mercredi 9 avril 2008
Elle...
"Je m'appelais Marie-Antoinette..."
Ainsi la Reine déchue déclina t'elle son identité à l'ouverture de son procès. Procès perdu d'avance.
Et, elle, gardait-elle quelque espoir ?
"Je m'appelais..." Imparfait parce que, sachant sa fin proche, elle se situait déjà dans le passé où parce que son nom suivi de son état faisait partie d'un monde ancien que la Révolution achevait d'engloutir avec les ignominies qui lui étaient infligées ? Elle était ci-devant Reine, et elle allait mourir.
Elle était d'un monde mourant.
Curieux personnage que celui de cette souveraine qui après avoir séduit un peuple mourait de par lui-même ; femme complexe qui soudain revient à la mode, elle qui fut un temps reine de la mode.
Femme obscurcie, la reine de papier a à jamais masqué le personnage de chair sous les tombereaux d'idées partisanes ou toutes faites ; la Belle écervelée n'a pas plus de réalité que l'impérieuse tyrannique, et la Sainte de la Restauration est aussi fausse que la grue des révolutionnaires.
Paris lui rend hommage et les publications se précipitent. Et pourtant Marie-Antoinette n'a jamais eu de biographie définitive, elle n'a pas eu le Jean-Christian Petitfils qui a enfin rétabli un Louis XVI dans sa vérité, débarrassé des scories des récupérations et des lieux communs.
Comme partout dans Paris, la Reine, ironie de l'histoire, trône place de la République ; l'image démultipliée est le premier portrait que fit d'elle Elisabeth Vigée-Lebrun en 1778, elle y apparaît dans son grand habit de cour à la française droite et le teint éblouissant, mais, inflexion vaguement subversive d'un portrait officiel, entourée de fleurs au lieu de symboles.
Les publications les plus variées envahissent les étals des kiosques et des librairies, et, toujours les mêmes poncifs, les mêmes analyses plus ou moins superficielles mais jamais totalement convaincantes.
La reine de papier continue à étouffer la femme.
Sur elle, tout a été dit, mais, elle, n'a jamais été dite.
Et pourtant ce qu'elle fut vivante Marie-Antoinette ! mais également complexe ; aussi vraie dans ses expositions narcissiques parée de toutes les splendeurs régaliennes que dans ses retraites de campagnes idylliques où bruissaient ses mousselines dépourvues de paniers, cette mode lancée par elle et jugée inconvenante car, comme l'exprimait Alexandre de Tilly, laissait aux galants bien peu d'espace entre la femme et le bonheur.
Peu encline à la toilette lors de son arrivée en France, elle avait quatorze ans et compromettait l'ordonnancement de ses atours à jouer avec des enfants et ses petits chiens, elle y prit peu à peu goût et, à défaut d'être une vraie reine, puisque son mariage n'était toujours pas consommé, elle décida de devenir reine de la mode, et elle le fit avec brio, en cette époque de transition entre le rococo et le néo-classicisme, entre les paniers protocolaires et les lignes souples et droites du pré-romantisme.
Marie-Antoinette fut d'apparence frivole parce qu'aucun espace d'affirmation d'elle-même ne lui fut proposé.
Que d'ouvrages lui sont dédiées, à elle, la réprouvée de l'Histoire de France, dans cette pléthore perce peut-être aussi le sentiment de culpabilité des Français, sous le masque de la haine la plus tenace.
Aux hagiographies anciennes (Montjoye 1797) aux plus récentes (Jean Chalon) en passant par les "amoureux" classiques comme Pierre de Nolhac ou André Castelot répondent les ignominies insensées et hors proportion des nombreux contempteurs qui, des libellistes de son siècle aux Girault de Coursac qui l'ont traînée dans la boue, participent tous à brouiller son image.
Stephan Zweig dans son explication post-freudienne la réhabilite en anéantissant Louis XVI, Pierrette et Paul Girault de Coursac, pour encenser le roi, accablent son épouse.
Nous ne saurons jamais qui était cette femme, le savait'elle elle-même au demeurant ? Que savons-nous des êtres, y compris de nous mêmes, au delà de nos postures et de nos impostures, des mémoires et des oublis, de ce que nous essayons d'être et du comment nous sommes perçus ?
Pour moi, au delà d'une fidélité passionnelle et inexpliquée, pour moi qui ai quasiment lu tout ce qui a pu être dit sur elle, quelques traits s'affirment qui, à défaut d'approcher sa réalité concourent à forger l'image de mon personnage d'élection.
Evelyne Lever a eu la géniale initiative de publier la correspondance de Marie-Antoinette et de mettre en perspective ses écrits avec les missives de ses correspondants ; bien sûr, on ne livre à un courrier que ce que l'on veut bien y mettre, les caractères d'encre sont aussi soumis aux règles du paraître, plus ou moins subliminales, que les comportements sociaux, mais de ce jeu de chassés-croisés émergent deux traits de caractère essentiels : la sincérité et la force de caractère.
Dans ces allés-retours chefs d'œuvre de cynisme et où elle n'était qu'un enjeu politique, manipulée par sa mère, son frère et Mercy-Argenteau le délateur, elle reste d'une fraîcheur émouvante et est la seule à parler avec son cœur.
Force de caractère, car sans opposer de résistance frontale aux diktats maternels, elle mène sa vie à sa guise, monte à cheval et refuse toute compromission avec la du Barry, la scandaleuse Impure.
Simone Berthière l'a bien compris en publiant son Marie-Antoinette l'insoumise.
Cette détermination est perceptible dès ses premiers portraits ; ce bébé s'affirmera déjà en 1762 sous le pinceau de Liotard dans ce délicat portrait de l'Archiduchesse de sept ans qui ne tient sa navette à parfiler qu'avec distance en dardant un regard franchement résolu au spectateur ; elle pose déja en être à part entière et non pas en poupée de cour.
Elle était aussi bienveillante et attentive aux autres, on lui trouvait même "de la sensibilité" ce qui, encore alors était un peu incongru chez une dame de haut rang, elle désirait elle-même "qu'on ne puisse sortir de chez elle que content".
