vendredi 8 février 2008
Frère en Ailleurs
Un soleil inhabituel d'un hiver sans nom traverse en caresses de feu les vitres des hautes fenêtres de mon Paris.
L'esprit flottant, libéré du poids de la contingence, j'ai parcouru un livre, petit par la taille mais vaste par ce qu'il dit ; le livre d'un ami qui soudain est devenu frère parce que ses ailleurs sont mes ici et que ses étrangetés familières ressemblent aux envolées illimitées de mes quotidiens.
Parce qu'un rien est le signe du Tout.
Parce que rien n'est anodin, pas plus qu'innocent.
Parce que les voyages les plus intenses sont ceux où l'âme fusionne avec l'espace et qu'un itinéraire n'est jamais que le lien d'unicité entre départs et arrivées, entre origines et buts.
J'ai donc lu Carnet d'Asies de Christian Vidal.
Voyage en solitaire accompagné de ses aimés, ceux de la terre et ceux des captations de son coeur et de son esprit, Marguerite Duras, ses barrages contre l'indomptable et sa fascination des limousines au luxe vénéneux, Gérard Manset porteur des morts de planètes et de l'immortalité de ses élans trop grands pour une vie. et nous aussi peut-être, pressentis avant que d'être de lui connus.
Condamnation à l'intranquillité de ceux qui sont nés étrangers au grand nombre de par leurs origines mêlées et leurs affections particulières.
Âmes trop vastes qui projettent leurs naissances dans leurs longues errances et qui, des vignes de Taurize aux exotismes de Beijing, de Thébaïdes matricielles en cités de l'ailleurs bues à grandes lampées avides, fondent la cohérence de leur itinéraire dans les noces de confusion d'horizons improbables.
Yeux cannibales et âme éponge.
Dérisoire des dictatures, pour aussi terribles qu'elles soient, face à la liberté de l'esprit.
Armure de ses faiblesses tellement plus fortes que les corsets étouffants des vains savoirs répandus.
Vibrant manifeste de l'universalité de l'Homme et de l'infinité de l'Amour.
mardi 29 janvier 2008
La source
Il faisait froid en ce dimanche 27 janvier, très froid, mais le soleil, complice du gel riait de tous ses éclats glacés.
Les rayons obliques de cette fin de matinée n'arrivaient pas à verdir l'étendue herbeuse mais chantaient sur le sol des contrastes de feuilles rousses et d'herbes saupoudrées ; les ombres portées des arbres zébraient la prairie entre étang et boqueteau et les feuilles mortes des charmes s'ourlaient de délicats festons de glace.
Avant que d'entreprendre la remontée du petit cours d'eau qui alimente l'étang jusqu'à sa source, une réminiscence de mes errances d'autrefois me faisait regretter les parfums d'aventure qui enchantaient les découvertes de mes dix ou douze ans. Souvenirs de Prince Éric, Bibliothèque Verte, et autres lectures antédiluviennes qui enchantaient le quotidien au lieu de lui superposer les créations marchandes des Harry P et autres fictions de pacotille.
Le minuscule cours d'eau est bordé d'une part par des pâtures, de l'autre par un champ ; une pertinente disposition légale a rendue obligatoire la préservation naturelle des bords de rivière par l'aménagement d'une bande de quelques mètres entre rive et culture.
C'est sur cette promenade sauvage que nos pas bottés partent à la conquête du lieu de naissance du court ruisselet ; le froid vif pince le nez malgré la protection des vêtements d'hiver et des cache-cols à plusieurs tours. Belle et Chitan, eux, suivent et tantôt précèdent notre marche, les narines frémissantes de senteurs variées et la queue battant la mesure de leur contentement.
De façon inexplicable le paisible cours d'eau se rétrécit et s'élargit, la pente est nulle et le courant aussi, le lit tantôt encombré tantôt miroitant boit le ciel qui ce jour est si bleu.
L'hiver est encore la, comme l'attestent les branches nues de certains arbres encore parées de gui, mais le renouveau s'annonce, dans l'étang un jeune brochet désenvasé commençait déjà ses longues attentes prédatrices.
Insoucieuses du possible retour des rigueurs hivernales, les végétations aquatiques, filles de l'eau et de la lumière tapissent les fonds vaseux de leur imprudente luxuriance, les guirlandes vrillées des chatons de noisetiers ont les grâces tremblantes des ornements de coiffure des geishas et l'émergence des iris d'eau, hésitantes entre hardiesse et précaution nous promettent de prochaines efflorescences d'or
Mais tout n'est pas aussi convenu le long de ce modeste cours d'eau...
