étale et le vieux cyprès chauve en profite pour s'assurer des riches parures d'absinthe offertes par ses mousses.
Une promenade vers la source s'imose ; le lit élargi se hausse du col et joue à la rivière, les arbres mirent leur nudité dans l'azur liquide qui dialogue en toute symétrie avec celui d'un ciel sans aucune altération ; poursuivant la marche je constate que mon "arbre van Goyen" a perdu de sa ramure, les dernières bourrasques l'ont écrêté de sa superbe cime qui, dans sa chute, a entraîné plusieurs branches, les membres amputés gissent au sol et semblent avoir gardé le sinistre craquement de leur mort dans la mémoire de leurs blessures ; il faudra s'habituer à un autre paysage. Comme le dit si justement Charles, dans l'art du paysage et du jardin il faut compter avec une dimension supplémentaire : le temps.
Tiens, je n'avais jamais pensé à ce lien profond entre le jardin et la musique tous deux subordonnés à la fuite des temps...
Avant d'arriver à la source proprement dite, une barrière de roseaux pétrifiés par la froidure filtre le paysage dotant les lieux d'une poésie de début de monde toute particulière.
Le retour voit les ombres s'allonger, bientôt le soleil ne dorera plus que les reliefs de la Sapinière, mais en attendant nous jouissons encore de la symétrie parfaite de ce bouquet d'arbres superbement isolé dans sa prairie.
Se rapprochant de la maison le vénérable hêtre pleureur s'arrondit en cercle presque parfait au-dessus de l'étang et l'épine royale se console de la perte de ses baies rouges en volant au soleil déclinant de larges touches de sa splendeur.
Nous sommes rentrés, un peu étourdis mais le coeur léger comme chaque fois qu'on accroche son quotidien aux patères des obligations délaissées pour rendre un culte aux merveilles, parfois si humbles et si simples, que nous offre la nature ; sous les roses qui jamais ne fanent, trois putti primesautiers oubliant l'innocente impudeur des rondeurs de leurs fesses offertes au miroir, esquissent un élan vers vous, je leur ai demandé d'être mes messagers pour vous souhaiter l'oeil, le coeur et l'esprit ouverts afin de na pas passer en aveugles sur tous les bonheurs, petits ou grands, que le cycle qui vient de s'ouvrir ne saura manquer de mettre sur vos chemins, comme les petits cailloux d'un Petit-Poucet furtif et bienveillant.
Ne les manquez surtout pas.
















