Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mercredi 22 juin 2011

Malles sans voyageurs

Impressionniste ? Paraît-il... Du moins c'est ainsi que la propension des historiens de l'Art à classer dans des compartiments bien spécifiques toute expression individuelle en a décidé pour Gustave Caillebotte.
Que je ne sois pas entièrement d'accord n'est pas le propos de ce billet d'avant vacances... C'est plutôt un voyage de la mémoire, auquel l'exposition consacrée aux deux frères, l'un peintre et l'autre photographe, m'a invité, que je voudrais partager avec vous.
C'est cette toile de 1876 intitulée "Le déjeuner" qui m'a fait soudain basculer dans les spirales organisées de la confusion des temps.
Regardez bien la paire de confituriers en cristal au couvercle sommé d'un cabochon qui garnissent la table de cette salle à manger cossue et conventionnelle d'un appartement bourgeois.
Ces pièces de vaisselle n'évoquent rien pour vous ?

LE DEJEUNER CAILLEBOTE

liens et délitements

Eh bien, portez, s'il vous plaît, vos yeux sur la photographie suivante et, cette épave échouée du flot hasardeux des successions familiales sur un guéridon venu à Charmes de la même manière, vous semble soudain témoigner du même monde que ses frères représentés sur le tableau de Gustave Caillebotte. Dois-je préciser que la garniture de l'objet a pour mission de dissimuler une fêlure ? Je me rappelle que, dans une autre maison, une maison d'avant, c'est une paire, intacte, qui "sortait" d'un dressoir pour les grandes occasions ; cependant le peu de considération qu'Henriette, ma mère, avait pour ce qui n'était à ses yeux destiné qu'à servir, eût raison de l'existence de l'un et ne nous transmit avec l'autre qu'un blessé.
Tiens, à Paris, une douzaine de porte-couteaux en cristal dorment au fond d'un tiroir. D'où viennent-ils ? Je ne sais plus, ils sont en tout cas, avec leurs extrémités trilobées, les proches cousins de celui qui figure au premier plan du tableau.
Un de ces jours il faudra que je pense à leur redonner vie, je les avais oubliés.

Gustave peignait comme Martial photographiait, l'oeil fusionnel des frères, chacun à sa manière disait la même chose, le Paris haussmannien et l'arrogance rassurante de ses façades ornées de balcons en fonte et de sculptures à la grammaire éclectique.
Mais aussi furent fixées pour la postérité les villas aux jardins amoureux d'ordre ; Yerres,  Gennevilliers, jeux d'enfants, broderies des femmes aux chigons respectables et toutes de noir vêtues à partir d'un certain âge, de grands deuils en petits deuils ; les noirs souriaient en violets le temps d'un intermède, dans l'attente de la prochaine disparition d'un "être cher".
En ville comme à la campagne les deux frères témoignaient du rituel rigoureusement référencé des réunions familiales.
Malgré moi mon esprit entre en correspondance avec ces photos d'un autre âge, de cette fin de dix-neuvième siècle où les hauts de forme et les barbes soignées faisaient pendant aux tailles serrées à l'extrême et aux manches "gigot" de plus en plus démesurées au fur et à mesure que le siècle se mourait.
Versailles, n°2 de l'avenue de Villeneuve-l'Etang, Henri Besnard et son épouse Henriette Cugnières, basculent d'un siècle à l'autre dans cette villa dont ne subsistent que ces deux photographies fanées ; les indispensables arbustes en pots que l'on rentrait dans les serres en hiver disent les velléités d'exotisme mesurées dans leur parade rigoureuse de petits soldats au garde-à-vous.
Franchie la porte, la profusion de tableaux dit le goût éclairé des propriétaires, en même temps que l'aisance financière, les lourds damas habillent les murs et la prospérité se dit dans une modestie de bon aloi. Tout sauf le clinquant, aucune ostentation de nouveau riche, c'est "le charme discret de la bourgeoisie".
Au décès de Lucie Varnier-Besnard, la fille d'Henri et d'Henriette, en 1938, la maison fut vendue et probablement détruite.
Eugène le frère d'Henri fit construire la villa des Marmousets, toujours dans la ville royale et sise rue Émile Deschamps ; de cette maison dont la mémoire est restée dans la famille, "même les gonds des portes étaient ouvragés", tout a disparu, la fièvre spéculatrice des années pompidoliennes si méprisante pour les témoignages du passé sacrifia l'édifice à l'appétit des promoteurs.
Les fantômes d'Eugène et de sa femme Lucie Pasquier hantent-ils encore le souvenir de leur maison ?