Fichée dans la vase, immobilisée par la faiblesse du tirant d'eau, une branche tombée se console de sa chute en s'offrant les joyaux malades des cupules de champignons.
La mort rôde aussi, cette cartouche de chasseur éclate de sa vulgarité orange au milieu des demis-tons des froideurs glacées, et il n'y a pas que les hommes qui coupent le cours des vies animales, ces quelques plumes de tourterelle attestent de la lutte inégale et fatale entre le gracieux volatile et une sauvagine aux dents acérées (bien sûr, je refuse l'hypothèse d'un Chitan-meurtrier, quoique...)
Et l'exploration continue à livrer ses chroniques d'un monde immuable pas si tranquille que ça.
Jetées en travers du cours d'eau les troncs abattus par les braconniers servent d'observatoire pour le guet des canards qui, entre étang et source, constituent des proies faciles.
Un ancien piquet, témoin de limites oubliées, se hausse le col à vouloir nous rappeler Venise.
Le ruisseau, après une plage d'importance de quelques mètres, s'encaisse de nouveau et, encombré de végétations, nous dit la proximité de sa secrète naissance
Entre racines et roches, elle est là la source, le terme du voyage bordé de centaines de trous encombrés de glace s'offre comme une promesse de vie, comme un but quasiment religieux de ce périple d'une fin d'hiver dans la campagne. Le modeste n'existe pas, pas plus dans la nature qu'ailleurs ; pour qui s'efforce de voir, l'ingénuité et l'innocence des débuts de monde sont à portée de la main, d'yeux.
La Vouyvre n'était pas là, mais la ténuité de ses sortilèges rampait encore à même le sol.
Les retours ont toujours un goût de désenchantement ; l'enthousiasme n'est plus, et la promenade, bien qu'encore inachevée, a déjà un parfum nostalgique de futur souvenir. Le miracle ne se renouvellera pas le lendemain où le ciel restera gris et bas.
La maison se profile déjà entre les branches éparses, l'aventure finira sa noyade dans une tasse de thé brûlant.
Mais le soir, les roses et les bleus profonds se disputent le ciel dans une réalité onirique.
Le lendemain, de retour à Paris, la voûte céleste, complice et fidèle, nous offrait encore un sourire d'obscurité embrasée.
jeudi 24 janvier 2008
Symétries réfléchies
Jour particulier pour moi que le 21 janvier, cette date m'était impartie dès bien avant ma naissance par l'émotion ressentie lorsque le couperet révolutionnaire immola inutilement un bon roi et, aussi, pour des raisons plus personnelles ; souvenez-vous...
Ce dernier lundi, à Charmes, le temps du ciel, immobile et tout de fusions argentées, basculait vers l'eau de l'étang qui lui même semblait vouloir dissoudre ses eaux dans les airs ; en une réciproque offrande la voûte céleste et le liquide étal bousculaient la perception habituelle des choses, le réfléchi était aussi précis que le vertical et le balancier du monde créait des vertiges insoupçonnés.
La petite rivière, le Blaiseron, avant d'être canalisée dérobe son image à l'ancien bief, futur pavillon des thés, dont la fin des travaux sans cesse ajournée par les artisans surmenés rend son "inauguration" de cet été de plus en plus improbable. La parfaite symétrie du bâtiment et de son reflet me renvoient aux personnages tête-bêche des jeux de cartes. Incursion de l'imaginaire dans la réalité, Alice au pays des Merveilles.
La maison se donne à l'eau qui l'absorbe, le ciel est par dessous les toits, à moins que les toits se rient des cieux, de la pesanteur.
L'air est si étonnamment doux qui enveloppe le haut et le bas en une aspiration fusionnelle qu'un sentiment étrange d'apesanteur, d'atemporalité baigne l'âme qui, libérée, flotte rejoint le passé et se projette sur l'intemporel ; s'ouvre le dialogue avec les aimés présents ou partis. Concert d'anges aux accords silencieux.
Et tout autour de l'étang et de ses eaux captatrices les éléments naturels s'abîment dans la contemplation d'eux mêmes ; absorbés les réfléchis réfléchissent à cette révolution du stable, à l'inversion des codes.
L'île commence en bas et finit en haut, les ramures semblent chercher à s'enliser dans la fade puanteur des marcescences qui tapissent le fond de la pièce d'eau.
Une légère brise vient un moment altérer de vibrants froissements le miroir du frêne rompant ainsi un peu l'illusion, mais très vite, en arrivant au pied du vieux noyer, le souffle est tombé et le jeu des vrais ou faux semblants brouille à nouveau les cartes ; affligé, le buis ridiculisé par mon inexpérience dans l'art des topiaires, découvre l'étendue de mon injure à sa personne.