Cette simplicité d'âme est visible dans plusieurs représentations, comme ce magnifique portrait de Drouais qui orne les salons de l'hôtel Bristol à Paris ; la jeune souveraine, perdue dans ses paniers vert d'eau tient avec abandon son livre (elle ne prisait guère la lecture), et son regard si doux de jolie myope s'harmonise à merveille avec la tendresse de son demi-sourire. Dans cette figuration d'Hubert Robert, vêtue de blanc, cette non-couleur qu'elle affectionnait tant, elle se penche vers un enfant ; elle adorait les enfants elle qui mit si longtemps à être mère. Une lettre adressée à la nouvelle gouvernante des Enfants de France, Madame de Tourzel, lorsque Madame de Polignac fuit Versailles en 1789 exprime ses vues sur l'éducation, elle expose des idées assises sur une connaissance de la psychologie de l'enfant étonnante pour l'époque. Ce fut la première reine de France à avoir un contact quotidien et direct avec ses enfants, bref, à être réellement mère.
J'en veux pour preuve cette miniature de Dumont conservée au Louvre et qui représente la mère attentive dans les jardins certainement de Saint-Cloud, son domaine privé où la famille royale, étroitement surveillée aux Tuileries eût le droit de passer l'été de 1790.
Intrépide, elle se grisait de courses à cheval, si on la mettait en garde contre ce genre d'exercice qui gâtait le teint, son miroir la rassurait et elle galopait de plus belle, même à califourchon, transgression des règles de bienséance et mépris du carcan de l'étiquette. Car libre elle se voulait et libre elle menait sa vie.
Son mépris des conventions, certains diront son inconscience, la virent s'engager avec ardeur pour la levée de l'interdiction du barbier de Beaumarchais ; elle interpréta même le rôle de Rosine dans son petit théâtre de carton-pâte de Trianon.
Son goût de la nature était en parfaite harmonie avec les prémisses du Romantisme de cette fin du dix-huitième siècle, mouvement qui serait étouffé par les spasmes de la révolution et les clairons martiaux de la sanglante épopée napoléonienne.
Les fermes de Trianon étaient des exploitations expérimentales, la souveraine n'a pas plus trait de vaches que promené des agneaux enrubannés ; en revanche, elle introduisit les premiers mérinos de France en son domaine.
J'aime ces portraits, pas forcément parmi les plus connus, où elle se promène, mélancolique en ses jardins.
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Mélancolie, oui, gravité même, sous le masque de l'enjouement et du mouvement perpétuel, il n'y avait en elle "aucun fond de gaîté réelle".
En prenant de l'âge, les agitations de l'adolescence passées, de ses portraits émane une sensation de distance désabusée, d'inaptitude au bonheur ; même dans ce dessin, où vêtue à la dernière mode en semi-redingote rose, poudrée et empanachée, elle semble promener dans le sillage de sa traîne une ineffable et douce tristesse sans pourtant d'amertume. Ce croquis fut envoyé par Axel de Fersen à sa sœur la comtesse Piper, la confidente de ses amours impossibles.
Car s'il est sûr que le beau Suédois et sa Reine s'aimèrent rien ne prouve que leur relation fut autre que platonique. Bien sûr, nous, hommes modernes, eussions souhaité qu'elle connût l'extase physique, ni Madame Fraser relayée par la vulgarité du film de Madame Coppola ne s'en sont abstenues, mais c'est là faire fi de la psychologie d'une époque où le sens du devoir était fondamentalement sacré pour celle qui devait perpétuer la lignée ; les monarques pouvaient afficher des favorites mais les reines ne pouvaient s'autoriser ces abandons. Je ne pense pas, en outre que Marie-Antoinette ait jamais été sous l'empire des sens, de l'aveu de son propre frère elle "n'avait pas de tempérament".
De la gravure centrale émane un aristocratique nonchaloir et le pastel de 1791 interrompu par la lamentable équipée de Varennes, percé par les piques des sans-culottes, portrait le plus ressemblant selon madame Campan, est bouleversant par la dignité qui se dégage de cette femme à la beauté prématurément fanée par l'opprobre et la souffrance.
Car digne, elle le fut, face aux goujateries des gardiens du Temple qu'elle continuait à saluer alors qu'ils lui soufflaient la fumée de leur pipe au visage, digne aussi sous ses habits de veuve. Toute trace de beauté, encore perceptible dans ce rapide crayon d'Augustin Dupré en 1791, s'est évanouie et c'est une femme sans âge qui accomplit ce dernier itinéraire où aucune humiliation n'altérait la majesté de celle qui marchait à la mort avec détachement.
Dans sa dernière lettre, dont personnellement je ne remets pas en cause l'authenticité, une de ses dernières pensées va vers ses amis, les "seuls regrets qu'elle emporte en mourant". Car fidèle elle fut, à ses proches et à ses serviteurs ainsi que ses fournisseurs, peintres, coiffeurs ou modistes qu'elle honora toujours, et pour certains jusqu'au temple, de ses commandes.
De ses derniers jours deux témoignages pris sur le vif nous bouleversent :
Ces adieux au roi quelques heures avant l'échaffaud sont la seule représentation exacte de cet évènement par Mallet un témoin oculaire , et, après la cruelle séparation, assistant aux soins donnés à sa fille par un médecin, l'ex-reine, l'air atone, presque hébétée porte encore sa robe brune à semis de fleurs, la livraison de sa tenue de deuil n'ayant pas encore eu lieu.

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J'ai simplement voulu donner ici les clefs de mon attachement à ce personnage, sans chercher à en faire l'historique, mais tout ne s'explique pas, il est aussi une fascination que seuls certains êtres exercent malgré eux, au delà d'eux.
Marie-Antoinette n'était ni une lettrée, ni un génie politique, elle sut tout simplement s'inscrire dans cette époque qui fut la sienne et dont son destin était de na pas lui survivre.
Elle était vivante, terriblement vivante, et seuls les individus pétris de vie, ardents de vie continuent à hanter les vivants.
Ils ne sauraient mourir...
mercredi 26 mars 2008
Le Bardo
Bonheur d'un séjour pascal imprévu à Carthage, grâce à d'attentionnés et chers amis.
Tunis des fleurs ; fleurs sauvages des sables ou de la terre, mais aussi fleurs flottantes et mourantes exhalant leurs fins de vie en langueurs soupirantes.
Tunis des portes aussi, mystérieuses portes du fameux bleu apothropaïque qui en Méditerranée préserve des maux du monde. Mais aussi portes dissidentes refusant l'azur pour une autre couleur qui encore en accroît le mystère.
Mystère des portes fermées, mais aussi de celles qui s'ouvrent sur la fin de non-recevoir d'une chicane.
