Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

dimanche 6 octobre 2019

Provinces secrètes

La province française, trop souvent ignorée, italianocentrisme oblige, recèle au détour des rues, des places ou des jardins de ses villes et de ses villages, des trésors insoupçonnés : habitat rural, églises, nobles demeures, édifices publics, etc. sont fréquemment la récompense qui vous attend au bout d'un détour hors des chemins battus.

Ainsi, à la faveur d'une invitation à dîner, en ce septième jour du mois de juillet, la découverte de la préfecture de Besançon fut une fort belle surprise que je me propose de partager ici, comme un beau souvenir de ce brûlant été 2019 qui vient de s'abîmer en automne.
Le magnifique bâtiment du plus pur style louis XVI dont jamais je n'avais entendu parler, me ramena par la pensée aux beaux et familiers hôtels particuliers du Bordeaux de ma jeunesse.

07 juillet 2019 2 Besançon (16)

Besançon est une antique cité située aux confins de la Suisse ;  naturellement fortifiée par un escarpement en forme de cercle enlacé par une boucle du Doubs et dont la citadelle en est le verrou, la localité est déjà mentionnée par Jules César en 58 A.J.
Pour bien comprendre la raison de la construction de la noble demeure abritant aujourd'hui la préfecture, il convient de s'imprégner de quelques repères chronologiques :

L'histoire de la capitale comtoise,  est riche en péripéties comme c'est souvent le cas pour les cités frontalières ; avant de devenir définitivement française en 1674, Besançon est tantôt française, tantôt germanique quand elle n'est pas ville libre.
Avant la conquête romaine, en -58, l'oppidum gaulois Vesontio est possédée par les Germains et les Eduens de la Gaule celtique ; passe le temps, l'Empire Romain se délite et, quelques siècles plus tard, Clovis unifie les peuples gaulois, en 848 Besançon est réuni à la Francie médiane, et puis à la Lotharingie.
Ville libre pendant environ quatre-cents ans, sous la protection des Ducs de Bourgogne, Besançon connaît une ère de prospérité avant que les guerres de religion et celle de 30 ans ne la fassent sombrer dans la misère.
Suit une période d'instabilité, la ville étant même un temps espagnole, jusqu'à ce que Louis XIV et Louvois la conquièrent définitivement et que Vauban  dote la citadelle de fortifications dont le coût fut si élevé que le roi se demanda si les murailles n'avaient point été construite avec de l'or.

Nous pouvons donc affirmer, dès maintenant, que la noble demeure, Intendance avant que d'être préfecture, eût pour vocation d'affirmer la toute-puissance du pouvoir central,ce qui constitue une continuité au-dessus des aléas de l'Histoire, ajoutons avant de commencer la promenade en ce lieu de beauté, qu'au XVIIIe siècle, période qui nous intéresse, la cité s'agrandit considérablement, passant de 14 000 à 32 000 habitants, de nombreux monuments et hôtels témoignent de cette prospérité retrouvée.

L'hôtel de l'Intendance, conçu comme un hôtel particulier est construit, et c'est ce qui lui donne cette atmosphère si particulière qui le différencie de ses contemporains bordelais, en une pierre bayadère aux reflets dorés et bleus, la fameuse pierre de Chailluz, commune comtoise aux carrières de calcaire du Bajocien.