La cambrure tendue du marronnier mort du bord de l'île prolongée par son double se donne des airs d'arc sans corde, d'arc inutile, d'arc d'art. Charles laissera t'il quelque chose de ses pensées otages de l'eau ? Quant à moi, un lit opportun de lentisques s'interpose entre ma personne et mon double. Punition divine pour celui qui usa de son image avec tant de complaisance ?
Le départ s'approchant il faut abandonner le Palais des glaces et réintégrer la maison.

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Chitan, exténué par ses courses effrénées et ses sauts de cabri nous précède, il attend avec impatience d'aller se vautrer de toutes ses grâces voluptueuses sur le moelleux du tapis tout en actionnant compulsivement le sifflet de ses nombreux jouets.
Belle ne joue pas, c'est une digne dame sérieuse, elle.
Mais le monde des reflets ne nous abandonne pas pour autant ; au hasard des déballages de cartons fermés depuis si longtemps, ayant servi de protection à une vaisselle quelconque, ce torchon devient soudain un messager du passé : soigneusement rapiécé, il reflète l'esprit d'économie qui régissait toute maison bien tenue. On ne jetait pas, les ravaudages si soignés témoignent de ce monde pré-consumériste.
De la Préhistoire, en quelque sorte.
mardi 15 janvier 2008
Benchaya
Le Maroc pays de potiers s'il en est, puise ce savoir-faire dans l'héritage immémorial du Moyen-Orient ; cet artisanat-art (difficile d'établir des frontières) atteignit son expression la plus parfaite à l'époque Andalouse et le répertoire varié à l'infini perpétue les mêmes codes jusqu'à aujourd'hui.
Encore qu'il émerge de façon récurrente une expression individuelle et originale pour les pièces les plus émouvantes.
Mais là n'est pas le propos de ce billet, cela viendra certainement un jour, bien que deux ou trois ouvrages de référence aient déjà été publiés.
Le pays ancestral, de terre et de feu, ne connaissait ni la porcelaine ni la faïence ; les échanges avec le monde extérieur firent donc que dans les maisons aristocratiques la vaisselle d'apparat venait de Chine, comme quoi les marchands peuvent avoir un rôle civilisateur sans recourir aux conflits armés, la "Route de la soie" par laquelle transitaient, entre autres, les porcelaines de l'Empire Céleste l'illustre parfaitement.
Mais il n'existait toujours rien entre les poteries traditionnelles et les riches productions du levant.
Le Maroc s'ouvrant, de gré et de force, à la fin du dix-neuvième siècle aux influences occidentales en vint ainsi à connaître la vaisselle de faïence ; cette production "bourgeoise", plus sophistiquée que les productions traditionnelles et moins riches que les objets précieux du bout du monde suscita un véritable engouement.
Dans un premier temps, et pour répondre à cette demande, les céramistes des pays occidentaux, et notamment Français se spécialisèrent dans une production aux décors "orientalistes" destinés à l'exportation ; Les fabriques de Creil, Montereau, Gien, Sarreguemines, pour ne citer que celles-là, inondèrent le marché Marocain de bols, jattes et assiettes aux dessins d'entrelacs et de croissants de lune étoilés en même temps qu'elles importèrent au Royaume Chérifien des motifs plus occidentaux. Cette manière quelque peu oubliée et totalement méprisée pourra faire l'objet de quelques lignes ici... A ma connaissance, rien n'a été écrit là dessus.
Mais l'injustice que je voudrai réparer ici est l'oubli dans lequel est tombée l'œuvre de S. J. Benchaya.
Cet industriel juif de Casablanca vit dans ce contexte une opportunité de s'enrichir tout en dotant le Maroc d'une production nationale ; l'ennui c'est que dans ce pays la faïence, en tant que matière première, n'existe pas...
Qu'à cela ne tienne, M. Benchaya établit au moment où le dix-neuvième siècle allait basculer en vingtième, son site de production au Portugal.
Profitant de la terre adéquate et d'une main d'œuvre patentée, la production de notre homme avisé dota le Maroc d'une vaisselle moins traditionnelle, donc plus prisée, et néanmoins nationale.
Les pièces illustrant ce billet résument assez bien la tendance "européenne" des productions Benchaya, les formes sont directement empruntées aux vaisselles occidentales mais la grammaire décorative est, elle, plus éclectique : Orientalisme géométrique inspiré par les zelliges pour les deux jattes de gauche, louis XVI "Mata Hari" pour le grand plat du centre, et, pour les trois bols de droite, si nous revenons à la géométrie des jattes pour une pièce, les deux autres ornementations, feuilles de marronniers et fleurs empiétant sur une frise de rayures, sont, elles, empruntées au répertoire Art Nouveau.
