Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mardi 30 juillet 2019

Haute-Marne

Dix-huit ans révolus, déjà, que j'habite Charmes en l'Angle, cette grande maison des bois ; progressivement, les séjours en la "résidence secondaire" se sont allongés dans le temps au détriment de Paris où je ne fais plus que passer, quand bien même l'appartement de la capitale reste mon officielle "résidence principale".
De cette région, je ne connaissais pas grand chose, seule la haute silhouette de la fameuse croix de Lorraine, dressée au coeur des forêts de Colombey-Les-Deux-Églises et entrevue lors de voyages, notamment vers l'Allemagne, m'était restée en mémoire.
Et pourtant, c'est ici, en ces confins de la Lorraine, là où la Champagne s'apprête à flirter avec les Vosges, que me sont venues des racines inattendues.
Je vous invite à parcourir, en ma promenade familière de huit kilomètres, ce lieu qui a su s'inscrire dans mon ADN mental.

Au débouché de la grande allée qui dessert la maison, je prends la route qui file ver Charmes-la-Grande ; petite pensée pour Belle ma belle chienne fugueuse victime de la circulation ; la route me l'avait donnée, la route me l'a reprise après sept ans de complicités.
Une terre devient sienne quand des pans de votre vie y reposent à jamais...
La route suit la vallée du Blaiseron, petit affluent de la Blaise dont les méandres paressent entre coteaux boisés et pâtures, il a fait très chaud, la blondeur des après-moissons se détache avec intensité sur le décor des épaisses frondaisons, j'aime ces temps de chaleurs intenses où le temps semble arrêté par la pesante incandescence du soleil.
Me reviennent toujours en mémoire les vers de Lecomte de Lisle : "Midi, Roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine" ; La Terre est assoupie en sa robe de feu..."

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Seules deux automobiles interrompent l'assoupissement de Charmes la Grande en cette fin de matinée ; je ne sais si des regards me suivent derrière les persiennes rabattues, comme il est d'usage dans les bouts du monde de nos provinces, mais ce magnifique cheval de trait au chômage technique pour cause de mécanisation, cheval d'orgueil d'une contrée où ses ancêtres charriaient les troncs d'arbres destinés à brûler dans les hauts-fourneaux disparus eux aussi, me salue, découvert et en toute franchise.

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A l'entrée du village, une forte pente monte vers le faîte du coteau et là, s'amorce une montée de deux kilomètres environ qui vous vide de votre souffle mais vous donne enfin accès aux vastes respirations du sauvage ; le ciel moutonne, une brise tiède caresse la torpeur ambiante, le silence est total.
Le paysage qui dit si bien ces confins de la Champagne, une Champagne sans production de vin éponyme, voit la culture épouser la forêt pour la quitter ensuite et la ré-enlacer, les haies frémissent du chant des oiseaux qui les peuplent, ce seront les seuls animaux aperçus, le soleil approche de son zénith, renards, chevreuils et sangliers ne quittent pas la fraîcheur protectrice de leurs bauges ou de leurs terriers.
Une touffe de chardons, rescapée de la sécheresse, nargue de toute la fraîche insolence de son rose lumineux, ses aînés moins chanceux réduits à des épures cassantes comme verre.

 

 

On voudrait pouvoir ignorer que notre terre nourricière n'est quasiment plus, dans ce monde de course folle au rendement maximal, qu'un socle pour les engrais, l'aspect est encore si illusoirement beau que l'on revit malgré tout les souvenirs de nos moissons d'enfance ; aucune gigantesque machine agricole ne vient nous rappeler notre ère de la mécanisation, mais les empilements de bottes de paille rythment le ciel, à contre-jour, de ruines de châteaux de légende ; l'éternité de ces campagnes offre toujours le charme de ses fleurs des champs immémoriales : les taches de sang des ponceaux et l'azur des barbeaux.

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Et toujours, sous la splendeur moutonnante des cieux, toujours et encore, le mystique mariage de la terre cultivée offerte du mystère ombreux des bois célèbre à l'infini les noces de Gé et de Pan.