La grande innovation consiste dans la conception, devenue classique, de l'hôtel entre cour et jardin, ceux de l'ancienne aristocratie présentant une façade sur rue, comme ceux occupés jusqu'alors par les intendants, prestigieux, certes, tels les hôtels de Montmartin et d'Emskerque, mais alors "démodés".
L'édifice s'inscrit dans un plan d'urbanisme cohérent qui, à l'instar des agencements bordelais sous l'intendant Tourny, donne à la nouvelle ville une belle unité de style ; la cour sur rue, en cours de rénovation lors de notre visite, s'ouvre sur la rue Neuve, oblique, encadrée à droite par le grand Séminaire daté de 1775 et à gauche d'un vaste hôtel bâti en 1777, le néo-classicisme règne en maître incontesté et il en est de même pour notre Préfecture érigée par le nouvel intendant, homme des Lumières, Charles-André de Lacoré et sa très mondaine femme Marie Guyon de Frémont ; une correspondance avec Voltaire témoigne de l'ouverture d'esprit des nouveaux Bisontins.
La réglementation de l'époque imposait, pour toute construction érigée avec les fonds publics, le recours à un ingénieur, c'est donc à Henri Frignet que l'intendant confia les plans. Le projet de Frignet fut confié à Victor Louis, célèbre pour l'édification des galeries du Palais-Royal à Paris et le magnifique théâtre de Bordeaux, le brillant architecte bouleversa le modèle de 1770 pour lui imprimer sa si reconnaissable grammaire stylistique.
Le nouvel hôtel de l'Intendance fut inauguré en 1778, et c'est la Révolution qui ferma le chapitre de cette qualification, le bâtiment devenu Préfecture sous Napoléon ; cependant la vocation de représentation du pouvoir central, je me répète, reste la même jusqu'à nos jours.

Merci, cher lecteur, de votre patiente attention et ouvrons l'album de photos qui, mieux que tout discours, vous fera découvrir le magnifique et si peu connu édifice.

Via la promenade de Grand-Chamars, ancien champ de Mars de l'époque romaine, nous abordons la préfecture côté jardin, la façade est supportée par un toikobate en bossages au doux au relief, en son centre un escalier à double révolution conduit à un balcon semi-circulaire sur lequel s'érige, en corps central, une belle rotonde en demi-cercle, nous notons la menuiserie très raffinée des persiennes qui épousent l'arrondi de l'architecture.
Escalier et balcon sont surmontés d'une rampe soutenue de balustres en poire qui se prolonge sur l'horizontale des appuis de fenêtre du rez-de-chaussée. Les ornements sont rares qui animent la façade, seules des doubles guirlandes à retombées, emblématiques du style louis XVI, se positionnent entre les fenêtres du rez-de-chaussée et de l'étage, la corniche ornée de simples gouttes supporte une balustrade qui, démontée au XIXe siècle vient d'être restituée.
La rotonde est coiffée d'un dôme, apparemment un lanternon s'ouvre en son sommet, il ne m'a pas été donné de visiter les combles, je ne saurai l'affirmer. 

La façade sur cour, côté ville, reprend le même répertoire, elle est animée par un corps central en léger ressaut surmonté d'un fronton soutenu par des colonnes sans isolement reposant sur des stylobates, point de balustres en appuis de fenêtre, ils ne sont repris qu'au-dessus de la corniche en cohérence avec la façade sur jardin, le fronton à jour est percé d'un oeil-de-boeuf dans lequel s'insère une horloge à l'encadrement assez fleuri par rapport au reste de l'architecture, il faut dire que ladite horloge est venue remplacer les armes du roi de l'origine ; la légère modénature des rampants et de la corniche sont surmontés de simples gouttes. Comme dit précédemment, la cour débouche sur la rue Neuve.