Détail de très haute importance, le bol de droite est celui qui, plein de café noir, prélude au réveil total de mes matins parisiens.
Les deux "jobbanas" à couvercle qui ornent la cheminée de la maison de Marrakech s'inscrivent, quant à la forme, dans la continuité de l'héritage traditionnel ; pour ne pas être en reste le décor couvrant réticulé est de la même veine.
Ces récipients servaient à conserver ce beurre rance qui ajoute sa note si caractéristique à tout bon ksa-ksou (coucous) du sud, le contenu a altéré et imprégné la matière tant et si bien que l'odeur, indélogeable, en est restée ; certes ce n'est pas du n° 5 de Channel, mais j'aime énormément cette fragrance-témoin qui, si elle diminue la valeur marchande de l'objet, en accroît sa véritable valeur, celle d'un objet domestique qui a servi et qui ne "se la joue pas" objet de décoration. Intégré au quotidien, ce qui vaut bien toute autre vocation.
Les "Benchaya" se sont arrachés sur les déballages de misère des puces à des prix de même misère ; les "découvreurs éclairés" étaient, au début des années quarte-vingt une micro-société de Casablancais furieusement mode (des bobos en quelque sorte) qui palliaient ainsi la raréfaction des pièces traditionnelles anciennes trônant à prix d'or dans les vitrines d'antiquaires prestigieux. Mais, même si le marché local a pris conscience que cette denrée valait mieux qu'une poignée de cerises, le renom n'en a pas franchi les frontières, j'ai recherché en vain sur les moteurs de recherche habituels de la Toile. En vain.
(si quelque lecteur avait d'autres lumières je lui serai reconnaissant de me faire partager un peu de sa science).
Aujourd'hui j'écoute en boucle une découverte musicale qui me bouleverse, l'album "Mano suave" de Yasmina Lévy, les paroles en ladino et les musiques moyen-orientales témoignent également de ce monde de concert des cultures qui survivait avant les fondamentalismes haineux de notre époque.
Benchaya, Yasmina lévy, Orient et Occident, temps révolus et temps présent...
Quelle délectation et quel refuge, quel chant d'espoir malgré tout.
mardi 8 janvier 2008
Humeur du 8 janvier 2008
Monsieur Talonette a parlé aujourd'hui, verbiage plein de trous, alignements de mots vides, syntaxe calamiteuse, redondances boursoufflées, slogans-truismes assénés mécaniquement, fausses confidences éventées, et j'en passe et des meilleures...
Ce qu'il peut m'agacer, ce que je peux avoir honte d'être "représenté" par ce pantin qui est à la fonction présidentielle ce que les Spice Girls sont à la musique.
Pourtant il faut lui reconnaître, dans son ambition d'aligner cette pauvre France, tombée si bas, au niveau des grandes puissances, qu'il est arrivé à ses fins : l'Elysée, et les cieux de ses lits, voient se succéder une théorie de grues à faire pâlir d'envie le Rocher des Monaquéquettes.
Et de plus qu'elle continuité dans le changement ! que des prénoms en "a" comme chez Barbara Cartland ! Et puis la sèche séduction des lèvres minces comme des fentes de tirelire, et le mystère insondable des yeux, euh, au fait, des yeux comment ? Ben, difficile à savoir avec l'écran pipolo-vulgaire des lunettes géantes portées en permanence.
Ah oui, avant de retourner à mes fourneaux, je ne résiste pas au plaisir de vous donner le dernier surnom entendu, c'est une contrepèterie que ma délicieuse amie Karina M m'a livré (pourvu qu'elle ne me lise pas avec son prénom en "a") :
Le Saint-Nectaire
Non pas que je connaisse des gens suffisamment ralliés à la cause nabotienne pour s'être assuré de la qualité des fragrances qu'il dégage, non, non...
Inversez le "S" et le "N" et tout s'éclaire.
Ouf, nous voila bien loin des émotions de pluies ou de brouillards ainsi que des délicates variations de l'âme, mais il faut avouer que ça soulage un petit coup de gueule de temps en temps.
Vous ne m'en voulez pas trop ?
dimanche 6 janvier 2008
Mazagan ; le vent. Avant.
D' El Jadida, la Nouvelle, ville marocaine et océane les racines plongent très loin jusqu'aux vestiges du ribat (monastère) de Tit là où la terre se noie dans l'Atlantique.
Comptoir portugais, ceinte de remparts, la cité prit un nom aux origines obscures, Mazagan, et ce jusqu'à la fin du protectorat français où le nom ancien de "La Nouvelle" lui revint.
