Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

lundi 7 janvier 2019

Hybris

Hybris, ou encore hubris : sentiment de démesure extrême fait de passions et d'orgueil exacerbés qui appelle fatalement la vengeance des dieux, la destruction, la némésis.

La légende grecque nous fournit en illustration Prométhée ou Icare et la religion Lucifer ;  l'Histoire nous donne en exemple Kassapa 1e, le roi patricide, le fondateur du palais-citadelle de Sigiriya.
En ce moment de notre Histoire, où l'hybris collective fait de l'homme, par ivresse de pouvoir et soif de lucre le destructeur conscient de la planète, nous pouvons voir déjà les prémisses des effets de la colère de Gé, la Terre-Mère, violée et bafouée.

Mais transportons-nous à Anuradhapura, capitale sacrée de ce royaume cingalais depuis déjà sept siècles, en cette année de grâce 473 où le premier monarque de la dynastie Moriya, le puissant Dhatusena, vient d'être, suite à une révolution de palais, détrôné par son fils, Kassapa.
Aucun ingrédient ne manque à cette histoire de folie du pouvoir, de trahison et de vengeance, pas même le dignitaire félon qui, pour se venger d'un différend, manipule méthodiquement les comparses aveuglés par leurs passions, en l'occurence, Migara, chef des armées royales qui mit ses forces au service de Kassapa afin qu'il détrônat son père.
L'horrible forfait couronné de succès, l'héritier du trône, Mogallana, demi-frère cadet mais légitime car né d'une épouse royale alors que Kassapa n'est que le fils d'une concubine non royale, s'enfuit en Inde du sud le coeur débordant de ressentiment.
Le rusé Migara fomente un complot qui conduit Kassapa à emmurer son père, ajoutant ainsi le patricide à l'usurpation, le nom sous lequel le retient l'Histoire est celui de Pithru Ghathaka Kashyapa, autrement dit Kassapa le Patricide.

10 décembre 2018 Anuradhapura_Mihintale (139)

Anuradhapura dont les impressionnants vestiges témoignent de sa splendeur passée, touchée dans ce qu'elle avait de plus sacré, ne cacha point son horreur indignée devant tant de vilenie, si bien que le nouveau roi, en proie à la réprobation de la ville et hanté par la crainte d'un retour armé de son frère, entreprit de fonder sa propre capitale pour se mettre à l'abri.
Et ce fut le rocher de Sigiriya qui parut lui offrir toutes les garanties nécessaires.

09 décémbre 2018 Sigiriya_Polonnaruwa (37)

Vaisseau fantastique émergeant de l'immense nulle-part de la jungle, nimbé de vapeurs de brume il flotte, le rocher formidable, massif et onirique au-dessus des vagues ondoyantes de la canopée.
Du haut de ses 370 mètres, l'impressionant rocher de Sigiriya cerné de plaines s'aperçoit de fort loin, se précise au fur et à mesure de l'avancée aimantant les regards, intimidant comme une puissance incompréhensible, fascinant comme une possibilité de frissonnants mystères aventureux
C'est cette forteresse naturelle que le régicide élaborera en citadelle inexpugnable, sa nouvelle capitale sommée de palais et de bassins de plaisance féeriques. Ce projet fou sera mené à bien en un temps record faisant ainsi de Sigiriya une parenthèse de vingt ans dans l'histoire des rois d'Anuradhapura.
Avant Kassapa le rocher était habité par des moines anachorètes et de cette occupation nous restent les témoignages de quelques décors pariétaux et un Bouddha couché de treize mètres, notons au passage qu'après la défaite de Kassapa la ville sera rendue aux religieux pour sombrer peu à peu dans l'oubli, noyée dans la sylve avant que les découvertes archéologiques du dix-neuvième siècle ne lui donnent une deuxième vie.
Sur ce fond de toile historique je vous invite à la découverte de l'ancienne capitale de ce roi aux rêves trop grands pour un homme, un homme cruel et paranoïaque, amateur d'art et de jardins raffinés.
Passée la double enceinte de murs et de canaux qui ceinturait la ville, la succession de jardins de styles divers rappellent curieusement Versailles ; anticipons la découverte par une vue d'ensemble offerte du haut d'une des terrasses du palais sommant le rocher afin de comprendre l'organisation des jardins : l'axe central, une immense promenade rectiligne divise l'espace en deux parties rigoureusement symétriques faites de parterres géométriques, de canaux et de bassins ; ces water gardens ne sont pas sans me rappeler le jardin à la française cher à Louis XIV, où l'homme assujettit la nature à sa vision d'un monde idéal.
Une lente déclivité qui va s'accentuant progressivement amorce la montée vers la citadelle, c'est sur ce sol en pente parsemé de rochers que les jardiniers du roi se soumettent aux caprices de la nature, nous avons quitté le jardin raisonné pour un savant semblant de chaos, des jardins pittoresques les Boulders gardens, ou jardins de rochers, curieusement parents des jardins anglais de Versailles, où une reine jamais en retard d'une mode se fit construire un univers champêtre au naturel avec ses méandres et sa fausse grotte plus vraie que nature.
Enfin, des escaliers taillés dans la roche se faufilant entre deux rochers faisant porte, ouvrent l'accès aux Terrace gardens destinés aux cultures vivrières. Un  potager du Roy sous les tropiques...