Mais l'émotion m'attendait surtout au si particulier musée du Bardo cet ancien palais de l'époque Beydale affecté à l'usage actuel dès la fin du dix-neuvième siècle.
Encore un des rares musées à avoir échappé à la "muséographie rationnelle" qui partout arrache aux œuvres exposées la douceur de leur respiration immémoriale par la crudité de la "mise en valeur" au moyen d'un "éclairage directionnel".
Un objet de musée se méritait, il s'expose dorénavant ; le dialogue qui s'instaurait avec lui devient difficile...
Il était temps de visiter ce musée des abords de Tunis, un prêt consenti par la Banque Internationale, et pour un montant colossal, viendra anéantir le charme de cette esthétique de cabinet de curiosités pour en faire un "musée moderne". Allez, éclairez, épurez autant qu'il vous plaira, vos modes dérisoires ne dureront pas tant que ces témoins des temps passés si riches de leurs mémoires lointaines.
Mais le mal est encore plus grave, la Tunisie sait bien qu'elle n'aura pas les moyens de rembourser un prêt qui marque le fin de son autonomie dans la gestion de ses trésors.
Alors laissons-nous aller aux rêveries encore permises dans les semi-pénombres de l'envoûtant édifice.
L'édifice en lui-même est emblématique des riches demeures de l'époque des Beys, la grammaire géométrique andalouse si omniprésente au Maroc se mêle ici aux décors Ottomans de rinceaux et de délirantes appropriations des poncifs Renaissance.
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Les structures du bâtiment sont tellement simples que l'exubérance et la juxtaposition fantasque des thèmes ornementaux ne nuit aucunement à l'élégance de l'ensemble qui reste d'une rare harmonie.
Les collections recouvrent une longue page de l'histoire de l'humanité, allant du premier édifice cultuel connu, le "hanout" datant de quarante mille ans au moins jusqu'à l'émergence des figurations issues de l'enseignement de Christ.
Et là, on est bouleversé devant la pérennité des rapports de l'homme avec l'esprit, l'essence de son être ; Préhistorique ou chrétienne, punique ou romaine la même exigence eschatologique s'impose à l'homme.
Partout et en tous temps l'œuf, germe de toute vie, réceptacle de toutes les possibilités existantes, est le véhicule de ce symbole universel.
Et, d'évidence, votre âme embrasse vos prédécesseurs soudain si proches, si solidaires, et se projette avec ferveur dans les futurs d'où elle ne sera pas exclue.
Les dieux puniques dans un joyeux syncrétisme absorbent les influences romaines ou égyptiennes, aimables ou hiératiques, les idoles parlent le même langage, la même peur de l'homme si fragile en sa finitude et si confiant dans la part d'immortel qui lui échappe pourtant.
Revenant à des préoccupations plus terre à terre il faut bien nourrir le petit de l'homme, perpétuer l'espèce ; que de tendresse dans ces biberons puniques d'argile délicatement décorés.
Les mosaïques romaines embrassent tous les styles des pavements, des xenia (reliefs de repas épars au sols des salle à manger) aux gloires de la pensée et aux héros de la mythologie.
Le seul portrait connu de Virgile (de deux siècles postérieurs à sa mort cependant) entouré de ses muses Clio et Melpomène, le majestueux triomphe de Neptune et la luisante musculature des Cyclopes forgeant les foudres de Jupiter sont les choix difficiles et arbitraires que je fais pour témoigner du sommet qu'atteignit cet art dans les pavements des riches villas.
La seule occupation que n'ait pas connu le sol Tunisien est celle des Grecs, mais qu'à cela ne tienne, les dieux amis du Bardo ont fait qu'une nef romaine qui revenait, au premier siècle, fournir le marché de l'art de son pays des trésors grecs pillés sur leur sol d'origine (déjà) s'échoua sur les côtes tunisiennes ; ainsi notre musée bien-aimé peut nous présenter les témoignages, plus ou moins corrodés par la mer, d'une civilisation allogène.
Lits de repos, bronzes ou marbres témoignent du goût de celui qui ne les posséda jamais pour notre plus grand enchantement.
M'apprêtant à quitter les lieux, je reviens vers la salle des costumes anciens.
Rendues immatériellement floues par les vitres épaisses et la lumière tamisée, ces silhouettes, fantômes des odalisques qui hantèrent jadis les salles de ce palais me disent la paix enfin trouvée ici et la crainte de ce qu'il adviendra de leur univers-écrin d'un monde d'avant où la langueur oisive de leurs doigts délicats écartait les soieries des tentures pour deviner furtivement un peu de l'extérieur.
En partant il me semble que le doux bruissement de leurs mousselines alourdies d'orfrois enveloppe le regret de ma sortie, comme un sortilège.
Déjeuner à Hammamet, il est difficile d'affronter la vulgarité tapageuse des lieux, mais j'ai rompu mon carême, et dans la somnolence d'un vin d'or pâle mon œil se réjouit de la tendre sensualité subreptice d'une hanche adolescente au repos et de la pantomime innocente des jeux d'enfant.
La vie continue...
vendredi 14 mars 2008
Souvenirs, parfums d'enfance.
Qui aurait pu penser que ce poupon joufflu deviendrait, quelques années plus tard, le grand échalas à la maigreur désespérante ?
Le petit Henri, Quiquin pour la "llella", sa grand'mère d'Espagne, et Riri pour celle de France posait sagement devant l'objectif du photographe madrilène un mystérieux objet indéterminé à la main.
C'était il y a fort longtemps, et je me souviens de Chambery, ce quartier résidentiel de Madrid où nous habitions alors.
62 calle Garcia de Paredes, en face de la chapelle de "la Milagrosa", il fallait bien un tel patronage pour faire de moi le délicieux bambin accompli que j'étais...
Bon, soyons sérieux, "délicieux" dépendait du moment et de l'angle de vue, mais ce qui est certain c'est que le "petit Henri" était un buveur-buvard de tout ce qui l'entourait et qu' encore aujourd'hui sa mémoire plonge avec une étonnante précision dans les archaïsmes emmagasinées par son cerveau.
Rappelez-vous l'épisode du petit chat récessif...
La seule vue de cette photo par exemple, ou un son de voix venu des ailleurs d'autrefois, un goût qui vous transporte de langue à passé ou encore une odeur si ce n'est un éblouissement inattendu qui vous rendent votre Pays des Merveilles avec une acuité et une actualité qui semblent se jouer du temps et de l'espace, les abolir.
