Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mercredi 31 janvier 2018

Séga, tristesse endiablée des Tropiques

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Un voyage organisé n'enrichira jamais que la collection de cartes postales de nos mémoires et de nos albums de photographies ;  Un pays ne se fait pas, il se gagne, quand, libérés des programmes des voyagistes, le coeur et l'esprit ouvert, modestes et curieux nous le laissons s'ouvrir à nous, nous faisant riches d'une pierre nouvelle dans l'édifice toujours balbutiant, jamais achevé de nos savoirs, de notre culture.
Voilà trois fois que je séjourne à l'île Maurice, ce jeune état, né en 1968, après des siècles de domination hollandaise, française et enfin anglaise ; il m'a déja été donné ici d'en relater les éblouissements visuels et le charme de ce multi-culturalisme pacifique qui unit races et religions dans un but commun, la construction d'une démocratie moderne.

Oh, je percevais bien des grains de sable enrayant cette mécanique apparemment lisse, mais ils sont si peu apparents, si dissous dans le parler commun créole et français, les franco-mauriciens au langage choisi et suranné rythmé par un accent languide si Vieille France, ex-riches planteurs d'immenses propriétés, héritiers de vieux noms fleurant bon l'ancienne noblesse et faisant travailler les esclaves Noirs jusqu'à l'abolition de 1835, les descendants de leurs anciens esclaves formant la communauté dite Créole à Maurice.
Les Anglais occupants de l'île en 1810 importèrent des travailleurs Indiens, Musulmans, Bouddhistes et Hindouistes qui ont fait souche et, de ce fait le pays est émaillé d'églises, temples, mosquées et pagodes, car, à ces différents apports, vient s'ajouter celui des Chinois, une des plus vieilles communautés de migrants dès le XIXe siècle.
Mais cette harmonie de surface, à laquelle je consacrai un billet ici-même, sert de périzonium pudique à des tensions cachées sous une des spécificités de l'île : le non-dit.

Ce dernier séjour d'un décembre estival commença par une soirée sur le bord de plage où le dîner fut précédé d'une démonstration de séga, danse des îles de l'Océan Indien  dont je n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. Cette version d'un séga pour touristes, prétexte à magnifier les mouvements cadencés des corps de ravissantes îliennes me transporta, sans que j'oppose la moindre résistance, dans un univers de Cythères exotiques où la douceur de la brise, la mollesse du sable et le ressac d'une mer de jais nocturne se conjugaient pour vous offrir, sur un plateau de délices convenus et attendus, le rêve de fantasmes voluptueux et...stéréotypés.

Retentissent les percussions, s'épanouissent les corolles des amples jupes frissonnantes de leurs volants fleuris, modulent suavement l'air les bras de lianes imprimant leur cadence aux étoffes-bannières, jaillissent les jambes de clair de lune et rythment la montée des désirs contrôlés, les bustes et les hanches de soie diaprée.

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La magie opère stimulée par les cocktails et les rhums arrangés, les belles synchronisent leurs mouvements, se croisent, se séparent et offrent à l'envi l'éclat de leurs sourires.
Tournoiements de tromperies kaléidoscopiques.
Confusions énervantes des mouvements des corps tanguant entre frénésies et langueurs.
Sensuelle émotion des nuits tropicales, répliques exactes des clichés immémoriaux qui nous hantent.

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Et soudain, une voix...
Un chant s'élance, rauque et meurtri, indiciblement triste, poignant, lourd de lassitudes ataviques, un cri d'orphelin de terre et mère, entravé des chaînes des horreurs irréconciliables, marqué au fer rouge des dignités bafouées, un appel désespéré au droit d'être, enroué de sanglots mal étouffés et de douleurs irrésolues.
Là, une vérité pressentie s'impose qui oblitère brutalement l'enchantement de la nuit.
La nuit désenchantée.
Cette vérité-là, je veux la connaître...

