Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mercredi 2 décembre 2020

Clepsydres

 

02 nov 10 (43)

 Une campagne d’un presque bout du monde, une grande maison entourée d’un vaste terrain arboré dans le creux d’une vallée, un horizon barré par des croupes  couvertes de forêts ; un isolement splendide, une bulle hors du temps.

C’est ici que l’instable que je suis, partagé entre trois maisons, qui rassurez-vous ont toutes poutres et chevrons, se retrouve régulièrement et autant qu’il le peut face à lui-même.
Paris et Marrakech ne dépaysent finalement que par la couleur du ciel et de la terre ainsi que par la singularité des us et coutumes, et encore, globalisation aidant, ces derniers tendent de plus en plus à s’unifier.

C’est seulement Charmes, ma retraite de l’est, là où la Champagne s’apprête à flirter avec les Vosges, qui me soustrait aux agitations citadines indifférenciées et me dit l’inanité des voyages qui ne sont, somme toute que des déplacements.
Au-delà des cultures et des couleurs de la peau, avez-vous remarqué combien l’homme est toujours fondamentalement identique à lui-même ?
Ici ou là les mêmes égoïsmes et les mêmes générosités se répartissent  également.
De nombreux  voyages dits lointains, entrepris pour obéir à cette inextinguible soif d’horizons nouveaux où tout serait différent  m’ont appris l’indifférenciation des mondes.
Inexorablement les "ailleurs" deviennent des "ici" dès lors qu’ils sont atteints.
La fuite de soi est impossible.

 Alors, c’est dans la solitude du temps figé de ma thébaïde que j’accomplis mes vrais voyages, voyages en moi ou en mes livres, voyages dans les immémoriales occupations de l’espace par mes arbres tellement vieux  qu’ils semblent avoir oublié eux-mêmes le profond viol des profondeurs de la terre par leurs racines et l’éternelle prière de leurs bras multiples tendus vers les hauteurs du ciel.
Voyage autour du vaste étang qui me raconte la vie mystérieuse, animale et végétale, que recèlent les vases aux marcescences méphitiques et qui s’exhalent en éclats de rire de nymphéas aux pétales nacrés et doux comme la peau d’une épaule de femme.
Voyage au bout de l’horreur dit par le squelette de cette martre ou belette dont  la mort a figé la lutte contre le prédateur qui mit fin à ses propres crimes de saigneur impitoyable dans l’immobilité terrifiée de ses griffes et de ses dents.
Voyage dans la candeur et la ruse des yeux de mes chiens qui me conduisent au cœur de mondes premiers où l’affection ou la demande, la joie ou la peur s’expriment par des attitudes plus loquaces que les paroles ; et moins traîtresses aussi.

 30 novembre 2020 (7)

 La nuit venue, lorsque je suis seul, j’ai réussi à juguler les peurs ataviques de mon enfance, c’est à d’autres voyages fortuits ou suscités que m’invitent mes insomnies.

Une nuit comme une autre, mais seul.

Nuit au sommeil fragile.

Dans le lit de la  maison de mon enfance  transporté ici, avec d’autres objets et brimborions, suite au départ vers un autre voyage, définitif celui-là, de mes parents, après avoir fermé le livre en cours et éteint la lampe de chevet, je me laisse envelopper par le nébuleux halo d’étoupe sombre diffusé par la veilleuse allumée.
Espérant le sommeil, je goûte la quiétude protectrice de la « chambre des iris » dont les papiers peints auquel elle doit son nom, sont l’écrin des épaves du monde névrotique d’une enfance jamais vraiment morte bien que lointaine.

Soudain le temps est rythmé par un clapotis espacé et régulier, venu de je ne sais où, comme émanant des entrailles de la vaste maison.
Un robinet mal fermé ? Je prête une oreille, l’autre restant inerte dans la torpeur de l’oreiller… Oui, ce doit être cela,  l'origine du bruit est bien identifiée.
Il faudrait que je me lève et localise le lieu de la fuite, mais la maison est grande et ma panique du noir n’est pas abolie au point de m’autoriser à sortir de mon pré carré verrouillé, îlot de rassurante intimité lové au creux de la vaste demeure.
Et puis, la régularité de la goutte qui heurte la porcelaine d'un lavabo ou d'une baignoire ou encore d'un évier, finit par me bercer, annihiler ma conscience et s'insinuer en moi.
J’abdique toute volonté, je lâche les amarres de la raison, et, me voilà embarqué pour le voyage immobile.

 

gregory (6)Charles (15)

19 avril 2020 (3)

 

 Je suppose que, de chaque coin de la maison, le bruit doit changer de musique, et aussi d'intensité ; mon esprit se glisse dans la pénombre de l'escalier, monte vers le dernier étage où dans la fantasmagorie des rêves éveillés, les portes des chambres de part et d'autre du couloir central, sans avoir même à s'ouvrir, révèlent les pièces plongées dans la pénombre, inquiétantes et familières à la fois.
Toujours en pensée, je redescends, guidé par le goutte à goutte, au premier étage où les grandes chambres vides sont refermées sur les sommeils ou les lectures solitaires de la semaine passée.
Mon œil caresse les formes spectrales des lits, armoires et fauteuils, tous en même temps, comme si la léthargie et le rêve nous offraient l'ubiquité.
Habité par le son obsédant et ténu, irritant et solliciteur, je parcours rez-de-chaussée et sous-sol. Le tapis de la pièce favorite des chiens doit encore être imprégné de leur chaleureuse présence ; au salon, certainement, les roses d'il y a quinze jours doivent continuer à se momifier dans le vase vide d'eau.
Que regardent les divers portraits maintenant que nous ne les regardons plus ?
Je deviens moi même goutte d'eau et m'aventure dans ce que je ne verrai jamais, les entrailles de la demeure : les tuyaux, anciens en plomb ou plus récents, moulés dans un "chépakoi" gris et laid, me conduisent à la fin de leur périple tellement secret dans une campagne où le tout à l'égout n'existe pas, jusqu’aux repaires chtoniens où la particule liquide sera définitivement digérée.

