Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

dimanche 22 décembre 2019

Enracinement

Tellement de pages te sont consacrées en ce blog, mon Charmes, que me trotte en tête l'idée d'utiliser le gisement des différents billets pour un recueil de "chroniques carpiniennes" ; d'avoir tant (trop) dit méritait une conclusion, mais épuise-t'on vraiment un sujet lorsque de chaque regard sourd  l'émerveillement toujours renouvelé de toi ? Je ne crois pas, non, pas plus que je ne crois à la grisaille de l'habitude pour un visage aimé.

En ce neuf octobre de l'an 2000, par un hasard ou un détour du destin, je te découvrais, toi la maison de nulle part, comme une évidence surgie des rêves muets qui nous habitent ; tu me restituais d'emblée les effluves humides de terre et d'eau de cette maison familiale des avants. J'eus l'immédiate conviction qu'un destin commun scellerait notre rencontre, et que fatalement, la boucle allait se boucler.
La porte franchie, tu attendais, délaissée et aristocratique, ceux à qui tu accorderais l'honneur de te sortir de ton sommeil, ma Belle du Bois-Dormant ; sous tes peintures écaillées et tes papiers peints en lambeaux, ta séduction sans artifices était de nostalgie et d'espoir. Nous décidâmes de lier nos destins...
Dans son étude de Joinville, où seul un caniche tapageur secouait la langueur feutrée des études provinciales, un notaire officialisa, en ce quatorze mai deux-mille un, notre pacte d'amour.

07 décembre 2019 (14)

Sept décembre de cette année, à l'occasion d'une récurrente vérification de tes hautes toitures, du haut des vingt-trois mètres de la nacelle, tu m'apparais, enchâssée dans la forêt comme un joyau en son écran ; l'architecte, Alexandre Dufour, a ingénieusement tracé ton parc à l'anglaise, et c'est sans hiatus aucun par rapport au paysage naturel que tu t'insères dans le creux de la vallée du Blaiseron qui te borde au nord-ouest.
De quelque côté que le regard se porte, tu fais corps avec la forêt ; repousses-tu la limite de la sylve ou bien est-ce elle qui sans cesse tente de reconquérir ce que tu as gagné sur elle ? Nul ne saurait dire tant l'osmose est parfaite, les bois et toi participez de la même respiration, du bouleversant accord entre Nature et oeuvres humaines.
Par dessus les hautes souches de ta cheminée, entre rivière et contreforts de la butte couronnée de vestiges lotharingiens, serpente la langue de prairie herbeuse qui fuit vers Charmes la Grande dont le clocher s'exclame au loin, nimbé de brumes.
Côté est, avant de se noyer dans les champs, l'étang sert de miroir aux hautes frondaisons luxuriantes à la belle saison et dramatiquement graphiques dès l'approche de l'hiver ; au loin les champs ourlés de bois suivent la vallée en amont tandis que vers le sud, le "pré aux veaux" coincé entre le chemin forestier et le couvert s'amenuise jusqu'à disparaître, avalé par le bois.
Les bois sont vraiment ton élément, Charmes, comme l'indique ton nom dont la racine n'évoque en rien quelque sortilège que ce soit, tu es, tout naturellement, blottie à l'angle d'une forêt de charmes.

07 décembre 2019 (9)

07 décembre 2019 (19)07 décembre 2019 (10)

Par un matin glacé du dix décembre, avant de te quitter pour le voyage dans le bordelais qui finalement n'aura pas lieu, grève oblige, je t'ai quittée, ma maison bien-aimée pour une longue marche sur les crêtes au pied desquelles tu préserves ton splendide isolement ; nimbée de brumes diaprées tu m'aparaissais presque dématérialisée, irréelle comme un monde rêvé, comme une bulle hors du temps.
S'immerger dans ton sauvage est aussi une façon de s'approcher au plus près de toi, de comprendre le paradoxe de tes raffinements au milieu d'un nulle part maîtrisé pour que tu puisses être.