Je me souviens même des souvenirs des autres, je me revois un matin de déballage des étrennes m'emparer d'une petite poule mécanique en fer peint et, crayon en main, la dessiner immédiatement. Enfin, papa me raconta sa surprise de voir le volatile si bien croqué, tellement de fois qu'il me semble assister à cette scène comme spectateur de moi-même.
Mais je me rappelle parfaitement (la coquetterie serait' elle innée ?)d'innombrables détails vestimentaires : une de mes barboteuses en tissu que l'on nommerait maintenant "Liberty" vert à légères fleurettes, le petto à bretelles croisées dans le dos s'ornant de ravissants smocks, et aussi ce petit chandail blanc au centre duquel une tête de chat bleu de ciel avait été appliquée, il fut acheté par mon géniteur Crescent avec ma complicité pour "faire une surprise à maman" en rentrant à la maison.
Je sens encore la délicieuse douleur de ces chaussures en pécari beige clair qu'aucune torture ne m'aurait fait abandonner tellement elles me plaisaient, je les ai gardées et elles m'ont toujours fait souffrir sans que j'en dise rien. Je les aimais.
Et les séances de couturière auxquelles j'accompagnais maman ; Henriette était coquette, et très belle il faut le dire. A l'époque la couture n'était pas affaire de marketing, ça n'existait pas, mais Dior ou Balenciaga donnaient un ton que les couturières adaptaient à leurs clientes avec plus ou moins de bonheur.
Je me revois encore, contemplatif comme devant le Saint-Sacrement, assister au difficile arrondi d'un ourlet qui devait être impeccable, maman juchée sur un tabouret et la couturière à genoux, coussinet d' épingles en main, appliquée à cette tâche avec une gravité quasi religieuse ; maman, elle, se grisait de son reflet dans les miroirs disposés en angle.
Ah la robe "new-look" bleu marine ornée sur l'épaule gauche d'un hirondelle stylisée blanche très Braque !
Et, il n'y a guère, dans ce magasin de paris "Le Parasol", la découverte d'un fonds de parfums invendus "Soir de Paris" de la maison Houbigant. La seule vue du flacon bleu nuit au bouchon argenté me rendit ma mère occupée aux derniers rituels de sa toilette, poudre de riz aux effluves si délicates et le parfum suranné, alors en vogue, très "Jolie Madame", appliqué derrière les oreilles et sur la face interne des poignets.
Bien sûr, j'en achetais plusieurs pour les offrir à Henriette ; son émotion ne fut pas à la hauteur de mes attentes, les femmes ne doivent pas être fidèles aux modes passées, mais moi je m'enivrais quasi sauvagement du parfum retrouvé.
Un jour, toujours à Madrid, ma mère m'emmena au cinéma, je devais avoir cinq ou six ans et le film français projeté était un "Marie-Antoinette" dont je ne me rappelle plus l'auteur mais dont les dramatiques images flottent toujours dans ma tête. Et je mordis au hameçon, la Reine brillante et tragique ne m'a plus quitté.
Hier j'assistais au vernissage de l'exposition qui est consacrée à la souveraine au Grand Palais à Paris, mais ceci est une autre histoire.
Je vous la raconterai...
jeudi 6 mars 2008
Tamesloht, encore, jusqu'à quand...
La fièvre immobilière rend Marrakech inaccessible, la saturation aussi, la fameuse palmeraie épuise son sol en forages de plus en plus profonds, la nappe phréatique s'épuisant à verdoyer golfs et autres "plages rouges".
Il existe, à une quinzaine de kilomètres de la capitale du Sud Marocain, en allant vers la chaîne de l'Atlas une ancienne bourgade au passé prestigieux, encore indemne il y a une décennie, mais de plus en plus compromise par la conquête de terrains vierges ; la petite ville s'appelle Tamesloht.
Les abords de la cité, arides et caillouteux, se sont couverts de villas somptueuses d'un style néo-berbère aux patios pseudo andalous, en même temps que la magie de l'argent combinée à l'industrieuse exploitation des ressources des entrailles de la terre ont ceinturé la prétention des constructions de jardins d'édens artificiels où palmiers et massifs fleuris servent d'écrins à la vulgaire prétention bleu d'azur des indispensables piscines.
De plus, en toile de fond, les cimes enneigées des sommets vous garantissent le contraste le plus dolce vita qui soit. Ah, rôtir au soleil les yeux vaguant sur l'éclat de la neige !
Mais tournons le dos aux exotismes standardisés, prenons le virage à droite, et la route vers le vieux Tamesloht, bordée de murs ruinés scandés de cheminées immenses, vestiges des huileries qui faisaient la gloire de la cité du temps de son apogée, s'ouvre par un vieux ksar de pisé aux tours qui menacent de s'effondrer ; les cigognes dédaigneuses du danger et ivres d'altitude les ont sommées des énormes coiffes de leurs nids.
Il ne reste plus qu'une huilerie artisanale, et, autrefois dit-on, une canalisation acheminait la manne jusqu'à Marrakech.
Les abords immédiats de la localité pourraient être décevants par la prolifération de constructions hâtives en moellons, si ce n'était le miracle du souk du jeudi qui vous projette soudain dans un Maroc rural immémorial. Pour encore combien de temps?
Les étals de fortune offrent à la convoitise ou aux besoins des chalands, parmi les fumées et les senteurs de brochettes, le luxe des pacotilles clinquantes, mais aussi la nécessité des légumes, volailles, moutons,et ânes ainsi que les outils agricoles traditionnels en fer battu.
L'intensité appuyée des regards en dit long sur le sérieux des marchandages.
La "rue principale" qui conduit à l'ancienne cité entourée de remparts est bordée de boutiques aux étals hétéroclites et généreux signalées par des enseignes d'une exquise naïveté colorée.
Camions et ânes assurent les transports ; ce valeureux tâcheron, à l'ombre d'un eucalyptus a bien mérité son picotin.
Le bourg ancien, enfin atteint, nous offre au détour des ruelles de terre le trésor de ses portes anciennes tandis que l'huis ouvert du four banal laisse échapper le délicieux fumet du pain que toute bonne maîtresse de maison se doit de produire ; seules les "paresseuses" se fournissent à la boulangerie. Il faut avouer que le "modernisme" bousculant les traditions, il y a de plus en plus de "paresseuses" assumées avec désinvolture.
