Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mardi 31 octobre 2017

Blessures et éblouissements. Un retour à Mazagan.

 Il y a longtemps, le 6 janvier 2008 exactement, je consacrais ici quelques lignes à cette vieille cité pétrie d'Histoire et à son vent qui semble charrier les souvenirs en une écharpe mémorielle tissée des temps du Temps.
En cette fin d'octobre 2017, je suis retourné entretenir mes nostalgies et, aussi, re-connaître la ville qui, après une quarantaine d'années d'assoupissement, s'étend tous azimuths en d'immenses tentacules de béton et de néon, gangue laide qui, comme une monstrueuse coquille d'huître, enserre la perle océane aux orients en péril.
L'antique Rutibis citée par Pline l'Ancien, connue plus tard sous le nom Berbère  de Mazighan devint, de 1514 à 1769, un comptoir fortifié portugais ; les occupants, enfin vaincus, conclurent un accord avec le magnanime sultan Mohammed III, qui stipulait qu'ils pourraient abandonner la ville-forteresse sans être inquiétés ; si les Marocains tinrent parole, les Lusitaniens quittèrent le fort par la porte de la mer, non sans avoir... miné le bastion d'accès qui explosa lorsque les marocains entrèrent dans la ville faisant de nombreuses  victimes et laissant derrière eux un champ de ruines ; la ville,nouvel avatar, prit le nom de El Mehdouma, la Ruinée, pour renaître une cinquantaine d'années plus tard sous le nom d'El Jadida, la Nouvelle, sous lequel elle est toujours connue.

Tout à fait arbitrairement, mais avec une logique de subjectivité tout à fait assumée, je nomme Mazagan la vieille ville fortifiée Portugaise, Médina la ville Arabe et El Jadida la ville des années vingt érigée par les Français.

Mazagan et El jadida s'alanguissent le long des plages tandis que la médina lui tourne le dos.

Les plages restent le terrain de jeux favoris des nouvelles générations et la promenade rituelle de tous les Jdidi en cet automne exceptionnellement chaud ; le temps n'est plus aux expositions au soleil, pas plus qu'à la baignade, sauf pour quelques inconditionnels, et indifférents au tumulte des apprentis footballers, les chevaux magnifiquement caparaçonnés nous rappellent que depuis des siècles, El Jadida, qui du temps de sa splendeur était surnommée la "Deauville marocaine", possède les plus beaux haras royaux.

El Jadida (17)

 El Jadida

Depuis que des aménagements de grande envergure ont fait d'El Jadida l'avant port de Casablanca la plupart des villas qui bordaient la plage ont disparu cédant la place à des immeubles d'habitation pour la plupart sans recherche aucune de cohérence, ni même de qualité, obéissant en cela aux règles implacables de la spéculation, d'autres édifices comme le bureau arabe, admirablement rénové, mais dépouillé de tous les tableaux qu'il abritait et dont seuls les inventaires témoignent de l'existence, est devenu musée des Résistants à la mémoire des héros et martyrs dont l'action a permis au Maroc d'asseoir sa souveraineté, mais les lieux entretiennent aussi le souvenir du destin commun qui fut un temps celui de la France et du royaume chérifien.
Combien de temps suis-je passé devant ce qui était encore le fameux bureau gardé par deux mokhaznis (sorte de policiers civils) mitraillette en main ? je ne saurais le dire, mais je vois encore l'allure farouche de ces garants de la sécurité vêtus de leur courte jellaba brune ceinturée et chaussés de rangers...

Bureau Arabe

 Cette fois-ci, sous l'égide de mon ami Mustapha Jmahri, éminent historien de la ville pour lequel j'ai eu l'honneur de quelque peu participer à sa publication "Les cahiers d'El Jadida", les portes du musée s'ouvrent et nous pouvons parcourir les salles avec attention et émotion ; photographies anciennes encore incandescentes du regard résolu des jeunes combattants pour l'indépendance mais aussi images-témoins de la fraternité qui unissait les combattants des deux nations pour la libération de la France, de Gaulle, Mohammed V... et ces vitrines d'objets des quotidiens enfuis, révolus mais pourtant si proches : postes de radio et pendules de cheminée, bouilloires et moulins à café ; une vague de nostalgie me submerge mais le magnifique balcon sur la plage s'ouvre sur l'éternité des rouleaux mourants sur la mollesse humide du sable, le tout sommé par la tête empanachée des hauts palmiers qui chantent les vents de toujours et portent jusqu'à nous cette odeur ténue et saline qui n'appartient qu'à El Jadida.
Si la ville mutante en pleine extension bâtit à tout crin je constate avec tristesse qu'expansion et patrimoine ne font pas forcément bon ménage.
De cette immense bâtisse qui abritait l'hôtel où je séjournai un temps, ne reste plus que la carcasse, les façades seront t'elles sauvegardées ? Je l'espère sans trop y croire... Mais définitivement avalés par le temps, le mirador carré "à l'italienne"qui sommait l'édifice et l'immense cour centrale, puits d'ombre bienfaisante où un coq déréglé comme une horloge folle offrait généreusement aux clients des nuits blanches d'une qualité rare.
Vers la Médina de tristes constructions récentes ont remplacé les modestes maisons et les entrepôts aux grandes portes cochères de style mauresque, art déco ou portugais, subsiste encore ce magnifique "immeuble Cohen" à la grammaire décorative luxuriante qui abritait jadis le "café de la Poste" mais aujourd'hui déclaré en péril.