Jeune coopérant, je débutai ma vie professionnelle à El Jadida en tant que professeur, j'y restai deux ans mais cette ville-sorcière m'est restée fichée en cœur et âme.
Etabli à Casablanca je découvris la ville, après un voyage de quatre-vingt-dix-sept kilomètres. La place centrale était celle d'une sous-préfecture au charme désuet avec son théâtre, sa poste, ses restaurants et un magnifique magasin de chaussures Bata.
Le lycée Ibn-Khaldoun préparait à deux baccalauréats le français et le marocain et, moi l'historien d'Art ma voici propulsé professeur d'histoire et géographie en terminales des deux types...
Jeune et fringant, aimant plaire ( et oui, chacun a ses faiblesses) j'arborais un costume de velours côtelé vert-bouteille et un magnifique nœud-papillon bleu nuit rayé de vert ; Intimidé, je regardais la file d'élèves qui m'attendait, l'écart d'âge était faible entre un enseignant débutant et ceux qui allaient s'abreuver de ma science que je ne possédais pas (vous savez vous quelque chose des Aghlabides et de complots du Makhzen sous Moulay Aziz ? Eh bien moi oui, maintenant, na!).
En outre ma maigreur me faisait paraître plus jeune que ceux qui me devaient respect et considération.
Allez Riri, bombe le torse, prends le regard du conquérant et, hop, entre dans l'arène. Je venais de me composer la noble attitude quand derrière moi retentit un sonore "en rang", médusé je me retourne pour bredouiller : "mais je suis professeur" et une taloche vient s'écraser sur ma nuque accompagnée d'un "il n'y a pas de mais". J'ai eu la seule réaction possible pour s'en sortir honorablement, j'ai éclaté de rire, mes élèves aussi riaient, seul, Monsieur Hosni le répétiteur à la pédagogie hâtive était, réalisant sa méprise, au bord de l'a syncope...
Il se tissait des liens forts à El Jadida, mes anciens élèves et moi nous revoyons toujours car nul ne sort indemne du sortilège de la cité. Olivier R est à présent proviseur de lycée, Jamal-Eddine T Directeur-général de l'ESG de Casablanca, Mohammed El K journaliste à Paris, Rachid homme d'affaires, il y avait aussi Fouzia T et tant d'autres... C'est la secrétaire du lycée Mademoiselle Hadj-Tahar qui me donna le prénom marocain de Redouane qui m'est toujours resté.
Mademoiselle X, je tairai son nom par charité, avait une poitrine tellement développée, que moi le non-sportif, raffolais de parties de tennis avec elle rien que pour rire de la gêne qu'étaient ses "avantages" chaque fois qu'elle entreprenait un revers.
Il y avait aussi Boubker J-E, blond aux yeux verts, élégantissime et languide, d'une douce beauté qui me poignait le coeur, il portait sur lui les signes de ceux d'ailleurs, ceux pour qui la vie terrestre est trop petite. Il s'est suicidé à moins de quarante ans...
La vie "mondaine" tournait autour de deux pôles, un vieil aristocrate Français Monsieur H des G et le Pacha de la ville.
Un petit-fils de Pacha, le gracile Ahmed B-A m'initiait aux arcanes de la danse orientale tandis que son frère, fin de race en diable, épouvantait sa famille par ses frasques.
Lassé des voyages en autobus matin et soir, je finis par louer un petit appartement dans la zone de villas "le Plateau", j'y dormais donc trois nuits par semaine.
La maison avait appartenu à un colonel français qui, en mourant avait légué le bâtiment à son intendante, les langues aiguisées donnaient à la Dame d'autres fonctions ; quoi qu'il en soit l'altière et mince personne toujours vêtue de caftans resplendissants et fumant cigarette sur cigarette était un vrai personnage de roman, elle était suivie d'une gazelle favorite nommée Tarfaya qui adorait mâcher les cigarettes que son originale maîtresse lui abandonnait. La bête mourut subitement ; bien avant les interdictions actuelles j'appris donc que le tabac tue.
Mon appartement, au premier étage, finissait en proue sur la terre vierge, comme une nef sur une mer d'herbes ondulantes sous le vent incessant, le vent de Mazagan...
Les lieux fleuraient la vieille bourgeoisie coloniale, curieux amalgame de mobilier art-déco et d'objets orientaux, les rayonnages, nombreux, regorgeaient de livres que je dévorai bien sûr, je me rappelle en particulier un roman d'amour, de trahison et de mort "Au pas lent des caravanes" ; j'ai retrouvé ce livre en vente sur la toile et j'hésite à l'acquérir. Faut-il réveiller tous les souvenirs ? Les amours contrariées de Myriam et de Kaddour ne m'apparaitront 'elles pas aussi plates que les Antinéa et autres Aurore de Pierre Benoît qui pourtant enchantaient mon adolescence ?