Les maisons secrètent des sons sui generis, ils sont sa respiration, sa digestion, son expression et ses témoignages. Craquements des parquets ou de certains meubles (et seulement certains),  grignotements, couinements et courses de micro-habitants, insectes, lérots, chauve-souris , etc. ou d’autres vagabonds de la nuit évanescents et d'origine imprécise, bruissements d'airs injustifiés et autonomes, ouverture spontanée de telle horloge de parquet du vestibule qui a toujours posé la même énigme dans les avants et les avants d'avant.

Mystères que l'on n'a aucune envie d'élucider.

Bercé par l’incursion lancinante et la régularité de clepsydre de ce goutte à goutte dont l’origine ne m’intéresse plus, je me laisse gagner par un sommeil enfin apprivoisé, et aborde insensiblement les terres du rêve bercées par des musiques immobiles en accords suspendus.

 whatsapp Charles (12)



Mais ceci est un autre voyage…

Posté par Henri_Pierre à 16:39 - Commentaires [16] - Permalien [#]

Commentaires

  • bout du monde sous pluie aussi

    Un "chépakoi" gris et laid ... une plombière te dirait que ce sont des gaines d'isolation antigel et ô combien indispensables pour la protection des réseaux de fluides et ceci n'est pas une arrière-pensée
    plein de bises

    Posté par Marie, mercredi 2 décembre 2020 à 17:11
  • @ Marie

    Bises à ma plombière préférée

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:27
  • De Christine Lorent sur FB

    J’ai lu ce texte avec un vrai bonheur ! La nuit est ici merveilleusement dépeinte, en elle même et pour ce qu’elle nous donne. Merci Henri Pierre

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:29
  • De Mitzy sur Facebook

    Tu dis si bien qu'ailleurs et ici se ressemble....tu dis si bien la nuit et tout ce qu'elle éveille et émerveille....Merci !

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:29
  • d'Olivier Bauermeister sur Facebook

    Des mots-bijoux pour peindre le voyage (le « déplacement ») de la conscience dans ces contrées magiques où elle s’oblitère, mais d’où elle revient, pourtant, revivifiée.
    Je ne résiste pas au plaisir de cette comparaison : « Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : « Je m'endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. »

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:30
  • De Pierrette Jacqueson sur FB

    Merci pour ce très beau voyage partagé dans votre demeure......💕

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:32
  • d'Anne Wendling sur facebook

    Superbe texte. J'ai tout lu et ai beaucoup aimé les "marcescences méphitiques" 💕 merci. Par vos mots, vous faites vivre la maison.💕

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:33
  • De Pierre Perrin sur facebook

    « Au-delà des cultures et des couleurs de la peau, avez-vous remarqué combien l’homme est toujours fondamentalement identique à lui-même ? » Très poétique “inclosion” si tu permets, c’est du moins ainsi que je comprends ton beau texte. Bonne soirée.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:40
  • De Pierre Perrin sur facebook

    « Au-delà des cultures et des couleurs de la peau, avez-vous remarqué combien l’homme est toujours fondamentalement identique à lui-même ? » Très poétique “inclosion” si tu permets, c’est du moins ainsi que je comprends ton beau texte. Bonne soirée.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:47
  • De Kyriaki sur FB

    Sublime voyage votre voyage pour trouver vous-même Henri-Pierre! Le voyage le plus lointain et le plus intéressant de tous ceux que vous avez réalisé!
    Je vous remercie pour cette beauté! Belle soirée!

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:48
  • De Solen sur FB

    Juste une oreille aux aguets pour dire ces bruits que seule la nuit peut offrir.
    Merci Henri-Pierre pour ce
    Voyage bien mystérieux , si bien décrit , au cœur de ton domaine .

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:49
  • De Luisa Vicenzi sur Facebook

    Un swing dans le temps des voyages solitaires pour atteindre des destinations intimes et évocatrices en suivant des traces
    évanescentes, rebondissements et tangibles ... sans s'arrêter

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 3 décembre 2020 à 07:50
  • oh ! Magique !.. magique atmosphère et musique des mots...

    Posté par eva, vendredi 4 décembre 2020 à 10:06
  • Cadet Rousselle ! En voilà un joli surnom. Je n'y avais pas pensé.

    Posté par Clairette, samedi 5 décembre 2020 à 09:56
  • @ Eva

    Merci ma chère amie pour ta tant appréciée fidélité

    Posté par Henri-Pierre, samedi 5 décembre 2020 à 15:05
  • @ Clairette

    Abstiens-toi de penser alors (rires)

    Posté par Henri-Pierre, samedi 5 décembre 2020 à 15:06

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