Blasphématoires, les cigognes ont investi la cime du minaret et jaugent avec dédain la ruine des remparts, l'éboulement d'une partie de l'enceinte dévoile la totalité de la cheminée d'une ancienne huilerie ; un berger philosophe, participant de la pérennité de son monde qu'il semble croire éternel fait paître son troupeau entre les deux ouvrages défensifs de la ville et de la casbah.
Car il y a une casbah à Tamesloht, une casbah qui derrière ses murs crènelés cache un décor andalou d'une exquise délicatesse.
La porte que vous voyez ci-bas est l'un des accès qui vous conduisent à tant de merveilleux vestiges d'un temps révolu dont les ruines en rendent l'évocation délicieusement douloureuse.
L'édifice appartenait à une puissante famille désormais ruinée, un patriarche plus que centenaire radotait avec élégance sur les réceptions du temps de Lyautey à qui il offrit d'ailleurs, grand seigneur, le lustre de bronze désormais absent de la coupole à stalactites de plâtre dont il meublait l'espace.
Le Vénérable, qui nous "avait à la bonne" permettait que l'on découvre son palais. Il est mort. Les descendants ont divisé l'espace et la visite n'est plus possible.
Il y a deux ou trois ans j'ai eu la chance de pouvoir capturer dans ma boîte magique les poussières de tant de splendeur.
Mais là, il y a quelques jours, face aux remugles des eaux polluées et saumâtres du ruisseau qui longe la ville et dont le cours dévié pour d'autres usages n'est plus qu'un crachat répugnant à la face de la beauté, un profond découragement m'a fait douter de la volonté de l'homme à préserver l'harmonie, le rêve, la poésie.
jeudi 21 février 2008
Entre-deux
Entre Porte Saint-Denis et Porte Saint-Martin, s'échoue le boulevard de Sébastopol pour donner naissance au boulevard de Strasbourg.
Lesdites portes matérialisaient la "frontière" entre le Paris intra-muros et les faubourgs, ceci à l'époque de Louis XIV ; ainsi, le passage sous les arcs de triomphe fait que de la rue Saint-Denis vous passez à la rue du faubourg du même nom, et de la rue Saint-Martin à la rue du faubourg Saint-Martin.(Entre tous ces saints on ne sait plus auquel se vouer)
Entre la porte baroque à l'ornementation vertigineuse et l'arc romain au noble classicisme, s'articule donc le monde de l'en deçà et celui de l'au delà de la Capitale qui, à l'époque, donnait le ton à l'Europe.
Axe Nord-Sud, entre brumes et soleil ou entre lumière et ombres selon le sens de votre avancée.
Affirmation de deux répertoires stylistiques, pendule entre Baroque et Classique, les deux expressions artistiques du Grand Siècle, et aussi affirmées l'une que l'autre.
J'ai longtemps habité boulevard de Strasbourg, entre les deux portes ; depuis quatre ans passés j'ai transporté mes pénates en face, vers la place de la République ; sur le boulevard Saint-Martin, l'axe Est-Ouest s'ouvre par les deux théâtres de la Renaissance et de la Porte Saint-Martin, ainsi, je dois dire que je suis assez satisfait d'osciller, selon la direction de mes pas entre la Comédie et la République ou entre la République et la Comédie. Monsieur Talonette est tout à fait compatible avec le deuxième sens, je respire donc dans un quartier d'actualité...
L'immeuble aux complications bourgeoises post-haussmaniennes, fait face, à égale distance, aux deux théâtres pré-cités et au feu Théâtre de l'Ambigu, de loin le plus beau du boulevard mais immolé par la fièvre immobilière pompidolienne qui nous aurait transformé Paris en ce Bucarest systématisé de Ceaucescu si les parques, parfois bienveillantes, ne s'étaient penchées de très près sur le cas du moderniste à tout crin.
Ainsi, l'un des édifices les plus emblématiques de la scène Parisienne est remplacé par la froide médiocrité d'un immeuble administratif (la Fongecif...) que vous pouvez voir sur la partie droite de l'image capturée ce matin.
On peut cependant voir là une certaine cohérence : notre époque toute de certitudes et de professions de foi ne pouvait s'accommoder de l'ambigu, de l'entre-deux...
Entre sol et nuées, mon vieil ascenseur (rénové "aux normes", rassurez-vous) m'a amené jusqu'au cinquième étage, devant ma fenêtre magique d'où ces quelques lignes s'envoleront de moi à vous (oui, je sais, il est très mal élevé de se nommer en premier, mais il faut bien citer le flux entre vous et moi dans son sens).
Un grand oiseau de zinc, ce soir, m'amènera au Maroc, entre deux mondes, deux continents ; le métronome de mes errances m'amènera dans ce cyber-aquarium de Marrakech où j'ai pris l'habitude de vous rendre visite.
Si, entre plat et couvercle, se mijotent quelques idées plus ou moins bonnes, je ne manquerai pas de me rappeler à vos bons souvenirs ; quant aux mauvais, un coup de pinceau magique et, hop, les voila tout roses.
Si, d'aventure, vous trouvez du persil plat, de plus en plus rare et je n'aime pas le frisé, vous avez toute latitude d'en garnir les narines de ces deux durs à cuire qui vous saluent bien bas.
A bientôt
lundi 11 février 2008
Deux ou trois choses...
... qui me restent d'elle.
Je me remémorais, il n'y a guère, dans un billet dédié à Mazagan, El Jadida, mes débuts de jeune professeur, j'y évoquais avec émotion le souvenir de plusieurs de mes anciens élèves dont Fouzia T.
Fouzia devait avoir une quinzaine d'années, elle était "immigrée" au Maroc de parents Syriens et, à ce titre, un peu marginalisée ; elle développa, en même temps qu'une vibrante sensibilité, un penchant résolu pour la solitude et la rêverie.
Fouzia buvait mes paroles et j'étais ému par l'intensité attentive de ses yeux si noirs et si brillants ; réceptive, elle avait perçu, sous la désinvolture affichée, les fêlures d'un autre déraciné.
Elle me couvait des yeux et ses yeux me bouleversaient, à cette époque bénie aucune suspicion ne naissait des attachements entre personnes de quelque sexe et de quelque âge que ce soit.
La jeune fille et son mentor encore si jeune s'étaient reconnus, c'est tout.