Mais ce qui par dessus tout était devenu un élixir hypnotique était le vent ; à la pointe du triangle vitré qui donnait sur le néant l'espace vibrait de souffles continus, tantôt modulés et d'autre fois stridents, les caresses de l'air savaient devenir coups de fouet, les arbrisseaux ratatinés par le souffle continu penchaient tous dans le même sens, le vent liait dans une même exhalaison la vieille médina à la forteresse de la Mazagan portugaise, une même plainte unissait la place Lyautey aux souks et à la fameuse "citerne" où fut tournée une séquence du film "Othello" ; les lieux susurraient ou hurlaient la même musique immémoriale et j'entendais dans ce souffle la voix de l'Histoire, les armées de moines-soldats et les premiers colons, les Portugais aux pourpoints de brocard et aux nefs invincibles et les détonations des poudres allumées pour ne rien laisser lors de leur fuite après la reconquête marocaine.
Il n'était nul besoin de fermer les yeux pour vibrer à ce chant du Monde, à cette litanie des âges où le présent apparaissait infiniment petit dans l'immense boulevard de l'histoire et démesurément grand de par sa participation au flux des temps.
Mazagan, après tant d'années, les souffles de ton vent, transportent j'en suis sûr mes envoûtements de ta ville, je revois Boubker l'éphèbe m'offrant dans un sourire les éclats d'ivoire de sa parfaite dentition, et Fouzia qui venait me préparer du thé ainsi que les déhanchements d'innocence lascive d'Ahmed l'élève enseignant de danse, et le pourpoint de Mohammed que j'initiais au théâtre, et les plumeaux de tes palmiers qui époussetaient le ciel. Tout cela revit et vibre encore dans l'incantation de tes errements.
Mazagan, El jadida, a beaucoup grandi ; avant-port de Casablanca la cité est avilie par d'immenses construcions industielles, ses plages sont des "resort", je n'ai donc pu illustrer mon billet que de photos d'époques révolues.
Mais le vent se souvient, lui, ses transes et ses mélopées me parviennent encore intactes.
Mazagan, Mazagan...
jeudi 27 décembre 2007
Ouates diffuses
Bordeaux, surprenante et toujours si belle s'est parée d'ouate pour cette fin d'année, la ville n'émergeait de ses songes brumeux qu'en milieu de journée, et vers quatre heures de l'après-midi, elle revêtait sa robe couleur du temps, du temps qui passe, du temps qui brouille.
Près de l'hôtel de ville du palais Rohan, la statue dédiée aux morts de je ne sais plus quelle guerre, elles se valent toutes en horreur, érige dans un élan qui toujours m'a semblé ambigü, l'ange porteur d'âme de ce trépassé si charnel encore. La cathédrale, dont les éternelles réfections ont épargné la face nord du chevet, abrite toujours dans une niche cette élégante du treizième siècle coiffée de son touret et à laquelle je rends, depuis mon adolescence, hommage chaque fois que je passe en ces lieux.

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Les lumières électriques diffractées par le brouillard dématérialisent les édifices, il est à craindre, si l'on ferme les yeux qu'en les ré-ouvrant la poésie onirique soit déjà évanouie.
Le théâtre devient un décor de théâtre et, embijouté de lumières, le cours de l'Intendance devient chaussée des fées.
Le Palais Rohan, fantômatique, comme les pouvoirs qu'il abrite, diffuse cependant une note vibrante d'espoir en nimbant de lumière spirituelle le portrait d'Ingrid Betancourt
A cause des températures exceptionnellement basses, la fontaine des girondins n'est plus en eau, la vision en est singulière, les triomphes républicains et les combats d'atlantes perdent leur fougue, noyés qu'ils sont dans les vapeurs ; mon inexpérience a utilisé le flash pour quelques photos et, les gouttelettes en suspension ont constellé les vues de bulles irisées, j'en ai gardé quelques-unes, pour ne plus recommencer. Deux charmants jeunes hommes perçaient les brumes par leur présence irradiante, les réflecteurs de leur bicyclette, complices, riaient aux éclats.
Et, finalement, le miracle de Noël eût lieu, un nouvel Ange, prénommé Angel, en est certainement à l'origine ; aucune aigreur, aucun sous-entendu, aucune perfidie enrobée de miel rance n'est venu troubler les multiples agapes familiales. Angel, le petit héros du séjour est passé de bras en bras, il est légitime qu'il apparaisse ici collé à l'affection de Julien et Sophie, ses parents, mais il n'y a pas de raison pour que je ne montre pas que son oncle aussi en fait ses délices.