El Jadida (10)El Jadida (27)

El Jadida (19)

 

Le centre de la ville coloniale a échappé au désastre, la poste et le théâtre continuent à entretenir la fiction d'une sous-préfecture française au pays des palmiers, l'emblématique magasin de souliers Bata chausse toujours les élégants Jdidis mais sous une autre enseigne...

Le lycée Ibn Khaldoun

Je débutai ma vie professionnelle dans ce vénérable établissement, une maîtrise en Histoire de l'Art faisait de vous,de facto, un professeur d'Histoire et de Géographie chevronné, je ne sais ce que j'ai appris à mes élèves mais je sais en tout cas qu'en ce qui me concerne, nécessité oblige, je suis devenu incollable en matière d'anticlinaux, de soulèvements karstiques et autres talwegs. Pour l'Histoire, laus Deo, j'étais suffisamment armé...
En tout cas je nouais des amitiés vivaces avec mes élèves dont certains me sont encore très proches.
Je sévissais donc deux années scolaires dans cette institution fondée en 1925 (rassurez-vous, je n'ai pas connu ce premier stade) sous la forme de quatre salles de classe et une crèche ; en 1932, après d'importants agrandissements, naît le Collège Mazagan devenu après l'Indépendance lycée Ibn Khaldoun et qui préparait au baccalauréat selon les programmes français et marocain.
Le pauvre lycée était tombé dans un tel état de décrépitude qu'il dut être désaffecté, et en 2011 encore, il n'était pas du tout certain qu'il puisse rouvrir un jour ; c'est heureusement chose faite, les vénérables murs que je connus blancs sont disneylandisés de couleurs de layettes en folie et on y accède par un nouveau portail pour l'heure hermétiquement clos.

 

El Jadida (29) - Copie

La curiosité des élèves m'arrache (sans trop de difficulté, dois-je dire) la confidence de mon passé en ces lieux, ils me prennent avec empressement en charge et, contournant le mur, je retrouve enfin "l'entrée des profs" de ma mémoire restée en l'état (l'entrée, pas ma mémoire), les portes vitrées du vestibule donnaient sur les bureaux administratifs où régnait la vigilante secrétaire Mademoiselle Hadj Tahar qui me donna le prénom marocain qui m'est resté au Maroc : Redouane. Je vois toujours l'élégante jeune femme, parfaitement soignée, manucurée et habillée à la dernière mode, sauf quand, de loin en loin, elle nous surprenait par le port, inhabituel chez elle, de la djellaba et d'une fine voilette qui lui dissimulait le visage, à l'époque on ne pouvait la soupçonner de radicalisation, ça n'existait pas, alors, il ne me reste plus qu'à vous livrer son secret : pour parfaire la pureté de son teint, la coquette recourait à la technique d'alors, un peeling, qui la contraignait à dérober à la vue de ses admirateurs les rougeurs inhérentes au traitement mais fort heureusement passagères.
L'ensemble du personnel réserve un accueil quasiment d'officiel à cet ancien collègue, je me sens la fraîcheur d'un personnage historique, et retrouve avec émotion la cour où, à l'époque, les élèves s'alignaient sagement, autres temps autres moeurs, attendant qu'ils soient invités à se diriger vers leur salle de classe ; à ce propos je me rappelle la bourrade dont me gratifiai la lourde main du répétiteur Monsieur Hosni m'enjoignant de rejoindre mon rang, il m'avait pris pour un élève, j'entrai dans la vie professionnelle de manière un peu inattendue.

Après les effusions, les remerciements et les promesses de retour, nous nous dirigerons vers Mazagan, l'antique citadelle où des bateaux à quai annoncent la vocation océane.