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L'intérieur, entièrement démeublé à la révolution et remeublé partiellement au XIXe siècle ne présente d'intérêt que par les volumes et la sobre décoration, les salons sont spacieux mais non démesurés pour répondre à la fois au confort et à la sociabilité de cette fin du dix-huitième siècle.
Les boiseries de l'ancien salon de compagnie présentent la particularité d'avoir des panneaux qui épousent les angles au lieu d'être circonscrits par des parecloses, plus rien ne subsiste du mobilier ancien connu par les inventaires et dispersé sous la révolution, la couleur était rechampie en deux tons de gris à l'origine.
La salle à manger, vaste et lumineuse, présente des boiseries d'une grande sobriété, seuls les dessus de porte sont ornés de doubles guirlandes en rappel de celles qui ornent la façade sur jardin, une niche contient un poêle en faïence dont nous parlerons par la suite.
La pièce la plus importante reste le grand salon de la rotonde, les murs de cette pièce très harmonieuse sont rythmés de pilastres ioniques à cannelures rudentées, les restaurations récentes lui ont redonné son blanc d'origine qui met en valeur la magnifique pierre de Raviglotte employée pour les cheminées et la plinthe, l'or se fait discret et souligne simplement les encadrements des miroirs au-dessus des cheminées. Le mobilier d'origine a disparu évidemment, il est remplacé par un ensemble du début du XIXe siècle un peu trop "squelettique" à mon sens pour habiter les volumes, cependant les canapés situés dans l'arrondi des angles en épousent la forme.
Ce salon garde le souvenir éblouissant des fêtes d'inauguration et du grand dîner donné par Madame de Lacoré le 13 janvier 1779, pour célébrer la naissance de madame Royale,  fille tant attendue de Louis XVI et Marie-Antoinette.

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Quelques détails, en dessert au menu de cette visite, voici un détail de l'une des cheminées du grand salon puis, la magnifique entrée du vestibule et son escalier monumental à la rampe en fer forgé qui donne accès aux antichambres du premier étage (auquel je n'aurai pas accès, ce sont les appartements privés du préfet), les armes fleurdelysées royales sont restées in situ.
Enfin, le très élégant poêle de Kropper, le grand faiseur Parisien et qui fut livré dès 1777 avant l'achèvement des travaux, ainsi que s semblables, un peu plus modestes, qui chauffent plusieurs pièces plus intimes. On remarquera que le tuyau finit en palmier, ornement exotique très en vogue sous Louis XIV et repris au dix-huitième siècle.

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 Les soirées de juillet sont longues, le ciel moutone, l'heure se fait douce, un délicat dîner nous est servi en toute intimité près de l'orangerie également en pleins travaux de réhabilitation.
La fin de la journée se poursuit, tissée de rêves d'une époque révolue où, disait-on, il faisait bon vivre, nous le croyons sans peine même si cet univers privilégié n'était pas celui du commun des mortels...

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Le ciel s'assombrit, il est temps de rentrer vers l'hôtel, Besançon entre eaux et escarpements est terriblement belle, la nostalgie nous gagne déjà, il faudra revenir, restent à voir les musées, la cathédrale et son horloge astronomique et aussi toute une ville qui recèle, nous en sommes certains, tant et tant de richesses méconnues.
Au revoir Besançon.

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Posté par Henri_Pierre à 12:19 - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

  • d'Olivier Bauermeister sur facebook

    Magnifique bâtiment que je découvre grâce à tes lignes, cher Henri-Pierre ! Tu m’en avais parlé et je comprends maintenant ton enthousiasme.
    Ce bâtiment me rappelle un peu l’hôtel de Salm à Paris, auquel je suis très attaché parce que j’ai passé mon enfance juste de l’autre côté de la rue (les fenêtres de notre appartement donnaient sur la cour dudit hôtel).
    Bref, une passionnante recension de ce monument que j’aurais moi aussi grand plaisir à visiter un jour, si l’occasion veut bien se présenter.
    Merci de ce partage, mon cher ami ! 😊

    Posté par Henri-Pierre, lundi 7 octobre 2019 à 14:52
  • De Mitzy sur facebook

    Délicieuse visite servi par tes mots si bien choisis.......que, maintenant, j'ai déjà l'impression de connaître un peu Besançon !

    Posté par Henri-Pierre, lundi 7 octobre 2019 à 14:52
  • De Pierre Perrrin sur facebook

    Quelle grâce active ta plume, cher Henri-Pierre. J’admire.

    Posté par Henri-Pierre, lundi 7 octobre 2019 à 14:53

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