Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mercredi 23 novembre 2016

Gurs. D'une souris et des hommes

Paris, boulevard de Sébastopol, un de ces magasins qui proposent livres et CD d'occasion, un étal dressé sur le trottoir présente une sélection hétéroclite d'ouvrages divers, et là, stupéfaction, un titre Mickey à Gurs s'impose à mon regard ; Le journal de Mickey de mon enfance associé au camp, où, Crescent, mon père, aviateur républicain de vingt ans (Cf. la photographie d'époque de mon fringant et séduisant géniteur) trouva refuge lorsque Franco mit l'Espagne en coupe réglée.

"Gurs : Une drôle de syllabe, comme un sanglot qui ne sort pas de la gorge". Aragon

Le monde enchanté de l'enfance et l'horreur d'un camp de l'inhumanité...
Trois euros plus loin le livre entrait en ma possession ; rentré à la hâte, je le dévorai d'un trait.

 17 novembre 2016 (6)20 Crescent 20 ans

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sorti en octobre 2014 pour le compte des éditions Calmann-Lévy, l'ouvrage rebondit sur trois petits carnets dessinés à l'encre de chine, aquarellés et enfin artisanalement relliés en 1942 par un certain Horst Rosenthal, pour narrer l'aventure du camp de Gurs et des divers avatars de ses affectations entre 1939 et 1946 où le bois des barraquements fut vendu aux enchères après son démantèlement.
Surtout cet ouvrage a le mérite de livrer pour la première fois au grand public l'existence de ces précieux témoignages ; en bons documentalistes, penchons-nous, avant tout sur ces trois petits fascicules confectionnés par celui qui interné en 1939 fut transféré à Austwitch en septembre 1942.

Comment ces albums témoins d'un destin, d'une vie volée qui se joua dans ce camp des Basses Pyrénées (devenues depuis Pyrénées Atlantiques) en 1942 sont-ils parvenus jusqu'à nous ?
Les deux premiers tomes sont conservés au Mémorial de la Shoah et le troisième dans les archives de l'Ecole Polytechnique de Zurich où les déposa l'admirable infirmière Suisse Elisabeth Kasser (1910-1992) si impliquée dans la vie culturelle du camp (Cf. son livre au titre évocateur les Indésirables. ceux de Gurs).
De quoi nous parlent-ils ?

Premier carnet : Mickey au camp de Gurs

Ce livret en quinze planches format A5 est le plus emblématique de cet esprit juif si particulier fait de tragique et d'optimisme. il s'ouvre sur l'arrestation d'un apatride, d'un sans papiers (toute comparaison avec des personnages existant encore serait purement fortuite), décrit la découverte du camp et de la kafkaïenne paperasserie, la vie quotidienne des enfermés avec ses commerces plus ou moins licites "Il y avait même un type qui me proposait de me louer sa cabine particulière pour..., mais comme c'est un livre pour enfants, je préfère me taire !!!", On aimerait partager ici tous les feuillets pétris d'humour distancié et de désenchantement souriant...
A la fin, Mickey rêve du pays de la l....é, é....é et f........é où les gendarmes pourront toujours venir le chercher, c'est à dire l'Amérique.
Cette chronique d'un interné ordinaire était destinée aux enfants pour informer et surtout distraire.

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Ce fascicule est le seul à mettre en scène cette souris en une publication destinée à circuler sous le manteau sous la mention "publié sans l'autorisation de Walt Disney" et si nous nous y attardons plus longuement c'est parce qu'il est révélateur de plusieurs traits importants :
- Horst Rosenthal fait référence à un "journal de Mickey" qui fut interdit par les autorités françaises et est, de ce fait, essentiellement subversif.
- Mickey incarne le rêve américain, ce pays défendant les valeurs fondamentales de l'Occident mieux que celui dont elles ornent les frontons des mairies.
- La souris persécutée comme le "cosmopolite" exclu de la communauté nationale est métaphorique du peuple Juif, il suffit de se reporter à la bande  dessinée Maus de Art Spiegelman composée de 1972 à 1980.

Deuxième carnet : La journée d'un hébergé

"il était une fois un petit hébergé. Ce n'était pas un super hébergé, il n'avait aucun grade et aucune fonction"
Le réveil, la toilette aux robinets des sommaires installations en plein air, la faim, toujours la faim et les rêves de chapons, les haricots blancs acquis au marché noir, la "corvée des pluches", la censure et une idylle qui s'ébauche auprès d'une jeune esseulée moyennant le passage en catimini dans la zone réservée aux femmes. Tout un quotidien désespérément  répétitif avec quelques lueurs dans la grisaille, ce fascicule est certainement le plus autobiographique si tant est qu'il puisse y avoir différentiations dans ce monde où tout être humain partage inexorablement le même sort aux mêmes heures.
La paria innocent nous livre ici un guide écrit comme une farce de potache et destiné à amuser. On réprime vite, cependant, son sourire quand on connaît la fin du voyage.