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famille Besnard 001

2 av V-L Versailles 001

Le passé recomposé

Lucie Warnier-Besnard est restée dans la mémoire familiale sous le nom de "Tante Lucie", le médium de son souvenir est la foisonnante production d'aquarelles qui fait le bonheur et la fierté de ses descendants.
Les partages ont amené à Charmes trois témoignages de cette délicate justesse du pinceau que la sensibilité des dames "comme il faut" prisait tant ; sont-ce les fleurs de cette étude qui s'organiseront par la suite en bouquet arrangé avec un charmant laisser-aller très étudié ?
Que nous disent ces pensées ? Un message codé sous l'apparence innocente de ces pétales de velours ? Une fenêtre ouverte par l'esprit au-delà de l'univers confiné de la bourgeoisie versaillaise ?
Quoi qu'il en soit, on ne peut nier ni la précision du trait ni la douce émotion qui sourd de cette attentive observation des beautés de la nature.

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Et la chaîne des demeures qui ont jalonné les vies de nos ancêtres ainsi que nos jeunes années enroule et déroule ses boucles en lacs des mémoires transmises, et, comme si nos souvenirs n'étaient pas assez lourds, nous voila gravides de ceux de nos prédecesseurs.
La réalité s'estompe devant un passé fantasmé où les maisons étaient grandes et les étés si chauds, ainsi Henriette la bordelaise évoquait, vibrante de nostalgique émotion la villa d'Arès au bord du bassin d'Arcachon  que ses parents Jules Goubern et Marie Ladarré firent construire au début des années 20 ; le coquet mais modeste pavillon dépeint comme un cadre de rêve, s'avéra, à notre grande déception, le jour où nous le vîmes pour la première fois, très éloigné des manoirs de la Comtesse de Ségur, cependant, respectueux et vaguement compatissants nous endossâmes les rôles d'adultes en feignant de trouver la demeure des villégiatures enfuies à la mesure des évocations maternelles ; maman, opiniâtrement gardait aux yeux les écailles de l'illusion qui lui masquaient la stricte vérité.

Il y eût aussi la grande maison d'Oloron-Sainte-Marie où ma soeur Marie-Émilie et moi glissâmes d'enfance en adolescence et où naquit la benjamine de la fratrie, Collette ; à cette époque-là il était de bon ton d'accoucher chez soi avec l'aide d'une sage-femme. Ambroise, notre grand'père de substitution nous emmena faire une promenade nocturne pour nous épargner  les gémissements de la parturiente; heureuse innocence, nous ne nous étions même pas aperçus de l'état de grossesse de maman et grande fut la surprise de faire connaissance au réveil d'une soeurette qui allait bouleverser notre vie.
Cette maison ne nous appartenait pas, elle était, pour qui savait prêter attention bruissante des présences qui nous avaient précédés, elle avait aussi son inévitable "Dame blanche" à ce que l'on disait ; elle ne nous fit jamais l'honneur de sa visite...
Ces murs, ont-ils gardé quelque chose de nous ?

Eugène Besnard et Lucie Pasquier, évoqués précédemment ont mis fin à leurs errances, du moins en portrait, car ils ont trouvé asile dans l'une des pièces de Charmes.

Charmes Fçois-Alexandre Pernot

Charmes vers 1825

Charmes, lieu étrange, résumé et réceptacle de nous, ses habitants, et de la cohorte de ceux qui nous ont précédés, l'histoire de l'édifice et de son parc est bien longue, les lieux évoquaient, lors de notre installation, le Paradou de Zola, avec la même intense poésie des maisons non entretenues dans leur écrin de végétation envahissante, comme un voile de pudeur sur les dégradations de l'incurie.
Nous nous inscrivons au mieux dans son histoire, préservant sa vocation de maison de famille où les liens du coeur le disputent aux liens du sang.