Cependant, l'observation attentive du sol révèle l'affleurement des scories vitreuses nées des coulées des fontes de jadis ; la  région de feu de l'âge du fer fut longtemps riche, très riche, de par la production de fonte; ma maison, apanage des Guise et puis des Orléans, inonda, comme tant d'autres demeures de la région,  les capitales d'Europe et d'Amérique de ses fontaines et monuments avant que l'activité ne disparût à la fin du XIXe siècle. Seule une fonderie dont je parlai ici naguère subsiste sur quelques sites. Seule l'opulence de ces riches maisons et châteaux de maîtres de forges, hélas souvent dégradés et même abandonnés, témoignent des jours d'abondances révolues.
Depuis longtemps, les clameurs se sont tues, sous le ciel infini, les chaumes n'en finissent plus de se dorer au soleil.

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Horizons de Haute-Marne, cieux à perte de vue que chantait si bien le Général de Gaulle  dont le bureau en forme de carène pourfendait ces paysages qu'il aimait tant...
Se fondre dans l'immense, se noyer dans le vert et se griser d'air tel un engoulevent insatiable, au chant intense, vierge de sons mais riche en vibrations de l'âme.
Âme d'un pays oublié devenu pauvre, peut-être parce qu'il a oublié ses richesses et n'a pas su passer de l'ère industrielle à celle du tourisme vert et culturel, âme vendue aux promoteurs d'éoliennes qui t'injurient en crachant à tes cieux, par dessus les frondaisons, les moulinets pathétiques et dérisoires de la pollution visuelle.
Mais d'autre part, Ô ma terre d'élection, tu triomphes de l'indigence des temps par un excès de beauté tel que qui t'injurie, sans t'atteindre s'avilit.
Je dirai ici, un jour, tes splendeurs méconnues...

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Le midi plombe l'air un peu plus, j'ai redescendu la pente d'ornières et de bosses qui me ramène à Brachay, j'ai traversé la route et emprunté le chemin de l'autre côté de la rive du Blaiseron, puis, tournant le dos aux éoliennes, toujours entre couvert des arbres et découverts des champs, j'atteins enfin la demeure tapie au creux de ses eaux et de sa verdure.
Je crois bien que j'ai faim...

29 juillet 2019 (31)

 

 

Posté par Henri_Pierre à 23:34 - Commentaires [20] - Permalien [#]

Commentaires

  • ... et soif aussi ;-)

    Le Général, depuis son bureau avait vue sur la France quand il levait les yeux.

    Posté par Marie, jeudi 1 août 2019 à 20:08
  • @ Marie

    En tout cas il a fait de magnifiques déclarations d'amour à cette terre dans ses écrits.
    Quant à la soif, je suis un vrai chameau...
    Merci, amie fidèle de ta visite

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:44
  • De Mitzy sur facebook

    Tu as écris......et si bien que j'ai cheminé à ton côté dans ce paysage que tu aimes tant, ensoleillé, et te ramenant vers cette demeures si élégante et paisible ....

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:45
  • De Pierre Perrin sur facebook

    Très belle évocation pour laquelle je te remercie, cher Henri-Pierre. Quelques phrases « cochées », mais elles forment un tissu solide et souple à la fois et si agréable à l’oreille. « Une terre devient sienne quand des pans de votre vie y reposent à jamais. » – « les fleurs des champs immémoriales : les taches de sang des ponceaux et l'azur des barbeaux. » – « Ô ma terre d'élection, tu triomphes de l'indigence des temps par un excès de beauté tel que qui t'injurie, sans t'atteindre s'avilit.
    Je dirai ici, un jour, tes splendeurs méconnues... »

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:46
  • De Brigitte Halter sur facebook

    Magnifique région autochtones,
    Authentiques,
    Sincères et riches en amitiés !!!❤️

    Biz

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:47
  • d'Eve Sauze-Chapel sur facebbok

    Calme et pensif voyage sur tes terres, aux senteurs de naguère. Vivre de ses Charmes 😉

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:48
  • De Pierre Perrrin sur facebook

    Tu as osé, Eve : Vivre de ses Charmes. Alors je dirai dans ton ombre : Vivre sous son Charme. Bonne soirée.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:48
  • De Nicolas Bleuscher sur facebook

    Vivre à l’Angle de ses charmes...

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:49
  • de Stanislas de la Foye sur facebook

    Cette terre d’élection t’inspire de beaux sentiments et mots, merci de les partager avec nous !