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 Troisième carnet : Petit guide à travers le camp de Gurs

Sur le mode racoleur d'une affiche touristique qui s'offre à un couple élégant en mal de villégiature, la feuille placardée vante un séjour de rêve qui vaut la peine d'être mentionné :
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 Visitez Gurs
Si vous voulez maigrir
Allez à Gurs !
Sa cuisine renommée
_____________

Pour tout renseignement, adressez-vous à votre gendarme

 

 

La recension de tous les événements est illustrée en 13 planches, cette fois-ci recto-verso, le papier commençait peut-être à se faire plus rare : L'auteur illustre l'accueil suivi de sa tatillone bureaucratie, les apparitions fugaces des cauteleux pourvoyeurs-fantômes se livrant au marché noir, la propagande et sa soeur jumelle la censure régissant le quotidien des "hébergés".
Et puis la vie qui continue malgré tout : amours, natalités et vie culturelle en ce théâtre de l'arbitraire et de l'absurde oppression.

De la lecture de ces feuillets on ne sort pas indemne, les larmes viennent aux yeux quand on sait la danse macabre qui se profile derrière le voile pudique de l'humour et la vaine et anxieuse espérance malgré tout.

Gurs 1939-1946 : L'Histoire et des histoires

Je ne ferai pas l'historique de ce camp, je ne vais tout de même pas chers lecteurs vous priver du bonheur de recherches fébriles sur gougueule et autres wiki-machins.2017

1303156638_camp-de-gurs-vue-generale-1940Et puis, ce n'est pas à moi de dire ce que Crescent le taiseux ne jugea pas utile de transmettre.
A l'origine, le camp de réfugiés fut construit pour accueillir les opposants à Franco, pour enfin s'ouvrir aux réfugiés des pays soumis au joug allemand comme l'apatride Horst Rosenthal.

Lors de la signature de l'armistice de 1940, le délicieux et primesautier Maréchal Pétain renvoya les derniers réfugiés espagnols au magnanime Franco qui leur ouvrit à double battant les portes de ses paradisiaques camps de concentration ; la vocation de Gurs changea d'orientation et le célèbre et imposant baraquement devint camp pour Juifs non français.
Vous pouvez admirer dans les illustrations proposées l'inexorable alignement des abris de bois à gauche tels que les connurent Crescent et Horst et puis sur le cliché de droite capturé par mon objectif le "lieu de mémoire" aseptisé et riant qu'est devenu le lieu (il ne pleuvait exceptionnellement pas ce jour là en terres béarnaises)

En 1942 les Juifs, dont notre désormais ami Rosenthal, furent transférés à Auschwitz via Drancy où s'acheva l'itinéraire de cet "homme sans qualités humaines" que les États-Unis abandonnèrent à son pauvre sort ne s'employant à sauver que les captifs les plus renommés.

 Bilan humain de Gurs : soixante-quatre-mille internés et mille-soixante-douze morts.

Horst Rosenthal et Breslau : l'anéantissement d'une ville de lumières et de l'un des innocents qui y virent le jour  

 Breslau en allemand, Wroclow en silésien, vit naître Horst Rosenthal le 19 août 1915. La ville était alors prospère et comparée à Venise, l'Oder qui la traverse étant enjambé par 120 ponts, la cité ou naquirent aussi Aloysus Alzheimer et bien d'autres savants et intellectuels juifs passa, après la débâcle allemande, à la Pologne.

De la ville allemande désormais effacée ne reste que l'ancienne synagogue de la Cigogne Blanche...
Et pourtant cette cité, depuis son annexion par les Prussiens en 1741 devint un centre juif très vivant qui culmina à la fin du XIXe siècle avec pour symbole la construction de l'imposante Nouvelle Synagogue vouée à la destruction lors des éclats sombres de la nuit de cristal.
Cependant pendant un certain temps le monde entier put croire à une véritable symbiose des citoyens de toute religion, les mariages mixtes étaient nombreux  et, dès 1847, sous la houlette d'Abraham Geiger, chef de file du mouvement Aufklärung les prières étaient dites en hébreu et en allemand.
L'histoire que nous connaissons tous allait mettre brutalement fin au rêve.
1915 : vingt-trois mille juifs à Breslau. 1945 : 200...
L'agonie de Breslau fut émaillée de déportations massives entre 1941 et 1943, date à laquelle la ville fut déclarée judenrein.

