Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

samedi 31 août 2019

Double je : Extropection d'un enfant du siècle dernier

Avoir "bonne conscience"...
Je n'y ai jamais cru, ou peut-être jamais pu, le directeur de conscience de mon adolescence, encore une espèce disparue depuis que la pratique religieuse a disparu des codes sociaux de la jeunesse bien élevée, me faisait toujours grief de cette inaptitude à me fixer une ligne de conduite et à m'y tenir sereinement en bon petit chrétien, engagé de surcroît dans les mouvements de jeunesse chrétienne ; pour ce cher abbé V. j'étais "une boussole en perpétuelle recherche du nord".
Bien entendu, l'homme d'église ne voyait rien du théâtre d'ombres qui s'agitait sous le masque de l'amène jeune homme toujours souriant et prêt à aider son prochain.
J'ai grandi, mûri, vieilli, j'ai perdu cette soif de pureté, de perfection qui me semblait à portée d'effort ; le contingent et le relatif ont eu raison de mon exaltation d'absolu. Le prince Éric et Alix, publications dévorées par les adolescents de l'époque, ont sombré dans les profondeurs du scepticisme de "l'homme ondoyant" de Montaigne.
C'est avec une immense nostalgie que je me remémore ces luttes intimes de ma jeunesse qu'une inoxydable tendance à l'idéalisme me fait parfois revivre sur le mode amorti ; braises couvant sous le gris froid des strates de cendres empilées par les ans.

Le tableau

C'est en somme un ex-voto en hommage à mes combats intérieurs, que j'ai commandé à mon talentueux ami peintre, Jag de l'Île, en lui demandant de transposer sur la toile deux clichés de mes vingt ans, sur ce double portrait en blanc et en noir qui orne désormais un pan de mur de la bibliothèque.

26 août 2019 (6)

 Le modèle

26 août 2019 (2)

26 août 2019 (3)

 Vingt ans à San Francisco chez ma "tante d'Amérique" (oui, ça existe, même sans héritage
à la clef)...
Ladite tante, Catherine, était charitablement surnommée par ma soeur et moi "tante hippopotame" en référence à sa corpulence ; notez, au passage la bienveillance du jeune binôme vis à vis de celle qui leur avait offert dix longues semaines estivales de "rêve américain"...

Deux photographies, dans la chambre des iris, perpétuent la mémoire de la séance de pose chez l'un des photographes les plus réputés de la ville ; il fallait fixer dans le marbre argentique le remarquable événement.
Et cela fut fait dans la plus rigide observance des codes de la bienséance de la bourgeoisie américaine de l'époque.
Pas un seul mot à dire, le tailleur de mon oncle et la marchande de modes de ma tante nous attifèrent comme l'oeil scrupuleux de tante Catherine l'exigeait, ce qui mit quelque peu à mal la fraîcheur des dix-huit ans de ma soeur...

 

 

N'étant en aucun cas habilité à me poser des questions sur les éventuels démons qui pouvaient cabrioler sous la parfaite innocence de ma soeur, abandonnos-la sur ces clichés en l'agréable compagnie du grand frère bien-aimé pour ne plus s'intéresser qu'à votre jeune serviteur.

26 août 2019 (5)

26 août 2019 (4)

 

Voici donc les deux expressions qui ont servi à fixer, via le pinceau de mon peintre-ami, le double je dont il est ici question tout en vous faisant grâce, cher lecteur, de tout commentaire quant à l'implacable brushing qui, en France, était depuis belle lurette démodé.

 ( Je me dis in petto que, s'il y a pire en matière d'élégance que de faire selon l'expression consacrée "garçon coiffeur", c'est bien de faire "garçon coiffé")

 

 

 

 

Le double jeu

L'objet de ce long incipit est de justifier le choix de la commande de ce tableautin ; croyez-moi, il n'y a la aucune manifestation d'un ego exacerbé visant à dupliquer le contentement de soi.

