Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

dimanche 13 octobre 2019

Petits riens

Un album de "photographies de famille", gisant là, parmi l'amoncellement hétéroclite des étagères d'une brocante, est toujours comme un appel au secours, je suis toujours ému devant ces "souvenirs" orphelins de toute mémoire, ces épaves de vies, ces réceptacles d'itinéraires à jamais évanouis dans l'anonymat ; ces échos, désormais sans caisse de résonance, cette succession d'événements majeurs ou mineurs, tristes ou joyeux se sont dissous dans les abysses des mémoires mortes ; une autre mort, définitive celle-là.
Aussi, m'arrive t'il de faire l'acquisition d'un de ces sarcophages argentiques pour offrir à ces vies éteintes un refuge décent, tourner de temps à autre les pages et tenter d'assembler le patchwork de ces instantanés, ultimes illusions de pérennité, bien incapables d'obéir à leur mission : fixer l'impermanent.
Mais il est aussi, dans les brocantes ou au fond de nos tiroirs de famille quelques brimborions, des pacotilles et des "menus objets" rescapés des "grands ménages" et qui, témoins d'époques révolues, nous susurrent ce qui fut, nous en restituant le parfum.
Je vous invite donc, via ces quelques disjecta membra, à quelques arrêts sur images, surgis parmi tant d'autres, des coins, recoins, tiroirs ou placards de la grande maison des bois.

13 octobre 2019 (1)Il n'y a guère, chez mon brocanteur favori du village de Blumerey, en ce fin fond de notre province

13 octobre 2019 (2)de l'Est, j'achetais un lot d'assiettes chinoises et, à plat sur l'étagère, un poussiéreux petit rectangle de verre m'intriga, je m'en saisis et, sans barguigner en fis l'acquisition, comme si j'obéissais à un devoir mémoriel.
Ce n'est qu'un modeste petit sous-verre qui déja été encadré par deux fois de bandes adhésives, bleue pour la plus ancienne, dorée pour la plus récente, la première étant, paradoxalement mieux préservée que la deuxième.

Et donc, me direz-vous, tout ça pour ça, pour ce petit "bidouillage", charmant certes, mais tellement banal ?
Mais enfin, vous répondrai-je, pas de mépris, s'il vous plaît, pour l'a priori d'insignifiance ; tenez, regardons-le de plus près le modeste tableautin, il est là prêt à nous récompenser de notre attention en nous livrant son histoire. Écoutons-le nous dire la délicatesse du minutieux petit bouquet au centre du médaillon de mince carton maladroitement découpé : une rose couleur de lilas pâle, deux pensées de jadis, fluettes et échancrées en ailes de papillon desquelles se dégage comme une senteur d'amour...
Retournons le petit cadre, entre le cartonnage accolé à la décoration et le papier qui fut bleu s'insère une boucle de ruban de soie passée retenant l'anneau de métal destiné à l'accrochage, et là, collée sur l'angle supérieur droit, une petite étiquette livre le secret d'une écriture menue, appliquée et élégante :
"Ce cadre a été fait le 30 juin 1855 par Paul Martin pour la fête de son père".
Vestige d'amour...
Il est des objets plus précieux que ceux dits "de valeur", Paul Martin, je ne sais qui tu étais, ton prénom comme ton patronyme, si courants, ajoutent à l'anonymat, mais, et c'est cela l'essentiel, tu avais le coeur sensible, le goût délicat et la main adroite ; je te promets, qu'autant qu'il me sera donné de le faire, d'être le dépositaire ton touchant sentiment de piété filiale, un peu de ton souffle habite maintenant la "chambre des iris".

Mes soeurs et moi avons toujours connu un petit coffre de bois monté sur des pieds en griffes de lion et recouvert de cuir repoussé peint ; au centre du couvercle un tondo du style "chapeau de triomphe" Renaissance encercle le profil d'un guerrier "à l'Antique", sur le reste de la surface courent  d'exubérants rinceaux.
Beaucoup d'effet pour bien peu de chose, ce coffret se hausse du col, ce n'est après tout qu'un petit objet de décoration, une méchante copie plutôt sommaire des somptueuses productions du siècle d'or de cet empire espagnol, où  le soleil ne se couchait jamais.
Car ce coffret, depuis Madrid, a toujours fait partie de l'univers d'Henriette, ma mère ; je ne sais si elle l'avait acheté ou s'il lui avait été offert, je ne sais même pas si elle y tenait vraiment, mais bon, il l'a accompagnée partout, peut-être même n'y prêtait-elle pas attention (pas plus que nous, ses enfants, au demeurant), mais elle y accumulait des petits riens, des petits bijoux de fantaisie, boutons d'oreille et autres menus objets de parure.
Je suis reconnaissant à mes soeurs de m'en avoir laissé la garde, le drôle de petit objet a été un fidèle et discret compagnon de toute une vie de femme, une femme qui m'est si chère, j'y garde à présent les quelques boutons de manchette dévolus à Charmes, ce seul bijou autorisé à l'homme étant aussi une sorte de lien, n'est-il pas vrai ?