09 décémbre 2018 Sigiriya_Polonnaruwa (92)

09 décémbre 2018 Sigiriya_Polonnaruwa (28)09 décémbre 2018 Sigiriya_Polonnaruwa (114)

Kassapa, ne se contentait pas de cultiver les plantes ornementales, il s'adonnait aussi au culte des femmes-fleurs qu'il aimait passionnément ; une rampe vertigineuse mène jusqu'à un long corridor concave où la paroi de l'anfractuosité naturelle est ornée de fresques représentant une théorie de ravissants portraits féminins représentatifs des canons les plus purs, les plus classiques de l'art cingalais ; il reste vingt et une ineffables beautés sur un ensemble qui, pense t'on, en comptait cinq-cents.
Sensuelles et fluides les créatures de rêve parées essentiellement de bijoux et d'écharpes bayadère ploient leur corps avec grâce en des gestes d'offrande, aux dieux ou à l'amour, de lotus et de coupes à libation.
Un gardien, devant mon admiration qui gênait la circulation de l'étroite galerie, loin de s'en offusquer me prit à partie pour me livrer sa lecture de ces représentations, il s'agirait selon lui des femmes et concubines du roi, y distinguant même deux types physiques : les compagnes royales arrivées d'Inde du sud et celles originaires de l'île même ; explication quelque peu terre à terre mais cohérente dans ce pays où le pouvoir s'est toujours disputé entre Tamouls hindouistes et Cingalais bouddhistes.
Pour d'autres esprits plus éthérés il faudrait y voir des Apsaras, ces nymphes à la beauté parfaite de la mythologie hindoue.

Je vous laisse le choix de la version qui vous conviendra le mieux, mais admirons tous, leurs cheveux poudrés de vert, leurs cous ployants et leurs seins lourds ainsi que la mollesse d'oreiller de leur ventre si éloignée des diktats modernes des salles de fitness mais si propice aux abandons de l'amour.
Divines ou humaines le Damsels restent révélatrices de l'érotisme raffiné qui régnait à la cour du monarque.
Le mur-parapet longeant la galerie est enduit d'un revêtement qui, réverbérant les rayons du soleil éclairaient doucement les jeunes femmes, et de ce fait connu sous le nom de mirror wall.

09 décémbre 2018 Sigiriya_Polonnaruwa (7)

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Toute bonne chose ayant une fin, il faut bien se résoudre à quitter les séduisantes courtisanes et poursuivre l'ascension vers le palais-forteresse ; la galerie débouche sur une esplanade où une volée de marches taillées dans la pierre permettent l'accès au premier niveau de l'ascension, l'escalier prend place entre les deux pattes d'un gigantesque protome de lion en briques qui devait parfaire la ressemblance du rocher avec l'animal incarnant l'autorité royale ; de cet appendice, seules subsistent ces griffes.
Cette première étape, aisée, de l'ascension se poursuit par une série d'escaliers suspendus agrippés aux parois verticales du socle colossal, exercice à déconseiller aux explorateurs sujets au vertige... Cependant l'intrépide est récompensé par la vision de ce que son imagination la plus folle n'aurait pu lui laisser pressentir,  l'invraisemblable ensemble palatial des nues, mirador improbable d'horizons sans fin, se mérite.
Les vestiges de salles creusées à même la roche et complétées de murailles de briques s'étagent en pyramide sur ce piton de l'impossible où la démesure du patricide s'exprime en gigantesques bâtiments étagés dans un rêve dément où se rejoindraient le Potala et la Cité Interdite.
Le bastion des cieux dit avec force l'obsession de la sécurité chez celui qui a enfreint toutes les lois, rien ne peut se dérober à la vue, on surplombe à la ronde l'immensité de la plaine, aucune attaque surprise n'est possible.
Le luxe des palais, des piscines d'agrément, du trône taillé dans le roc racontent l'ivresse de la puissance dans l'abandon à tous les plaisirs.
Tout est prévu, l'usurpateur peut dormir tranquille.
Sauf que...