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Château

 

Bagages abandonnés

Garées sur les quais de l'inutile, en l'occurence un corridor et une chambre du haut, deux malles se sont échouées désormais assignées à résidence.
Recouverte d'une grosse toile cirée, qu'enfant je peignis en grenat, voici le bagage de ma grand'mère paternelle Emilia ; avant de nous échoir elle fut la compagne d'une veuve entourée d'enfants en bas-âge, dont mon père, qui prit la route ou le train, je ne sais, de la petite ville Aldeanueva de Barbarroya jusqu'à la capitale Madrid où une vie nouvelle s'ouvrait sous les incontournables et définitifs habits de deuil.
L'autre malle, nettement plus sophistiquée, en beau cuir havane, fut le témoin des voyages au long cours de Marie, ma grand'mère maternelle ; l'objet a remonté l'Amazone, séjourné à Iquitos et transité par Madère où Henriette accomplit ses deux ans...
La plaque au-dessus du verrou ciselé dit l'origine du bagage, c'est à Rio de Janeiro dans les ateliers du malletier Seixas Magalhaes & Cie, au n° 50 rua de Gonçalves que fut conçu l'objet.
Qui aurait pu penser que la riche nomade d'autrefois couverait le souvenir de ses lointaines aventures dans une retraite  du fin fond de la Champagne ?

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Ainsi, au fil des temps, une maison poursuit son itinéraire, alourdissant son bagage immémorial des nouvelles mémoires. Jusqu'à quand ? Quel est le destin de ces murs ? Je me plais à penser que sa vocation de théâtre des affections partagées continuera après nous...
Mais qui le sait ?
Où échoueront les photos-témoins des jours que nous vivons ?

J'étais bien loin d'imaginer que le langage d'un peintre et d'un photographe me renverraient aussi intensément à moi-même, à mon destin parmi les destins qui m'accompagnent, à l'évidence de nos finitudes dissoutes dans le flux commun et peut-être éternel de la condition d'homme. 

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 La boucle est-elle bouclée ?

 

 

Posté par Henri_Pierre à 23:59 - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

    J'aime tout ici ! La verrerie, les malles, les tapis... et ta façon de nous faire voyager dans le temps...
    Dis-moi, qui donc se souvient du Paradou de Zola ? Je l'avais presque oublié celui-là !

    (J'ai cru voir le reflet du photographe dans le sous-verre aux pensées...)

    PS : au musée des Beaux Arts de Rouen il y a un très beau Caillebotte titré "Dans un café"
    Merci cher Henri-Pierre pour cette promenade chez toi, chez eux... C'est un vrai plaisir !

    Posté par eva, jeudi 23 juin 2011 à 21:16
  • @ Eva : je te sais amoureuse des objets-témoins, je sais que, comme pour comme moi, tu es hantée par les énigmes qu'ils nous imposent.
    Bien vu, c'est le photographe qui se reflète dans les pensées des autres.

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 24 juin 2011 à 00:19
  • La stricte vérité ... et si nous avions viscéralement besoin de l'illusion dans la lucidité ? On lit toujours des contes de fées, non ?!

    Posté par Marie, samedi 25 juin 2011 à 20:13
  • superbe, tout ce que Caillebote te fait écrire! les objets qui viennent du passé auraient des choses à raconter s'ils pouvaient parler surtout à table et à l'heure du café...les aquarelles de tante Lucie sont ravissantes, je suis jalouse!!!
    tu as fait un document écrit de ton article ? ça serait bien.
    bonnes vacances, à bientôt

    Posté par CatherineD, samedi 25 juin 2011 à 22:19
  • @ Marie : Je me demande même si la vérité "vraie" ne se nourrit pas d'illusions ; de celles qui érigèrent au rang de mythe les guerillas des tribus Grecques, de l'Iliade à l'Odyssée et le monde tragique des Atrides

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 26 juin 2011 à 09:27
  • @ Catherine : Merci Catherine, non je n'ai pas fait de document sur ce billet ; je n'en fais jamais...
    Si tu savais à quel point la tante Lucie a été productive... Il y a même, dans un registre très différent et dans une autre branche dela famille, un magnifique paysage de neige

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 26 juin 2011 à 09:30
  • Alors là je crois qu'on tient la palme du billet de l'année, au moins ! tu t'es surpassé ! quel régal de te lire...

    Posté par clairette, samedi 2 juillet 2011 à 22:12
  • @ Clairette : Arf, j'en suis tout rosissant. Quand je pense qu'en mettant le point final j'étais si peu content...
    Merci mon amie.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 3 juillet 2011 à 08:53
  • La vérité est la chose la plus simple à croire ..
    On ne peut plus voyager de nos jours avec de telles malles !

    Posté par Marie, dimanche 3 juillet 2011 à 10:56

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