Lors de mes séjours à El Jadida, en début de semaine, Fouzia avait pris l'habitude de venir, l'après-midi, prendre le thé chez moi, elle arrivait souriante et heureuse, maternelle malgré son jeune âge et préparait le breuvage me disant ses bonheurs et ses solitudes ; La condition d' homme seul responsable d'un intérieur lui semblait, comme à toute la gent féminine du Maroc traditionnel, proprement impensable, aussi, elle considérait comme une mission sacrée de pallier cette carence en apportant à ma solitude un peu de chaleur féminine.
D'où le rite vite instauré du thé, mais, Ô horreur, il n'y avait pas d'argenterie chez moi ; bonne avocate, elle obtint de sa mère le don d'une petite cuillère qui les avait suivies en exil.
Un bouton de ma chemise accusant quelque faiblesse visible à un fil flottant que je m'ingéniais pourtant à enrouler autour de ce qui restait de lien n'échappait pas à l'acuité de son inspection ; elle revenait vite avec quelques aiguilles, une paire de petits ciseaux, et aussi un mètre de couturière en toile cirée soigneusement plié dans une boîte de réglisse ZAN.
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Une petite cuillère argentée provenant, me dit'elle, de Syrie et un mètre de couturière lové dans la boîte d'une marque de réglisse qui, je le crois, n'existe plus.
Je ne restais que deux ans à Mazagan, à El Jadida, une nouvelle affectation à Casablanca mettant fin à mes séjours dans la petite cité.
Bien sûr je ne manquai pas d'emporter en souvenir ces déjà presque reliques que vous connaissez maintenant.
Je revis Fouzia, le temps que je restai à Casablanca, elle avait entrepris des études d'esthéticienne, et venait de temps à autre me faire une manucure à domicile. Cela m'agaçait dans le fond, mais elle éprouvait un tel plaisir à continuer à prendre soin de moi, comme elle le pouvait, que je m'abandonnais volontiers à son délicieux diktat.
Fouzia était brune, ses cheveux fournis et ondulés formaient une couronne mousseuse autour de son visage si pâle, elle n'était point grande et son attitude était presque modeste, en tout cas retenue, loin des caprices de la mode elle était toujours délicieusement convenable, ses chemisiers blancs impeccables ceinturés sous une jupe de longueur raisonnable ; non pas démodée, non, réservée oui, réservée est le mot.
Mais son sourire avait la profondeur calme des âmes sereines et droites.
Fouzia était une petite sœur, une fée Clochette tournée vers le bien.
J'ai quitté ce pays, je n'ai plus revu Fouzia, je n'ai plus eu de ses nouvelles, mais j'ai toujours conservé ces quelques choses qui me restent d'elle.
Hier, dans l'appartement parisien inondé de soleil, le tapis du salon semblait illusoire à travers le cristal du verre rubis plein de bulles d'ivresse ; De cette magie tremblante est venue l'image de ma lointaine amie.
De mon cœur, une larme monta à mes yeux pour donner encore un peu plus de flou au réel.
vendredi 8 février 2008
Frère en Ailleurs
Un soleil inhabituel d'un hiver sans nom traverse en caresses de feu les vitres des hautes fenêtres de mon Paris.
L'esprit flottant, libéré du poids de la contingence, j'ai parcouru un livre, petit par la taille mais vaste par ce qu'il dit ; le livre d'un ami qui soudain est devenu frère parce que ses ailleurs sont mes ici et que ses étrangetés familières ressemblent aux envolées illimitées de mes quotidiens.
Parce qu'un rien est le signe du Tout.
Parce que rien n'est anodin, pas plus qu'innocent.
Parce que les voyages les plus intenses sont ceux où l'âme fusionne avec l'espace et qu'un itinéraire n'est jamais que le lien d'unicité entre départs et arrivées, entre origines et buts.
J'ai donc lu Carnet d'Asies de Christian Vidal.
Voyage en solitaire accompagné de ses aimés, ceux de la terre et ceux des captations de son coeur et de son esprit, Marguerite Duras, ses barrages contre l'indomptable et sa fascination des limousines au luxe vénéneux, Gérard Manset porteur des morts de planètes et de l'immortalité de ses élans trop grands pour une vie. et nous aussi peut-être, pressentis avant que d'être de lui connus.
Condamnation à l'intranquillité de ceux qui sont nés étrangers au grand nombre de par leurs origines mêlées et leurs affections particulières.
Âmes trop vastes qui projettent leurs naissances dans leurs longues errances et qui, des vignes de Taurize aux exotismes de Beijing, de Thébaïdes matricielles en cités de l'ailleurs bues à grandes lampées avides, fondent la cohérence de leur itinéraire dans les noces de confusion d'horizons improbables.
Yeux cannibales et âme éponge.
Dérisoire des dictatures, pour aussi terribles qu'elles soient, face à la liberté de l'esprit.
Armure de ses faiblesses tellement plus fortes que les corsets étouffants des vains savoirs répandus.
Vibrant manifeste de l'universalité de l'Homme et de l'infinité de l'Amour.
mardi 29 janvier 2008
La source
Il faisait froid en ce dimanche 27 janvier, très froid, mais le soleil, complice du gel riait de tous ses éclats glacés.
Les rayons obliques de cette fin de matinée n'arrivaient pas à verdir l'étendue herbeuse mais chantaient sur le sol des contrastes de feuilles rousses et d'herbes saupoudrées ; les ombres portées des arbres zébraient la prairie entre étang et boqueteau et les feuilles mortes des charmes s'ourlaient de délicats festons de glace.
Avant que d'entreprendre la remontée du petit cours d'eau qui alimente l'étang jusqu'à sa source, une réminiscence de mes errances d'autrefois me faisait regretter les parfums d'aventure qui enchantaient les découvertes de mes dix ou douze ans. Souvenirs de Prince Éric, Bibliothèque Verte, et autres lectures antédiluviennes qui enchantaient le quotidien au lieu de lui superposer les créations marchandes des Harry P et autres fictions de pacotille.
Le minuscule cours d'eau est bordé d'une part par des pâtures, de l'autre par un champ ; une pertinente disposition légale a rendue obligatoire la préservation naturelle des bords de rivière par l'aménagement d'une bande de quelques mètres entre rive et culture.
C'est sur cette promenade sauvage que nos pas bottés partent à la conquête du lieu de naissance du court ruisselet ; le froid vif pince le nez malgré la protection des vêtements d'hiver et des cache-cols à plusieurs tours. Belle et Chitan, eux, suivent et tantôt précèdent notre marche, les narines frémissantes de senteurs variées et la queue battant la mesure de leur contentement.
