Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

jeudi 16 juin 2011

Foyer de l'âme

Paris ne se livre jamais en entier, la ville capitale n'est jamais épuisée et ses ressources sont, semble t-il, sans fin.
Combien de Parisiens, même de "vieux" parisiens comme moi connaissent le " Foyer de l'Âme" ?
Et pourtant, ce temple rattaché au "Protestantisme dans sa forme large et libérale" existe bien, au numéro 7 bis de la rue du Pasteur Wagner, dans l'onzième arrondissement de Paris, à un jet de pierre de la place de la Bastille.
Sa vocation semble se résumer en ces mots qui à eux seuls ouvrent un monde sans limites : "ici on enseigne l'humanité"

Beau programme n'est-ce pas ?

Pourquoi mes pas m'ont-ils amené en ces lieux, me direz-vous ? Étais-je à la recherche d'un supplément d'âme en ce jour 15 du mois de juin de l'an 2011 ? Non, non pas spécialement, il me plaît de croire que mes quêtes ne se limitent pas à un seul jour...
Alors, le hasard d'une promenade ?
Non, pas davantage.
Eh bien, je vais vous le dire, mon ami Lewis, n'essayez pas de savoir à combien de lustres remonte notre amitié, je ne jetterai pas mon acte de naissance en pâture à votre curiosité, même si elle s'exprime de façon détournée ; eh bien, mon ami Lewis, hier soir au sein de sa chorale du CNRS / Île-de-France, dirigée par Gilbert Dahan, faisait don de la vibrante émotion de ses cordes vocales à qui désirait l'entendre au... Foyer de l'âme.
Parmi ses co-choristes bien entendu...

Étonnante découverte que celle de cette enceinte sacrée où le manque de moyens, fauteuils éventrés et toiles âbimées, allié à une scrupuleuse propreté, disent la vaillante indigence des témoignages spirituels si incongrus dans notre monde consumériste mais qui ne renoncent pas pour autant à donner de la profondeur à la vacuité désolante des temps présents.
Noblesse du prêche dans le désert.
Merci à tous ceux qui, de quelque bord ou de quelque religion qu'ils soient,  tiennent allumées les veilleuses tremblantes du pari de la conscience. 

La bâtisse, qui doit dater des années 1910, se présente sous la forme d'un vaste atrium couvert d'une verrière jaune, les colonnes élancées soutiennent une tribune de fonte dont le dessin d'un Art Nouveau très décanté, annonce dans sa géométrisation tempérée la grammaire de l'Art Déco, il en est de même des céramiques des écoinçons qui ne jureraient pas, en broderies, sur un robe de Paul Poiret.

Nous sommes venus tôt et nous sommes installés sur la tribune face à la chaire de prêche surmontée de l'orgue récemment restauré.

Je tiens à préciser que le produit de la collecte, effectuée sous la forme d'une libre participation, sera affecté au développement d'un village du Burkina Faso, Yaongo, ce qui donne déja le la du concert qui se prépare.

D'ailleurs, peu à peu la salle se remplit, et une salve d'applaudissements salue l'entrée de la chorale.

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Le programme est prometteur, la vocation de la chorale étant "la recherche d'un répertoire choral peu fréquenté" (cliquez sur les photos qui suivent, et Ô miracle de la technique, vous pourrez, aussi bien que moi, le lire sur l'avers du livret) le concert s'ouvre sur cinq cantiques de musique sacrée Anglaise des XVIe et XVIIe siècles ; surnagent particulièrement en ma mémoire le verset "Audivi media nocte" de Thomas Tallis, (en latin, le compositeur n'ayant pas abjuré sa foi catholique) vibrant d'amour, sensuel et désincarné tout à la fois et  la Lamentation de Matthew Locke "How doth the city sit solitary" qui dans l'obscurité de la conscience affligée de l'âme pêcheresse n'en espère pas moins avec ferveur la Divine Miséricorde.