Pas de pathos, Horst Rosenthal en quelques dates qui sont en elles-mêmes suffisamment éloquentes :

1915 : Naissance de Horst de Frieda Zöllner et Ernst, négociants aisés. Horst a deux frères dont un jumeau.
1933 : Hitler élu chancelier du Reich, début des violences anti-juives. Le 1e juillet Horst demande asile à la France en tant que juif et socialiste.
1936 : Première demande pour être reconnu réfugié politique
1938 : Obtention d'une carte d'identité valablle jusqu'en juin 1940
1939 : Déclaration de guerre le 3 septembre
1940 : Le 14 mai, Internement à Marolles après de brefs passages dans d'autres camps, le 28 octobre interné à Gurs, îlot H, baraque 20
1942 : Le 25 août, les indésirables dont Horst sont acheminés à Rivesaltes et puis à Drancy.
11 septembre 1942 : Convoi 31. Auscwittz. Horst est gazé dès son arrivée.
Horst Rosenthal dans sa fuite vers la vie n'aura gagné qu'un petit sursis par rapport à sa mère et à ses frères tombés sous les balles pendant les "purges" de Breslau.


Je dédie ces lignes à tous ceux qui fuient leur pays devenu pour eux invivable et qui, dans leur quête non pas de bonheur mais de vie "normale" tout simplement, ne trouvent au bout de leur chemin de misère qu'indifférence et mépris.

 

Posté par Henri_Pierre à 19:41 - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    Combien ce billet m'émeut, tu ne peux pas savoir (tu me pensais juste intéressée, mais c'est bien plus). J'aurais voulu revenir en arrière et parler à notre père, lui faire narrer sa vie, mais quand on est jeune, on ne se soucie guère de nos parents. Il est parti trop tôt pour que adulte, je puisse lui parler. Alors, tout ce que je sais, je l'ai su par notre mère. Il est vrai que lui, ne parlait pas, comme toutes ces victimes des horreurs de la guerre. A Gurs, il ne reste plus rien, juste un mémorial, je n'ai pu qu'imaginer... Alors, toute ma fin de vie, je vais regretter de ne pas avoir fait parler mon père, de ne pas lui avoir dit combien je l'aimais et combien j'admirais son courage et son audace. Merci frérot pour ce joli partage. Merci de nous "remuer les tripes". Merci petit Mickey. Ici, dans la cave, j'ai un beau colis que je garde pour Angel, mon petit-fils, toute la collection des vieux Journaux de Mickey entassés depuis tant de décennies.

    Posté par mitcha, jeudi 24 novembre 2016 à 08:43
  • @ mitcha : Tu sais, il n'y a rien à regretter, l'essentiel nous le savons, le vécu des gens que l'on aime s'exprime par leur attitude face à la vie, le reste, les anecdotes, quelle importance, d'autant plus que les souvenirs sont souvent peu fidèles, malgré soi, en toute sincérité.
    On transmet ce que l'on peut, revues ou objets mémoriels, paroles ou écrits, le temps fait son tri mais le fil survit aux événements.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 24 novembre 2016 à 09:49
  • Merci Henri-Pierre

    Un peu de rappel de l’histoire, cela fait du bien parfois et surtout ne jamais renier la sinne et ne jamis oublier d'où l'on vient. Baiser du samedi Ami cher. Pierrette

    Posté par Pierrette, samedi 26 novembre 2016 à 12:51
  • @ Pierrette : Et quand le souvenir n'a pas été transmis, savoir le traquer pour renouer le fil.

    Posté par Henri-Pierre, mardi 29 novembre 2016 à 04:25
  • Merci Henri-Pierre pour la très belle citation d'Aragon. Elle dit tout en préambule, et ton billet me serre la gorge, comme le nom de Gurs...
    Merveilleux petits livrets illustrés de "tragique et d'optimisme", hommage personnel à ton père, et puis, dédicace finale à tous les migrants et autres "déplacés" (comme on les nomme parfois avec fausse pudeur et sans vraiment de honte, eux qui sont de vrais martyrs nés de l'indifférence générale). Je t'embrasse.

    Posté par eva, mardi 29 novembre 2016 à 17:17
  • @ Eva : Oui, trois "petits" fascicules devenus de grands témoins d'un lieu disparu mais vivant, d'une histoire qui n'est plus inscrite dans l'Histoire mais qui flotte encore, (pour combien de temps ?) dans quelques mémoires.
    Jamais je ne me déferai de cet ouvrage qui dit tant.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 1 décembre 2016 à 06:39
  • Ton billet me serre la gorge aussi. Ta plume semble glisser "avec calme" comme pour mieux dire ou plutôt laisser deviner...

    Et cette fin dédicace où soudain les lettres semblent en urgence. En "mémoire vive"...

    Je t'embrasse fort pour ce que tu as "dit", pour ce que tu as "retenu"...
    ...

    Posté par Jeanne Orient, dimanche 4 décembre 2016 à 18:40
  • @ Jeanne Orient : Merci. Tout simplement merci de savoir voir. T'embrasse fort.

    Posté par Henri-Pierre, lundi 5 décembre 2016 à 04:06
  • dedicace

    je me joins à toi
    pour la dédicace
    que cesse les appartenances

    belle année à toi et aux tiens
    quelle soit simplement meilleure que la précédente

    affectueusement

    Posté par jeanne, mercredi 4 janvier 2017 à 17:44
  • @ Jeanne : merci ma soeur et que cette année te soit douce

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 13 janvier 2017 à 17:02

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