De façon inexplicable le paisible cours d'eau se rétrécit et s'élargit, la pente est nulle et le courant aussi, le lit tantôt encombré tantôt miroitant boit le ciel qui ce jour est si bleu.
L'hiver est encore la, comme l'attestent les branches nues de certains arbres encore parées de gui, mais le renouveau s'annonce, dans l'étang un jeune brochet désenvasé commençait déjà ses longues attentes prédatrices.
Insoucieuses du possible retour des rigueurs hivernales, les végétations aquatiques, filles de l'eau et de la lumière tapissent les fonds vaseux de leur imprudente luxuriance, les guirlandes vrillées des chatons de noisetiers ont les grâces tremblantes des ornements de coiffure des geishas et l'émergence des iris d'eau, hésitantes entre hardiesse et précaution nous promettent de prochaines efflorescences d'or
Mais tout n'est pas aussi convenu le long de ce modeste cours d'eau...
Fichée dans la vase, immobilisée par la faiblesse du tirant d'eau, une branche tombée se console de sa chute en s'offrant les joyaux malades des cupules de champignons.
La mort rôde aussi, cette cartouche de chasseur éclate de sa vulgarité orange au milieu des demis-tons des froideurs glacées, et il n'y a pas que les hommes qui coupent le cours des vies animales, ces quelques plumes de tourterelle attestent de la lutte inégale et fatale entre le gracieux volatile et une sauvagine aux dents acérées (bien sûr, je refuse l'hypothèse d'un Chitan-meurtrier, quoique...)
Et l'exploration continue à livrer ses chroniques d'un monde immuable pas si tranquille que ça.
Jetées en travers du cours d'eau les troncs abattus par les braconniers servent d'observatoire pour le guet des canards qui, entre étang et source, constituent des proies faciles.
Un ancien piquet, témoin de limites oubliées, se hausse le col à vouloir nous rappeler Venise.
Le ruisseau, après une plage d'importance de quelques mètres, s'encaisse de nouveau et, encombré de végétations, nous dit la proximité de sa secrète naissance
Entre racines et roches, elle est là la source, le terme du voyage bordé de centaines de trous encombrés de glace s'offre comme une promesse de vie, comme un but quasiment religieux de ce périple d'une fin d'hiver dans la campagne. Le modeste n'existe pas, pas plus dans la nature qu'ailleurs ; pour qui s'efforce de voir, l'ingénuité et l'innocence des débuts de monde sont à portée de la main, d'yeux.
La Vouyvre n'était pas là, mais la ténuité de ses sortilèges rampait encore à même le sol.
Les retours ont toujours un goût de désenchantement ; l'enthousiasme n'est plus, et la promenade, bien qu'encore inachevée, a déjà un parfum nostalgique de futur souvenir. Le miracle ne se renouvellera pas le lendemain où le ciel restera gris et bas.
La maison se profile déjà entre les branches éparses, l'aventure finira sa noyade dans une tasse de thé brûlant.
Mais le soir, les roses et les bleus profonds se disputent le ciel dans une réalité onirique.
Le lendemain, de retour à Paris, la voûte céleste, complice et fidèle, nous offrait encore un sourire d'obscurité embrasée.
jeudi 24 janvier 2008
Symétries réfléchies
Jour particulier pour moi que le 21 janvier, cette date m'était impartie dès bien avant ma naissance par l'émotion ressentie lorsque le couperet révolutionnaire immola inutilement un bon roi et, aussi, pour des raisons plus personnelles ; souvenez-vous...
Ce dernier lundi, à Charmes, le temps du ciel, immobile et tout de fusions argentées, basculait vers l'eau de l'étang qui lui même semblait vouloir dissoudre ses eaux dans les airs ; en une réciproque offrande la voûte céleste et le liquide étal bousculaient la perception habituelle des choses, le réfléchi était aussi précis que le vertical et le balancier du monde créait des vertiges insoupçonnés.
La petite rivière, le Blaiseron, avant d'être canalisée dérobe son image à l'ancien bief, futur pavillon des thés, dont la fin des travaux sans cesse ajournée par les artisans surmenés rend son "inauguration" de cet été de plus en plus improbable. La parfaite symétrie du bâtiment et de son reflet me renvoient aux personnages tête-bêche des jeux de cartes. Incursion de l'imaginaire dans la réalité, Alice au pays des Merveilles.
La maison se donne à l'eau qui l'absorbe, le ciel est par dessous les toits, à moins que les toits se rient des cieux, de la pesanteur.
L'air est si étonnamment doux qui enveloppe le haut et le bas en une aspiration fusionnelle qu'un sentiment étrange d'apesanteur, d'atemporalité baigne l'âme qui, libérée, flotte rejoint le passé et se projette sur l'intemporel ; s'ouvre le dialogue avec les aimés présents ou partis. Concert d'anges aux accords silencieux.
Et tout autour de l'étang et de ses eaux captatrices les éléments naturels s'abîment dans la contemplation d'eux mêmes ; absorbés les réfléchis réfléchissent à cette révolution du stable, à l'inversion des codes.
L'île commence en bas et finit en haut, les ramures semblent chercher à s'enliser dans la fade puanteur des marcescences qui tapissent le fond de la pièce d'eau.
Une légère brise vient un moment altérer de vibrants froissements le miroir du frêne rompant ainsi un peu l'illusion, mais très vite, en arrivant au pied du vieux noyer, le souffle est tombé et le jeu des vrais ou faux semblants brouille à nouveau les cartes ; affligé, le buis ridiculisé par mon inexpérience dans l'art des topiaires, découvre l'étendue de mon injure à sa personne.
La cambrure tendue du marronnier mort du bord de l'île prolongée par son double se donne des airs d'arc sans corde, d'arc inutile, d'arc d'art. Charles laissera t'il quelque chose de ses pensées otages de l'eau ? Quant à moi, un lit opportun de lentisques s'interpose entre ma personne et mon double. Punition divine pour celui qui usa de son image avec tant de complaisance ?
Le départ s'approchant il faut abandonner le Palais des glaces et réintégrer la maison.

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Chitan, exténué par ses courses effrénées et ses sauts de cabri nous précède, il attend avec impatience d'aller se vautrer de toutes ses grâces voluptueuses sur le moelleux du tapis tout en actionnant compulsivement le sifflet de ses nombreux jouets.