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D'où diable, venait cette petite boîte en laiton à la dorure bien usée que contenait un des tiroirs de la chambre de Marie, ma grand'mère maternelle ? 
La dite boîte datée de "Christmas 1914", venait certainement de son mari, Jules, bien plus âgé que sa femme, grand'père que je n'ai jamais connu.
Sur le couvercle, toute l'arrogance belliqueuse d'un empire croyant encore en lui et à ses alliés : un beau profil de femme au chignon ondoyant occupe le centre d'une couronne de lauriers de la victoire symbolise certainement l'Angleterre post-victorienne, au-dessus un cartouche aux allures de blason proclame, en latin, s'il vous plaît,  "Imperium Britannicum", le profil tourné vers la France tourne le dos à "Russia", mais les trois puissances sont alignées sur le même registre. Plus discrets aux quatre angles, figurent de petits compartiments légendés "Belgium", "Japan", "Servia" et "Montenegro".
On plastronne encore en cette aube d'une guerre dont on ne mesure pas encore l'étendue du désastre, on fait confiance aux solides alliances, c'est ce que nous rappelle la petite boîte ; qui pourrait se douter, en ce premier Noël de guerre, de l'horreur absolue qui allait mettre l'Europe à feu et à sang et engloutir un ancien monde ?
Mais loin de moi l'idée de vous infliger une réflexion oiseuse sur l'Histoire, venons-en plutôt aux minuscules histoires que recèle l'objet vieillot, soulevons le couvercle de la boîte et tout un passé décomposé surgit du pêle-mêle de ces petites épaves devenues inutiles ; aux petits riens de ma grand'mère se sont ajoutés d'autres broutilles de maman, et, pour ne pas être en reste, j'ai ajouté ce badge trouvé sur un trottoir de San-Francisco et qui avait amusé et intrigué mes vingt ans "He's My Uncle John"...
Au hasard : quelques boutons de plastron d'habit de soirée, une pince à col de chemise "made in England" et des boutons de manchette dépareillés (coucou, grand'père jules), voici aussi un trace-lignes à manche d'ivoire, une pièce de monnaie espagnole en argent datant de 1891 et montée en porte-clefs, un scapulaire à l'effigie de je ne sais quelle Vierge et dont les cordons de soie se sont inextricablement mêlés à une chaînette en or, fragile noeud gordien que je n'ai jamais ni défait ni tranché, puis une relique de la mystérieuse "Bta (Beata) Joaquina", et aussi ce petit embout de vieil argent pour contenir les tiges d'un petit bouquet de jeune fille.
Les recettes de "bonne femme" découpées sur un journal et qui disent tous les bienfaits du bicarbonate et du vinaigre ne peut venir de maman pour qui les petites astuces ménagères n'ont jamais été une priorité.
Et enfin aussi, restés au fond de la boîte, en vrac, un médaillon de Sainte Vierge, une paire de petits ciseaux en forme de cigogne, etc. arrêtons là l'inventaire avant qu'il ne devienne vraiment fastidieux.

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J'ai refermé la boîte et l'ai rendue à l'obscurité d'un meuble d'où elle n'est certainement pas prête à sortir de nouveau, le tableautin a regagné sa place sur la tablette de la cheminée, le coffret est refermé sur les boutons de manchette attendant la prochaine occasion "habillée".

Qui, après moi, se donnera la peine d'écouter ces pauvres vestiges qui n'ont d'autre valeur que celle d'être de fragiles îlots de mémoire disséminés dans le vaste océan de l'oubli?
Bah... La question en vaut-elle la peine ?

Posté par Henri_Pierre à 15:35 - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

  • Petits riens précieux...

    J'adore ces petits objets qui émergent du passé... Ils surnagent, ils flottent, pleins de mystère et de mélancolie, parfumés d'Histoire aussi... Toi seul sait les honorer joliment, avec poésie... Merci Henri-Pierre !

    Posté par eva, jeudi 24 octobre 2019 à 17:42
  • @ Eva

    J'adore, tu le sais, ma fidèle amie, leur "prêter oreille", et donc, autant les partager, ces petits riens si pleins d'histoire

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 24 octobre 2019 à 18:23

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