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... Soeur Apsara, toi la Belle aux yeux d'étoile, toi la Voluptueuse aux lèvres si savantes, ne vois-tu rien venir ?
- Je vois mon Roi, une armée, immense, qui ondule inexorablement dans notre direction.
- Bah, bah, ma Douce, reprenons nos langueurs, nul ne pourrait franchir les accès si étroits, j'ai tout prévu dans notre aire inatteignable.

Nous sommes en 495, vingtième année du règne de Kassapa, l'homme qui défia les dieux, le roi qui voulut régner près des nuages.
Mogallana le demi-frère légitime, vient assouvir sa rancoeur et reconquérir son trône à la tête d'une immense armée.
Kassapa a tout prévu, un système d'irrigation qui assure l'eau vitale.
Kassapa a tout prévu, sauf... le ravitaillement.
Faiblesse de Kassapa qui a voulu égaler les dieux.
Après une semaine de siège, les défenseurs sont affamés et c'est la fin de Kassapa.
La version la plus répandue de la mort du mégalomane : ses troupes fuient devant les assaillants, Kassapa tente une sortie mais son éléphant trébuche, désespéré, il se tranche la gorge avec sa propre épée.
Une autre version : Affamé, l'usurpateur se rend à son frère qui l'assassine.
Là aussi, selon votre sympathie pour ce personnage hors normes, je vous laisse le choix entre la sortie glorieuse ou la fin misérable.

La ville d'Anuradhapura, antique capitale depuis 377 avant JC, redevint le centre du gouvernement jusqu'à sa destruction par la dynastie tamoule Chola au Xe siècle ; A cette ruine succède la gloire de Polonnaruwa, nouvel épicentre du pouvoir.
Mais ceci est une autre histoire.
Sigiriya, abandonnée, enfouit le souvenir de ses vingt ans de splendeur sous la touffeur moite et étouffante de la jungle envahissante ; désormais, seuls les macaques hantent les ruines grandioses ; entre deux facéties, cette guenon au regard insondable médite, j'en suis certain, sur la vanité de toute entreprise humaine.
hybris, némésis...


09 décémbre 2018 Sigiriya_Polonnaruwa (67)

 

Posté par Henri_Pierre à 01:22 - Commentaires [7] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Entre émerveillement et désolation.
    Fabuleux récit qui fait oublier le sort aujourd'hui réservé aux femmes, la pratique honteuse de la torture et les droits de l'homme bafoués.
    Merci, cher Henri-Pierre pour ces instants précieux qui effacent le crève-coeur du quotidien, qui élèvent.

    Posté par laura, lundi 7 janvier 2019 à 11:10
  • @ Laura : Merci de ta fidélité bienveillante. T'embrasse fort

    Posté par Henri-Pierre, lundi 7 janvier 2019 à 12:17
  • D'Olivier B : Merci de ce beau partage de souvenirs et de connaissances, cher Henri-Pierre ! Nous y étions !

    Posté par Henri-Pierre, lundi 7 janvier 2019 à 19:19
  • "regard insondable de la guenon"... qui "médite sur la vanité de toute entreprise humaine"... Que j'aime tes conclusions !...
    Quelle histoire tout de même ! Rien ne change : toujours des chefs irresponsables (élus ou non) dont le comportement appelle fatalement la vengeance des dieux, la destruction, la némésis.

    Posté par eva, lundi 7 janvier 2019 à 19:29
  • @ Eva : A part que l'hommr ne traîne plus sa femme par les cheveux pour la promenade, je crois que l'homme, depuis la nuit des temps, n'a pas fondamentalement changé...

    Posté par Henri-Pierre, mardi 8 janvier 2019 à 19:27
  • De Patrick Brissaud :
    Merci pour votre publication extraordinaire, visuellement je vois la''ville entière' 'de Max Ernst... J' aimerai y aller peindre...

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 10 janvier 2019 à 19:55
  • ??? ah ! mais c'est pour cette raison que la femme coupe ses cheveux...
    PS : je cherche désespérément un texte de toi, où tu décrivais tes "démons" (je ne me souviens plus comment tu les nommais - c'était terriblement beau... Si tu pouvais me chercher le lien (un jour où tu n'es par trop occupé - un jour où les "dragons" te tourmentent et te poursuivent dans l'escalier... - attrape-les et fais-moi suivre le lien...

    Posté par eva, dimanche 13 janvier 2019 à 19:38

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