Et des tas de bonheurs marquent les heures qui s'égrènent, les souliers cascadeurs de Bénédicte semblent appeler au moins le collier de la Reine, les "petites" Ninon, Julie et Gabrielle par moi surnommées dans l'ordre Ulrike, Séphorine et Galiswinthe prennent la pose comme des grandes et, facétieuse, le lune habille en Noël l'arbre banal du chemin dénudé par l'hiver.
L'heure du retour approche, Charles tourne déjà le dos à l'objectif pour boire encore un peu la ville, nous sommes conscients que ce miracle de Noël d'ouate céleste et que je n'avais jamais connu est déjà de la nostalgie vivante...
La route du retour prolonge la magie du brouillard, les phares et les feux diaprent l'atmosphère, comme des colliers éphémères d'une Cendrillon des brumes, les étourneaux disent leurs adieux, une année meurt...
Comme dans les tarots toute mort est l'annonce d'une renaissance, que les jours qui viennent, chers amis vous apportent orages et plages de paix, enthousiasmes et découragements passagers, révoltes et amours, douceurs et luttes. Vivez, quoi !
mercredi 19 décembre 2007
Soleils givrés
Scintillante de soleils givrés, parcourue de bises glaciales aux cruelles morsures, l'année glisse vers sa mort annoncée et ses rites immuables.
Les réveillons familiaux seront peut-être le théâtre des éclats engendrés par le mot de trop ou la parole mal interprétée, mais il y reste toujours ce désir de se sentir en famille et de dépasser les incidents par les besoins de don et de reconnaissance.
De psychodrames en attendrissements, heureux ceux qui peuvent encore affronter l'épreuve. Un jour viendra où les courroux d'oncle Anselme, les insinuations vinaigrées de tante Lucie ou l'exaspérante suffisance de cousin Geoffroy ne seront plus qu'un vide, un creux au cœur des affections toujours contrariées et toujours renaissantes.
Le temps, enfin sec, a permis de mettre à exécution un projet depuis longtemps remis à sine die à cause des chutes d'eau incessantes : le nettoyage de l'île.
Nous avons bûcheronné quasiment deux jours durant pour élaguer la couronne d'aulnes, couper les rejets et arracher le lierre qui masquait le tronc blanc du bouquet de bouleaux central, le bûcher consécutif à tant d'ardeur sera brûlé avant février afin de ne pas contrarier la nidification des cannes sauvages.
J'ai eu plaisir à transpirer dans la froidure, à matérialiser paroles et exhalaisons par des volutes de buée et à anéantir mon corps dans des efforts auxquels il n'est pas habitué.
Le lieu a certes perdu de son mystère, mais nous pouvons désormais envisager in pique-nique lacustre l'été prochain.
Signalons, à ce propos, une aberration génétique à mettre à mon actif, en retaillant la boule de buis mon inexpérience a transformé la sphère en machin ovoïde penchant résolument vers l'eau, évidemment l'accès par voie terrestre étant moins risqué que par le versant rive, ma cisaille a pu donner libre cours à son ardeur plus aisément de ce côté là et j'ai ainsi donné naissance au premier buis pleureur de la planète.
Pour se remettre de ces fatigues, pendant que Charles s' abîmait dans les senteurs des fleurs du citronnier rentré dès les premières gelées, je me suis étendu à même le sol sachant que Chitan, toujours avide de contact, s'associerait au somme me comblant du rythme de sa respiration, de la chaleur de son petit être palpitant d'affection et de la musique de ses ronflements de sonneur.
Dès lundi, retour sur Paris oblige, nous avons fermé les volets de la maison. Charmes s'est recroquevillée sur son univers polaire et ne se réveillera que pour la Saint Sylvestre. Belle et Chitan restreints dans leurs vagabondages par une clôture, comme nous sommes tenus de le faire en période de chasse, assistaient aux préparatifs du départ avec leur "tête SPA" des jours d'abandon.
Avant de quitter les lieux, j'ai fixé sur l'objectif les étranges architectures des taupinières éclatées et pétrifiées par le gel.
lundi 10 décembre 2007
Châteaux (de l'esprit) en Suède
" ...La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu'exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d'avance de nos défaillances sur un si long chemin..."
Marcel Camus, Le discours de Stockholm, 10 décembre 1957.