Otto_Wegener_Comtesse_Elisabeth_Greffulhe_1899

 

 

A l'origine de ce qui pourrait passer pour une bizarrerie, il y eut, lorsque je travaillais sur un billet consacré à la comtesse Greffulhe, la découverte d'un double portrait d'elle, prouesse photographique de l'immense Otto Wegener ; la commanditaire de cette image de 1899 y resta fort attachée sa longue vie durant.
Fasciné par cette surprenante proclamation des parts d'ombres et de lumières de l'Incomparable, je décidai, en toute modestie, de lui emboîter le pas.

 

 

 

 

Et me voici donc, assis en noir, debout en blanc.
Noir. Assis confortablement, jambes croisées du poseur désinvolte s'essayant au sourire de la séduction, abrité derrière cette non-couleur abyssale, masque aveugle d'une façade en trompe-l'oeil. Tourné vers l'extérieur.
Debout et protecteur, éclairé du blanc révélateur, demi-sourire contraint rentré vers lui.
Combien étaient fortes les tensions qui crucifiaient l'esprit des pré-pubères et des adolescents de cette époque où le grand déballage public n'avait pas envahi le tissu social.

Noir de celui qui d'un revers de main chassait une mouche, la dépossédait de ses ailes et la posait sur la plaque brûlante du fourneau. Blanc comme la culpabilité qui suivait l'acte cruel ; ambiguïté délicieuse de la promesse de confessionnal purificatoire.
Trois Pater et trois Ave, repentir et expiation, âme toute neuve, il ne manquait plus qu'à réitérer quelques jours plus tard le supplice sur une prochaine victime expiatoire, coléoptère, hanneton ou têtard.

Noir comme les rêves indicibles, venus de je ne sais où, de terreurs nocturnes faites de monstres aux formes indécises mais à la malfaisance implacable, père et mère si aimants dans la vraie vie devenus des cauchemardesques tortionnaires Blanc comme la vie d'un adolescent aimé et protégé, vivant l'ordre et la sérénité avec l'ennui profond du petit provincial assoiffé d'ailleurs théâtre possible de ses rêves trop grands pour lui.

Noir coruscant des émotions troubles dispensées par les vedettes de cinéma affichées sur les façades des salles obscures, et des coup d'oeil furtifs sur certaines revues "de charme" chez le buraliste où on allait acheter le tabac de papa. Blanc des professions de foi, des élans de pureté absolue, des pudeurs intransigeantes de qui se rêvait en forteresse d'inexpugnable chasteté.

Noir des petits larcins de menue monnaie sous couvert de la confiance qu'inspirait un "petit jeune homme si bien élevé". Blanc comme le don rédempteur du produit de l'indélicatesse fait à un petit copain moins favorisé (et sûrement plus honnête).

Et longue est la liste de ce combat entre le Bien et le Mal, ce balancement entre "mauvais penchants" et victoires sur soi, le Henri-Pierre blanc et debout savait triompher aussi du Henri-Pierre noir assis sur son penchant à la mollesse.

Je n'ai jamais osé jusqu'à présent me livrer à cet effeuillage, à me résoudre à dire le ménage fait par le biais de cette chronique de l'extime-intime.
Au fil des années, les mesonsonges de moins en moins assumés me sont devenu insupportables et j'ai peu à peu sorti la pitié de moi pour la tourner vers tout être vivant.
En vieillissant, je suis devenu adulte, plus ou moins...

Qui croit encore à l'innocence de l'enfant ?
Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'on vient sur terre en petit sauvage, vierge de tout principe et que seule l'éducation peut polir l'âme et le sentiment, charger peu à peu notre barda de vie du viatique du respect et de l'attention à autrui ; sans mes parents, sans les enseignants qui ont jalonné mes jeunes années de la maternelle à la faculté, sans tous ceux qui m'ont donné en héritage toutes ces valeurs humaines, l'être sombre n'aurait jamais pu donner (re)naissance à l'homme civilisé vers lequel mes efforts tendent toujours, rien n'étant jamais acquis.

 

Posté par Henri_Pierre à 17:52 - Commentaires [21] - Permalien [#]

Commentaires

  • Reflexiones profundas

    Qué bien sabes explicar todo lo que simboliza ese fantástico retrato doble que me ha saludado cada mañana de mis dias en Charmes! Especial y siempre atento.