10 décembre 2019 (1)

J'ai souvent, Charmes, évoqué mes errances le long de plusieurs itinéraires qui partant de toi me ramènent à toi.
Tous les parcours autour de toi sont des variations sur un même thème : toujours le mariage entre la culture et la forêt, rappel d'un monde primitif où l'homme défrichait pour faire de l'inhospitalier une terre nourricière et le préservait aussi pour s'assurer, par la chasse, des réserves de viande.
Dans le fond, rien n'a changé, sauf que la terre exige de moins en moins d'efforts d'un homme qui l'épuise et l'avilit pour des rendements maximaux et que la chasse est devenue un sport... un jeu de traque et de mort paré "justifié" par les artifices arbitraires de la "régulation".
La dépouille encore sanguinolente d'un sanglier écorché et le billot gorgé de sang, autel où s'exécuta le sacrifice à je ne sais quel dieu barbare, jettent une ombre momentanée sur l'enchantement de la promenade. Tu ne mérites pas cette opprobre, mon Charmes...
Mais très vite le poids des souliers de marche alourdis par la terre qui s'agglutine sous les semelles crantées, nous distraient de la vision des indices sanglants pour rechercher les flaques laissées par les pluies récentes où rincer nos chaussures, la marche sur la terre poisseuse prend fin sur un chemin ondoyant parmi les terres cultivées que nous abandonnerons vite, carte d'état-major en main, pour nousenfoncer dans les bois ; nous éprouvons une joie enfantine à savourer ce frisson d'aventure et à se griser de la peur atavique de se perdre dans l'inconnu ; nous sommes des petits poucets en mal d'ogre et des petits chaperons rouges frissonant à la délicieuse perspective de la terrible rencontre avec le loup.
Cependant, la forte pente descendante nous confirme la descente vers la vallée du Blaiseron dont il suffira de remonter le cours pour revenir vers toi, Charmes.

10 décembre 2019 (16)10 décembre 2019 (40)

10 décembre 2019 (32)

Le chemin du retour longe les prairies humides prises en étau entre les reliefs boisés et la route, nous apercevons enfin le clocher de Charmes la Grande flanqué de ses quatre clochetons aigus, le soleil, affirmé et froid, nous offre le spectacle d'un splendide azur moutonnant.
L'aventure est finie, nous voilà rendus aux joies simples du promeneur herborisant, les chardons desséchés ourlent les aiguilles de leur houppe des perles de givre fondu, imprimées dans le sol gorgé d'eau des traces de sabots de chevreuil et de sanglier, et, de ci de là, hiératiques au milieu des prés ou perchées sur un piquet, les buses variables guettent leur proie avec une patience infinie qui frise la sagesse. Hérons et aigrettes dessinent leur élégance altière et gracile aux abords de la rivière.
Combien ce retour en communion avec la nature est empreint de quiétude ! Le soleil rit de tous ses éclats sur la surface glacée de l'étang. Nous voici enfin revenus, Charmes, accueille-nous, il fait beau et faim.

10 décembre 2019 (46)05 décembre 2019 (16)

10 décembre 2019 (48)

Mais avant d'aller au sous-sol troquer les souliers crottés contre des chaussons, tu nous fais, ma demeure bien-aimée, le présent de la première rencontre entre Pyrrhus l'audacieux inconscient et la glace.

05 décembre 2019 (9)

 

Qui aurait cru qu'un jour, l'irréductible citadin, le rat de ville invétéré qui trouvait si ennuyeuse la campagne deviendrait un rat des champs tombé en amour d'une terre d'arbres et d'eaux dont il ignorait même l'existence ?
Est-ce cela ton miracle, Charmes ? Tu m'as enraciné...

Posté par Henri_Pierre à 20:01 - Commentaires [20] - Permalien [#]

Commentaires

  • « Chroniques carpiniennes » quel joli nom pour un ouvrage de nouvelles à écrire à plusieurs mains...et si c’était un objectif commun pour 2020... Qu’en pensez vous chers lecteurs ?

    Posté par Viane, dimanche 22 décembre 2019 à 20:16
  • @Viane

    De plus, cher Viane, ça secouerait peut-être mon opiniâtre tendance à la procrastination...

    Posté par Henri-Pierre, lundi 23 décembre 2019 à 14:58
  • Et bien faites gentil damoiseau ... pour moi je réserve quelques feuillets d’une nouvelle à écrire pour l’ouvrage à venir et leur titre que je préempte sans vergogne paraphrasant d’avance mr de la fontaine en sera : «  le Songe de Charmes »

    Posté par Viane, lundi 23 décembre 2019 à 20:16
  • @ Viane

    Eh bien, cher ami, j'ai hâte de lire...

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:49
  • De Mitzy sur facebook

    Un hymne d'amour poétique et délicat pour ce joyau qui te vas si bien....

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:50
  • De Pierre Perrin sur facebook

    Perrin « nous sommes des petits Poucets en mal d'ogre et des petits chaperons rouges frissonnant à la délicieuse perspective de la terrible rencontre avec le loup. » Belle ode à ton Charmes.
    J’aime que ton final cligne de l’œil à « Sa mort m’avait, pour un temps, déraciné », Jules Renard, Journal, 26 juillet 1897

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:51
  • De Danielle Gamen-Dupasquier sur facebook

    Je suis sans voix ! quelle merveilleuse plume et quel conteur comment après une telle lecture ne pas avoir envie de découvrir ce joyau ! Merci et joli Noel Henri-Pierre je t'embrasse.