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Faites fi des costumes d'opérette, oubliez le ravissement de jeunes corps créoles, et plongeons-nous dans la petite édition dont l'illustration ouvre ce billet, où tout est dit, et qui rend au sega ce qui est au sega ; je m'en fais le passeur :
Tsiega ou tchéga, ce mot, probablement d'origine swahili, désigne une danse créole de l'océan indien remontant vraisemblablement au XVIIIe siècle et dont la signification est relever, retrousser ses habits.
Cette expression d'instruments de fortune et de corps affirmant leur vie malgré tout est issue des peuples asservis, c'est la seule marge de manoeuvre des esclaves à résister, à retrouver son humanitude, ainsi en va t'il du jazz et du blues américains, du reggae jamaïquain, du zouc antillais et de la samba brésilienne, pour ne citer que les plus connus.
Les premiers témoignages, ceux des premiers colons, parlent surtout de lubricité et, si de nombreux récits comme ceux de Bernardin de Saint-Pierre ou de madame Sanders, nous ont transmis cette vision "extérieure", la version des esclaves, elle, nous manquera toujours.
Reste à sentir, à deviner, à recomposer, au travers des folklores existants, une réalité enfuie ; sous la séduisante coquille vide donnée en pâture aux touristes peuvent se lire en creux les désarrois des asservis, fixés pour l'éternité.
"le séga n'est pas un exutoire mais permet la transgression des compartimentages raciaux, couples séparés, familles éclatées, viol collectif d'un peuple.
Seul le séga peut donner aux ancêtres leurs lettres de noblesse" Pierre Renaud "l'île Maurice" 1972.
Du même auteur : "La vérité du séga, c'est l'état second de l'incantation, c'est la prière et c'est la louange, c'est la joie de vivre et la douleur de vivre" , j'osera rectifier "la joie de vivre dans la douleur de vivre"

De cette danse, il subsiste quelques manifestations plus authentiques encore pratiquées soit à l'extérieur, soit à l'intérieur comme lors des bals bobèches ; l'île Rodrigues aurait perpétué les formes les moins corrompues, il faut dire que la pudibonderie des colonisateurs éradiqua certaines figures comme celle exécutée un foulard sous le fessier, le roule séga ou pique s'ga ou encore casse séga.
La danse est toujours mixte, et c'est l'homme qui commence le cérémonial, ouvrant les bras dans un geste d'invite, la femme choisissant alors son partenaire ; les danseurs ne se touchent jamais, Si l'homme se rapproche de sa partenaire c'est "danser à l'accostage", s'il s'en éloigne il "danse à la gaulette".
Les mots sont savoureux qui sentent le souvenir de marées et de goudron dans un français d'antan, et, il en va de même pour les instruments de musique opportuniste comme le kordeon ou accordéon diatonique, le bambou, mât de pirogue battu de bâtonnets, le houleur frappé avec une baguette,le serpe ou machette reconvertie ou encore, plus moderne, le jerry-can dont l'origine est claire.

Tristes tropiques pour d'aucuns, destinations de rêve pour d'autres, où donc se niche la morale de l'histoire, entre joies affichées et atavismes inconsolables ? Et s'il ne fallait jamais croire en l'innocence des choses ? Et si le chemin de l'homme était plus d'épines que de roses ? Et si la tentation du bonheur, l'espérance en des lendemains de lumière, n'étaient que parures des peines et des malédictions en danses coruscantes et légendes réconciliantes ? Et si beauté et esthétique n'étaient tout simplement que le superbe défi d'orgueil de l'homme à sa condition ?

Posté par Henri_Pierre à 17:48 - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

    La deuxième photo : la danse légère et virevoltante d'un papillon de nuit... Très belle photo Henri-Pierre ! Pour le tout si parfumé, si puissant, si... tellement si... je retiens "la joie de vivre dans la douleur de vivre"...

    Posté par eva, jeudi 1 février 2018 à 10:25
  • @ Eva : Tu sais, chère et fidèle amie, aussi bien que moi qu'un regard curieux et attentif, va au-delà de ce que la seule rétine reçoit. T'embrasse

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 février 2018 à 18:06
  • papillons volent

    je suis allée voir sur YouTube la "sega"
    pour avoir le son le mouvement..
    magnifique danse
    qui me parle de Tahiti,
    de Konya
    j'ai pensé à tout ça
    "être libre" le temps d'une danse...
    pour les touriste, certes
    mais ...le temps d'une danse...
    je t'embrasse

    Posté par jeanne, lundi 5 février 2018 à 09:51
  • @ Jeanne : Oui, libre par la danse, le temps d'une danse.
    Avant...
    Après...
    T'embrasse

    Posté par Henri-Pierre, lundi 5 février 2018 à 14:01

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