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:50
  • De Michel Stokhem sur facebook

    Je crois qu'il n'y a rien de plus noble que d'aimer une terre oubliée (de celles dont effectivement les promoteurs d'éoliennes raffolent) et d'en chanter les beautés. Surtout quand elles ont porté une prospérité - ici les forges, là les anchois, les tilleuls, les vers à soie ou les locomotives à vapeur - qui n'est plus et ne reviendra jamais.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:51
  • De Michel Stokhem sur facebook

    Bien sûr ! Ce ne sera plus la prospérité au sens d'antan - souvent brusque, tant dans l'essor que dans le ressac - mais une autre, que nous avons tous à (ré)inventer.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 août 2019 à 22:52
  • Que c'est beau chez toi !
    "Se fondre dans l'immense, se noyer dans le vert et se griser d'air tel un engoulevent insatiable, au chant intense, vierge de sons mais riche en vibrations de l'âme." et je ressens bien ce que tu écris là, en ouvrant tes photos...

    Posté par eva, vendredi 2 août 2019 à 10:53
  • @ Eva

    Si heureux que tu apprécies...

    Posté par Henri-Pierre, samedi 3 août 2019 à 00:46
  • d'Olivier Bauermeister sur facebook

    Comme toujours, on te suit dans tes pérégrinations, toujours avec le même plaisir. Parce qu’elles sont faites de contemplation, de rêverie, de culture et d’affection véritable. A ce propos, tout comme Pierre Perrin, j’ai particulièrement aimé « une terre devient sienne quand des pans de votre vie y reposent à jamais »...
    D’ailleurs, tu sais quoi, mon cher Henri-Pierre ? Tu sais si bien traduire les charmes de ce pays qui en a à revendre, que tiens ! je crois bien que je vais venir y faire un tour prochainement ! 😉

    Posté par Henri-Pierre, samedi 3 août 2019 à 00:49
  • d'Anthony Goret sur facebook

    Bel hommage cher ami. On en croise des éoliennes qui sommeillent plus qu’elles ne tournent hélas ... Il suffit d’arpenter les autoroutes qui traversent la France.

    Posté par Henri-Pierre, samedi 3 août 2019 à 00:50
  • d'Anne Wendling-Dauvin sur facebook

    oui très beau ... l'attachement à une terre quand un morceau de votre vie y repose pour l'éternité... philosophique même 😊

    Posté par Henri-Pierre, samedi 3 août 2019 à 00:51
  • De Jean-Pierre Robin sur facebook

    Dans notre belle langue française, les mots ne sont pas interchangeables et ils possèdent chacun leur propre signification mais si je reste dans l'à peu près : "pavot" et "bleuet" me sont beaucoup plus familiers mais c'est toujours un plaisir pour moi d'apprendre de nouveaux termes qui m'étaient jusqu'à présent étrangers. Cela dit, ma curiosité et ma soif d'apprendre m'emmènent toujours à découvrir d'autres régions ou d'autres pays qui sous votre plume expérimentée m'entraînent vers d'autres voyages intérieurs et je me laisse facilement conquérir à travers l'histoire et les typicités de cette région accompagnée de belles images.

    Posté par Henri-Pierre, samedi 3 août 2019 à 12:19
  • De Catherine Texeraut sur facebook

    Toujours cette verve littéraire ! On te lit avec délice !

    Posté par Henri-Pierre, samedi 3 août 2019 à 12:20
  • Te lire est toujours un bonheur : tout est raffinement.
    Et tes photos sont splendides...
    Mais tu connais mon allergie à la campagne qui m'angoisse et me rend infiniment triste...
    Aussi fus-je soulagée de rentrer à Charmes dont je ne sortirais jamais à ta place.
    Et puis, je ne me sens ni l'énergie, ni la volonté de monter des côtes raides et de 2 km !!! On voit que tu es jeune !
    Je t'embrasse, ami cher. <3
    Laura

    Posté par laura, dimanche 4 août 2019 à 15:40
  • @Laura

    Oh mon Dieu, ma délicieuse amie, il faut le dire vite que je suis jeune...
    J'essaie tout simplement de me "maintenir".

    Posté par Henri-Pierre, lundi 5 août 2019 à 17:54

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