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:52
  • De Jeanne Orient sur facebook

    Combien tu le dis « profond » cet enracinement... combien tu le dis bouleversant... Charmes... effet miroir...

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:53
  • De Philippe Triphon sur facebook

    Magnifique ode à cette enclave de sérénité et de beauté au milieu d'un monde trop bruyant, trop brutal. Comme j'aimerais partager à nouveau un prochain jour ces réflexions péripatéticiennes au gré des sentiers boisés faisant écrin à ton si précieux havre, ton home, celui qui a su t'enraciner, cette quête si précieuse à tout homme. Mil besos, Kike, tesoro mio

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:54
  • De Dominique Gobbe sur facebook

    Quel plaisir de lire ces lignes, pleines de tendresse pour ce joli coin de paradis blotti au milieu des bois . Quel talent , vraiment je vous admire et je vous félicite , vos propos nous emportent avec vous

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:54
  • De Solen Lemonnier sur facebook

    Un chant d'amour à la terre ..
    Charmes votre port d'attache.
    Comme je comprends votre attachement à cette nature .💚
    Un chez vous qui vous sied à merveille.

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:55
  • De MAV sur facebook

    -Le miracle de Charmes n’est il pas l’apaisement tant attendu ?
    -L’émerveillement de son charme de tous les instants ? -L’émergence des souvenirs de Belle et de Chitan ? toujours bien présente et enracinée.
    - l’enracinement est la continuité de quelque chose qui ne meurt jamais...
    Charmes t’a enraciné et Elle continue le bouturage « Pyrrhus « et voir d’autres ramifications.

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:56
  • De Jean-Pierre Robin sur facebook

    Je savoure cette écriture poétique

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:57
  • De Denys Gala sur facebook

    Très belle écriture je suis tombé sous le charme

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 25 décembre 2019 à 18:57
  • @ Olivier Bauermeister sur facebook

    L’amour que tu portes à cette maison, cher Henri-Pierre, te le rend bien. C’est ’l’évidence qui s’impose à tous ceux et toutes celles, j’imagine, qui ont eu la chance d’être vos hôtes à Charles, toi... et elle.
    Comment ne pas l’aimer d’ailleurs ? Elle et le village auquel elle semble avoir donné son nom (plutôt que l’inverse) le porte si bien, ce nom !
    Bel hommage que tu lui rends, tout en délicatesse et retenue, au travers duquel je reconnais mes propres élans. Certains hommes font corps avec leur maison, et réciproquement. Dans mon esprit, vous êtes indissociables l’un de l’autre.
    Longue vie à Charmes et à ses propriétaires ! (À moins que ce ne soit Charmes qui vous possède...? 😊)

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 27 décembre 2019 à 15:01
  • De Anne Wendling-Dauvin sur facebook

    A cet enracinement à la terre ! On y revient toujours 😉 J'aime la ville.. j'aime y retourner... mais je suis si bien en Province ... ❤️

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 27 décembre 2019 à 15:03
  • tuiles ou ardoises ?

    Tous tes amis reconnaissent les douceurs carpiniennes, et le charme de ton écriture propice à nous les donner en partage... et donc, je ne rajouterai rien, tout est dit très justement. Une seule chose me préoccupe terriblement : je ne me souvenais pas du rouge des toitures de Charmes... Il me semblait qu'elles étaient d'ardoises... comme le ciel dans les flaques, comme le ciel sous les pattes de Pyrrhus... Dis-moi vite... je suis vraiment pleine de doute...

    Posté par eva, samedi 28 décembre 2019 à 18:36
  • @ Eva

    Eh bien, chère Eva, le toit de la maison est recouvert d'ardoises, les toits des communs sont en tuiles...

    Posté par Henri-Pierre, samedi 28 décembre 2019 à 19:36
  • j'envie

    J'envie cet enracinement dans la terre
    à Charmes dont tu nous parles depuis si longtemps avec amour
    j'envie, sans jalousie, bien sûr, juste avec tendresse
    moi qui suis une "vraie" citadine
    même si aujourd'hui je m'échappe
    la ville ma ville m'est parfois inconnue, mais je la redécouvre !
    je t'embrasse

    Posté par jeanne, dimanche 9 février 2020 à 13:13
  • @ Jeanne

    Et si tu savais comme Charmes me manque quand je m'en éloigne trop longtemps...
    T'embrasse fort

    Posté par Henri-Pierre, lundi 10 février 2020 à 10:10

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