    Posté par Macu, samedi 31 août 2019 à 23:59
  • C'est tout ? Je m'attendais à des révélations bien plus croustillantes ! Tu es bien sage mon immaculé 😋

    Posté par Painpinette, dimanche 1 septembre 2019 à 08:13
  • @ Macu

    gracias, prima querida, y hasta de lejos te saludo varias veces por dia pensando en ti

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:22
  • @ Painpinette

    Tu ne voudrais tout de même pas que je te dévoile mes recettes de cuisine, non mais ?

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:23
  • De Michel Stoekhem sur messenger

    Cher ami lointain, quel beau texte que je découvre à l'instant, et qui évoque en moi tant de choses. Adolescent, j'ai moi aussi été nourri par Serge Dalens (que j'ai d'ailleurs rencontré), et le choc entre l'idéal et la réalité prit la forme d'une boîte de Ravioli Buitoni : déjà gastronome à 13 ans, j'obtins de ma mère - qui détestait cela - le droit de participer, à titre d'essai, à un weekend scout organisé par une troupe liée à mon collège, et un repas détestable, joint à une vulgarité certaine de ce qu'on me fit faire comme jeux et activités, m'éloigna à jamais du scoutisme. Peu après, je lisais Wilde et, évidemment, j'ai pensé à Dorian Gray en vous lisant, sachant qu'en noir et en blanc vous m'en semblez fort éloigné, mais pas tant que cela de son auteur pour ce qui est de la subtilité du trait. Au reste, vous donnez corps à ce qui constitue nos difficultés - différentes en fonction des individus - et aussi nos beautés d'être - qui devraient, elles, tenter à l'universalité, voire à une certaine uniformité (ah! si tout le monde était lucide et bon, mais peut-être s'ennuierait-on un peu), et dès lors ce double portrait est celui d'une humilité, non d'une auto-glorification. Je vous salue amicalement.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:25
  • De claude-Alain Planchon sur facebook

    On se connaît un peu mieux maintenant. Merci du partage 🤗

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:31
  • De Majid Lakhdar sur facebook

    Dédramatiser ses angoisses récurrentes jusqu'à ce qu'elles deviennent furtives et indolores , digérer le temps qu'il faut ses rancoeurs tenaces jusqu'à devenir miséricordieux avec les vicissitudes de la vie en général et avec ceux qui nous ont profondément offensés en particulier , enfin reléguer les considérations générales au second plan pour mieux se concentrer sur ses passions et ses plaisirs intimes ( "cultiver son jardin" comme le dit si bien Voltaire à travers son Candide ) ... C'est la démarche que j'emprunte depuis peu . Elle m'apporte de plus en plus de sérénité stable qui permet de développer durablement sa bonté et de moins en moins de tumultes intérieurs lancinants , sources d'emportements regrettables . C'est peut être le début de la sagesse que je suis en train d'expérimenter même si je laisse encore très souvent cours à la douce folie toujours en moi ( heureusement inoffensive celle là ) , cette soupape indispensable à tout un chacun normalement constitué qui est traversé par des sentiments contradictoires violents de son premier à son dernier souffle . Bon courage et bonne continuation Khouia El Aziz . Khoud boussa kbira

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:33
  • De MAV sur facebook

    Blanc et noir dualité, binaire, 2 éléments 2 symboles qui correspondent à la juxtaposition des contraires ou opposition des contrastes.
    Dualité et unité, le plus et le moins.
    Epreuves et joies, amertume et douceur se succèdent et s’alternent dans nos vies. Vaincre les obstacles, surmonter les chagrins et les peines c’est l’apprentissage progressif de l’équilibre et de l’harmonie intérieur, jalon de libération...Blanc et noir, l’ombre et la lumière 💡 finalement comme une partition de musique, tu es une douce mélodie 🎈

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:33
  • De Mitzy sur facebook

    Chez chacun il existe ces deux facettes......celle qui gagne et celle que l'on nourrit

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:34
  • De Pierre Perrin sur facebook

    Bravo pour ces confidences, cher Henri-Pierre. Content de savoir le noir et que l’adulte l’a pratiquement évacué. Bonne évolution, bonne éducation bien sûr. Bonne soirée

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:35
  • De catherine Bélier sur facebook

    pauvre tante Catherine, si j'ai le même prénom, j'espère ne pas avoir le même surnom. ... 😇 ou 👿 qui peut dire être tout l'un ou tout l'autre ?