Belle ne joue pas, c'est une digne dame sérieuse, elle.
Mais le monde des reflets ne nous abandonne pas pour autant ; au hasard des déballages de cartons fermés depuis si longtemps, ayant servi de protection à une vaisselle quelconque, ce torchon devient soudain un messager du passé : soigneusement rapiécé, il reflète l'esprit d'économie qui régissait toute maison bien tenue. On ne jetait pas, les ravaudages si soignés témoignent de ce monde pré-consumériste.
De la Préhistoire, en quelque sorte.
mardi 15 janvier 2008
Benchaya
Le Maroc pays de potiers s'il en est, puise ce savoir-faire dans l'héritage immémorial du Moyen-Orient ; cet artisanat-art (difficile d'établir des frontières) atteignit son expression la plus parfaite à l'époque Andalouse et le répertoire varié à l'infini perpétue les mêmes codes jusqu'à aujourd'hui.
Encore qu'il émerge de façon récurrente une expression individuelle et originale pour les pièces les plus émouvantes.
Mais là n'est pas le propos de ce billet, cela viendra certainement un jour, bien que deux ou trois ouvrages de référence aient déjà été publiés.
Le pays ancestral, de terre et de feu, ne connaissait ni la porcelaine ni la faïence ; les échanges avec le monde extérieur firent donc que dans les maisons aristocratiques la vaisselle d'apparat venait de Chine, comme quoi les marchands peuvent avoir un rôle civilisateur sans recourir aux conflits armés, la "Route de la soie" par laquelle transitaient, entre autres, les porcelaines de l'Empire Céleste l'illustre parfaitement.
Mais il n'existait toujours rien entre les poteries traditionnelles et les riches productions du levant.
Le Maroc s'ouvrant, de gré et de force, à la fin du dix-neuvième siècle aux influences occidentales en vint ainsi à connaître la vaisselle de faïence ; cette production "bourgeoise", plus sophistiquée que les productions traditionnelles et moins riches que les objets précieux du bout du monde suscita un véritable engouement.
Dans un premier temps, et pour répondre à cette demande, les céramistes des pays occidentaux, et notamment Français se spécialisèrent dans une production aux décors "orientalistes" destinés à l'exportation ; Les fabriques de Creil, Montereau, Gien, Sarreguemines, pour ne citer que celles-là, inondèrent le marché Marocain de bols, jattes et assiettes aux dessins d'entrelacs et de croissants de lune étoilés en même temps qu'elles importèrent au Royaume Chérifien des motifs plus occidentaux. Cette manière quelque peu oubliée et totalement méprisée pourra faire l'objet de quelques lignes ici... A ma connaissance, rien n'a été écrit là dessus.
Mais l'injustice que je voudrai réparer ici est l'oubli dans lequel est tombée l'œuvre de S. J. Benchaya.
Cet industriel juif de Casablanca vit dans ce contexte une opportunité de s'enrichir tout en dotant le Maroc d'une production nationale ; l'ennui c'est que dans ce pays la faïence, en tant que matière première, n'existe pas...
Qu'à cela ne tienne, M. Benchaya établit au moment où le dix-neuvième siècle allait basculer en vingtième, son site de production au Portugal.
Profitant de la terre adéquate et d'une main d'œuvre patentée, la production de notre homme avisé dota le Maroc d'une vaisselle moins traditionnelle, donc plus prisée, et néanmoins nationale.
Les pièces illustrant ce billet résument assez bien la tendance "européenne" des productions Benchaya, les formes sont directement empruntées aux vaisselles occidentales mais la grammaire décorative est, elle, plus éclectique : Orientalisme géométrique inspiré par les zelliges pour les deux jattes de gauche, louis XVI "Mata Hari" pour le grand plat du centre, et, pour les trois bols de droite, si nous revenons à la géométrie des jattes pour une pièce, les deux autres ornementations, feuilles de marronniers et fleurs empiétant sur une frise de rayures, sont, elles, empruntées au répertoire Art Nouveau.
Détail de très haute importance, le bol de droite est celui qui, plein de café noir, prélude au réveil total de mes matins parisiens.
Les deux "jobbanas" à couvercle qui ornent la cheminée de la maison de Marrakech s'inscrivent, quant à la forme, dans la continuité de l'héritage traditionnel ; pour ne pas être en reste le décor couvrant réticulé est de la même veine.
Ces récipients servaient à conserver ce beurre rance qui ajoute sa note si caractéristique à tout bon ksa-ksou (coucous) du sud, le contenu a altéré et imprégné la matière tant et si bien que l'odeur, indélogeable, en est restée ; certes ce n'est pas du n° 5 de Channel, mais j'aime énormément cette fragrance-témoin qui, si elle diminue la valeur marchande de l'objet, en accroît sa véritable valeur, celle d'un objet domestique qui a servi et qui ne "se la joue pas" objet de décoration. Intégré au quotidien, ce qui vaut bien toute autre vocation.
Les "Benchaya" se sont arrachés sur les déballages de misère des puces à des prix de même misère ; les "découvreurs éclairés" étaient, au début des années quarte-vingt une micro-société de Casablancais furieusement mode (des bobos en quelque sorte) qui palliaient ainsi la raréfaction des pièces traditionnelles anciennes trônant à prix d'or dans les vitrines d'antiquaires prestigieux. Mais, même si le marché local a pris conscience que cette denrée valait mieux qu'une poignée de cerises, le renom n'en a pas franchi les frontières, j'ai recherché en vain sur les moteurs de recherche habituels de la Toile. En vain.
(si quelque lecteur avait d'autres lumières je lui serai reconnaissant de me faire partager un peu de sa science).
Aujourd'hui j'écoute en boucle une découverte musicale qui me bouleverse, l'album "Mano suave" de Yasmina Lévy, les paroles en ladino et les musiques moyen-orientales témoignent également de ce monde de concert des cultures qui survivait avant les fondamentalismes haineux de notre époque.
Benchaya, Yasmina lévy, Orient et Occident, temps révolus et temps présent...
Quelle délectation et quel refuge, quel chant d'espoir malgré tout.
















































































