Tout est dit...
vendredi 7 décembre 2007
Compagnons de papier
Pour aussi loin que remonte ma mémoire, et pourtant je me rappelle mes barboteuses, il y a toujours au moins un livre en cours à portée de ma main.
Jusqu'à un âge assez avancé je lisais peu de revues, magazines ou périodiques, convaincu que j'étais que la plongée dans l'évènement pouvait me tenir éloigné du profond, de l'essentiel. Le radicalisme de la jeunesse disparu, je me tiens informé avec application de l'actualité, ne serait ce que pour nourrir mes indignations et donner un socle à mes révoltes. Mais, j'ai toujours, en cours de lecture, plusieurs ouvrages.
Je ne conçois tout simplement pas la vie sans mes compagnons de papier.
Je lis lentement, revenant sur une phrase plusieurs fois s'il le faut, soit pour me pénétrer de son sens, soit pour me réjouir de sa musique ou encore pour retarder la fin de la lecture, l'abandon de ce compagnon, car d'aucune séparation je n'ai jamais su sortir indemne.
J'aime aussi l'odeur des livres, aussi tenace que celle du cuir des cartables de mes écoles.
Je n'ai jamais jeté un livre, même de poche, les seuls manquants sont ceux qui prêtés, ne m'ont pas été rendus.
Il reste à Bordeaux, chez ma mère, ma bibliothèque de jeune homme, encore pleine d'épaves que j'évite parfois de revoir pour ne pas mesurer la douleur du temps qui passe et me repaître de ses nostalgies.
A Marrakech aussi, les livres s'amoncellent inéluctablement.
Tous mes lieux regorgent d'ouvrages imprimés ; les non encore lus, en grand nombre, ne font pas barrage aux acquisitions compulsives.
Charmes recèle des centaines d'ouvrages dans le plus grand désordre, aucun classement raisonné qui m'ôterait la fièvre râleuse de la recherche et le soulagement de la trouvaille.
Paris, compte tenu des limites de l'appartement, n'offre au rangement de mes livres que le volume de deux petits meubles bibliothèque, les voici, l'un dans le vestibule, l'autre dans la chambre.
Trois lectures ont m'ont particulièrement marqué ces derniers temps ; dans l'ordre :
Louis XVI de Jean-Christian Petitfils
La première étude exhaustive de ce monarque beaucoup plus complexe que ce que les poubelles de l'histoire où on l'a injustement jeté ne le laissent présager.
Après la lecture de cet ouvrage particulièrement bien documenté, à rebours de tous les partis-pris officiels des "Lagarde et Michard", on bénéficie d'une vision de la fin du dix-huitième siècle très différente de celle que nos repères antérieurs avaient forgée.
Ce n'est ni une hagiographie ni une réhabilitation, c'est une analyse psychologique fine et honnête dans un contexte historique parfaitement maîtrisé.
L'élégance du hérisson de Muriel Barbery
Méfiant de tout tapage médiatique, j'étais plutôt prévenu contre ce livre. L'enthousiasme de Charles a aboli ces réticences et grand bien m'en a pris ; un microcosme, un immeuble et tous ses occupants sert de toile de fond à une peinture de moeurs dans le monde hiérarchisé d'un quartier "bien habité" ; La rébellion contre le médiocre et les conformismes ne vient pas de là où l'on s'y attendrait ; la langue, d'une grande richesse, est ici mise au service d'un humanisme lumineux.
Un conte philosophique par un Voltaire exempt de narcissisme et d'agitation sociale.
Une coruscante analyse du toujours dans le jamais et du jamais dans le toujours et de l'éternité dans le moment éclaire cet ouvrage d'une intelligence remarquable.
Et, beau présent pour l'historien de l'Art que je suis, les pages 216 à 220, offrent une réflexion sur l'art, complètement originale et d'une pertinence qu'il est rarement donné de voir.
Le Savoir et la sensibilité d'une universitaire qui n'a rien d'un mandarin.
Guy Môquet au Fouquet's de Pierre-Louis Basse
Un pamphlet-bonheur de quarante-six pages et un peu dénonçant avec un brio implacable le détournement de l'Histoire par la Sainte Vulgarité ambiante.
Une saine réflexion sur la transmission culturelle par les parents-passeurs et le respect de ce bagage qui vous accompagne toute la vie dès lors que vous avez eu la chance de le recevoir.
L'histoire et ses acteurs replacés dans leur sens et une salutaire indignation contre les manipulateurs qui les trahissent de façon éhontée.
A mettre entre toutes les mains.









































