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 09:35
  • De Patrick-Tom sur facebook

    " Double " lu...J ' aurais au moins apprécié ce style tout à coup un peu décanté et plus simple qu 'à ton habitude......Les " révèlations " ne m ' ont certes pas renversé, et ce petit précis du " Scrupule " me semble bien anodin et, finalement, fort peu à charge ( 😈 ): bref, un peu le noir et blanc de monsieur Toutlemonde...Et je te rassure, même sans ce très fracassant coming-août de ton immmmense turpitude sournoise, personne ici ne t 'aurait jamais donné le Bon Dieu sans confession - ni même avec, Amen..^^ )...Il parait que si les " Ombres " viennent à tourmenter un particulier en sommeil ( via cauchemars ), c 'est qu'il ne les a pas encore vraiment regardées en face, ni " intégrées: bref, que le fameux Surmoi se contente de peu, et à bon compte...Hi hi...Mais je ne sais pas, c 'est ce qu ' " on " dit...Hi hi...Un soupçonneux de nature verrait dans ces mini-épanchements, comme une espèce d 'encre de seiche, " propre " à occulter le pire !! hi hi....Bon, j'ai pas rien dit, et ma sulfureuse réputation va encore chauffer d 'un degré céans....

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 19:21
  • D'Eve sauze-Chapel sur facebook

    Extropection ou expectoration de sa dualité si légitime lorsqu'on se construit? Il est rassurant pour moi de savoir que tu es capable du meilleur comme du pire, tu es vivant et c'est bon! Et nos parts d'ombre font resplendir nos clartés. Au fait, as-tu d'autres couleurs à nous présenter? Quelques arcs-en-ciel, quelques rougeurs de front, quelques autres bleus de l'âme et des rires couleur soleil? Je t'embrasse cher double je ou double tu! Bravo au peintre!

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 septembre 2019 à 19:22
  • Je suis content que tu sois content du resultat (valga la redundancia), mais prochainement je te ferai des photos à ma manière, sans brushing

    Posté par Jag de l'île, lundi 2 septembre 2019 à 09:15
  • Je découvre Jag de l'île...
    Comme Michel Stoekhem j'ai pensé un instant à Dorian Gray...

    Posté par eva, mardi 3 septembre 2019 à 15:48
  • @ Jag

    Pronto, si, prontito. Vaya ilusion

    Posté par Henri-Pierre, lundi 9 septembre 2019 à 23:40
  • @ Eva

    Ravi de te faire connaître ce peintre aussi sympathique que talentueux

    Posté par Henri-Pierre, lundi 9 septembre 2019 à 23:41
  • en blanc et noir

    impressionnée par le tableau
    par les mots...
    il fallait oser
    et la peinture et les mots
    blanc , noir, tu es mon frère d'âme
    quelle que soit la, ta couleur

    Posté par jeanne, mercredi 18 septembre 2019 à 14:59
  • Inspiration

    Eh bien moi qui suis un brimborion de l'écriture, je pense que je vais m'inspirer de votre article - et d'autres sans doute - à deux titres.
    Premièrement une source de formulations, d'images qui me seront, par exemple fort utile pour mon blog
    deuxièmement une réflexion sur une expérience d'enfance et de jeunesse très liée à la religion qui m'a occasionné, aussi, certains tourments et interrogations.

    Posté par thomas, dimanche 29 septembre 2019 à 19:22
  • @ Jeanne

    Comme tu as raison ma sœur d'âme, du blanc au noir, et souvent dans l'entre-deux du gris, toutes ces rives et ces antagonismes confluent vers l'unicité de soi.
    T'embrasse

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 29 septembre 2019 à 22:29
  • @ Thomas

    Bienvenue, Thomas, ici et merci de votre visite.
    Que mes modestes lignes puissent trouver écho m'est grand plaisir, qu'elle puissent être source d'inspiration m'est un honneur.
    A très bientôt.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 29 septembre 2019 à 22:32

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