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El Jadida (30)

 

Mazagan

Qui dira l'intense poésie qui habite les murailles de la cité portugaise qui pendant deux-cent-cinquante-cinq ans se révélèrent inexpugnables ?
Escale des navigateurs Portugais vers la route des Indes, Mazagao en portugais fut rattachée à la couronne portugaise en 1486, remparts, bastions, chemins de ronde et barbacanes sont un des premiers témoignages des constructions militaires de la Renaissance.
En ces temps apaisés, les appareils défensifs se mirent dans les eaux calmes de l'anse abritée, comme un contrepoint extérieur aux voûtes de la fameuse citerne devenue célèbre par la caméra d'Orson Welles, Coppola ou Joffé que nous ne visiterons pas cette fois-ci.

Mazagan (27)

La cité longtemps à l'abandon, de par le désintérêt des édiles, incurie et fièvre spéculative a même été déclassée par l'UNESCO suite au non-respect du cahier des charges et se délite misérablement entre lèpres et effondrements.
Cependant et sans vouloir pécher par excès d'optimisme, il semblerait qu'une prise de conscience, à moins que ce ne soit l'appel du lucratif tourisme, suscite enfin un intérêt pour ce remarquale site : l'église de l'Assomption, de style manuélin, restaurée, est devenue théâtre, telle autre église est transformée en hôtel avec autel rénové dans la nef devenue salon, le "café do mar" s'est installé dans une vieille demeure entièrement restaurée, un bel édifice noble portugais, rendu à son antique splendeur, s'orne en sa façade principale d'un porche monumental fièrement blasonné.

Et puis... et puis, de désolations en espérances, d'injures en éblouissements, le miracle marocain opère toujours, né du hasard des jeux de volumes géométriques baignés de couleurs imprévues griffées de stries d'ombres et de lumières d'où sourdent toujours magie et poésie.

Mazagan (1)

Mazagan (10)Mazagan (31)

 A mon prochain retour en cette cité qui m'est si chère, je vous communiquerai le nouveau bulletin de santé...

Posté par Henri_Pierre à 10:05 - Commentaires [7] - Permalien [#]
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Commentaires

    Les photos 1, 4, 10 et dernière photo, m'ont donné la folle envie de lire ton billet de 2008... "Allez Riri, bombe le torse, prends le regard du conquérant et, hop, entre dans l'arène"... quel délicieux billet... plein de poésie et de douceur...
    "Il y avait aussi Boubker J-E, blond aux yeux verts, élégantissime et languide, d'une douce beauté qui me poignait le coeur, il portait sur lui les signes de ceux d'ailleurs, ceux pour qui la vie terrestre est trop petite. Il s'est suicidé à moins de quarante ans..."
    "Mais le vent se souvient, lui, ses transes et ses mélopées me parviennent encore intactes. Mazagan, Mazagan..." et moi aussi j'entends...

    Posté par eva, lundi 6 novembre 2017 à 17:44
  • @Eva : Dans ce monde de réseaux fugaces et de lectures "en oblique", tu es une des rares, chère Eva, à prendre le temps de lire et d'aller voir "plus loin".
    Merci de ton amicale et vraie attention. je t'embrasse fort.

    Posté par Henri-Pierre, mardi 7 novembre 2017 à 09:52
  • bon retour

    Bon retour mes amis... Je vais rentrer mon mimosa, mon laurier-rose et mon bougainvillier qui ont essuyé ce matin leur première gelée...Je vous embrasse fort

    Posté par eva, mardi 7 novembre 2017 à 10:16
  • nostalgie

    Tu nous parles si bien de cette terre
    pas si lointaine
    mais chargée d'histoire de nos pays
    "et les vents de toujours" n'effacent rien
    reste cette tendresse partagée pour les lieux de notre jeunesse
    (pas si lointaine) !!!!
    je vous embrasse

    Posté par jeanne, dimanche 12 novembre 2017 à 08:48
  • @ Jeanne : Mercie ma sœur de ta fidélité. Tu as raison, nos jeunesses ne sont pas si lointaines que cela, nous avons su "garder de l'enfance".

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 12 novembre 2017 à 10:15
  • Nostalgia

    La nostalgia se supera fácilmente siendo una persona tan abierta y viajera como tú. Un reencuentro siempre es un renacimiento.
    Escribes y describes la historia, el paisaje y las gentes tan maravillosamente, que no puedo evitar releer tus post. Aunque no puedo saborearlo al cien por cien por culpa de mi ignorancia del idioma.
    Millones de besos

    Posté par Macu, lundi 13 novembre 2017 à 12:58
  • @ Macu : La proxima vez te llevo y comprenderas en un "idioma" del sentimiento que supera todos los demas. Besos primita y gracias por tu visita.

    Posté par Henri-Pierre, lundi 13 novembre 2017 à 15:49

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