La deuxième partie du concert est consacrée à Heinrich Schütz et ses "petits concerts spirituels" (Kleine geistliche Konzerte) qui portent en eux tout le désenchantement de celui qui, disputé par les différentes cours allemandes, vit s'interrompre brutalement, dans les horreurs de la guerre de Trente Ans, la période fastueuse et éclatante qu'il représentait si bien.
L'interminable abomination si brillamment illustrée par Callot, ayant raison des coffres princiers, mit fin pour un certain temps à la brillante prospérité d'ante bellum.
Pourquoi donc, l'homme l'inspiré, l'homme le constructeur et l'homme le civilisateur entre t-il donc cycliquement dans la fureur de l'auto-destruction et dans  la négation des valeurs précedemment exaltées par lui-même?

Tous les déchirements du monde se lisent dans cette musique austère écrite pour un nombre réduit de chanteurs mais où foi et compassion adoucissent les affres de l'angoisse. Nous sommes loin des coruscances des symphonies sacrées de Venise... 

L'appel à la justice divine du motet "Ein Kind ist uns geboren" (un enfant nous est né) et le "Heile mich, Gott" (Hâte-toi, Dieu) illustrent avec une bouleversante soumission l' attente de l'intervention divine qui, soyons-en sûrs, mettra fin au chaos né des mauvaises pulsions de l'homme.

Dois-je ajouter que mon ténor d'ami Lewis tire remarquablement bien son épingle du jeu?
Votre insatiable curiosité vous demande à le voir ? Eh bien il est juste au milieu de la scène, le regard vers le haut et la bouche en coeur.

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Le "Jubilate Deo" clôt le concert sur l'affirmation de la douceur  d'un Christ bienveillant...
Dehors les bistros de la place de la Bastille vibrionnent et jettent la magie de leurs lumières artificielles à la face de la nuit.
Tout ici est serein et tranquille dans cette soirée de presque été entre oeillades de langueur et sirotages de fraîcheur.
Mais ailleurs ? En Syrie ou en Lybie où tout simplement dans les huis-clos indicibles des maisons ou des recoins obscurs ?
Mon Dieu, si tant est que la foi de Schütz ne s'exprime pas en vain, si tant est que Vous veuillez ou puissiez nous entendre, mettez donc fin aux convulsions de trente ou plus, ou moins, mais ça revient au même ; la souffrance infligée, ne serait-ce qu'une seconde, par un homme à son prochain est en elle-même une éternité d'abomination,
Faites que l'on puisse espérer ou hurlez-nous plus fort encore Votre Absence.

 

Posté par Henri_Pierre à 16:16 - Commentaires [13] - Permalien [#]

Commentaires

    Ames en écho

    Tes lignes que j' embrasse dans leur intégrale lucidité, ta prière finale que je loue également en espérant que nous soyons entendu des Cieux, trouvent en moi un écho particulier. Je n' en écrirais pas davantage, tu as su parfaitement, Pierrot, souffler l' essentiel de cette lumière qui ne se doit d' être vaine. Merci, mon ami.
    Mille et tendres bisous.

    Posté par cyrille, jeudi 16 juin 2011 à 17:02
  • @ Cyrille : Je te remercie de cette tendre complicité,je suis heureux que tu aies été immédiatement accessible au message.
    Je t'embrasse fort.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 16 juin 2011 à 17:34
  • ben oui, même sans précision, j'aurais reconnu sa bouche !!!!!

    Posté par mitcha, vendredi 17 juin 2011 à 16:47
  • @ Mitcha : Quelle mémoire...

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 17 juin 2011 à 16:53
  • "Le Foyer de l'âme"...
    ça laisse rêveur ! Je suis très sensible au chant choral et je suis toujours stupéfaite et choquée que l'on puisse installer des sonos et des micros dans des lieux conçus pour que la voix s'élève au plus haut.
    Peut-être est-ce la raison qui fait que Dieu hurle si fort son absence ?
    Oh ! si tu savais combien j'ai cru quand je croyais... si tu savais...

    Posté par eva, vendredi 17 juin 2011 à 22:51
  • @ Éva : Si tu savais aussi combien j'ai cru.
    Si tu savais combien je n'ai plus cru
    Si tu savais combien le balancier de l'incertitude entre tentation de la foi et le plus-que-doute rythme mes jours...

    Posté par Henri-Pierre, samedi 18 juin 2011 à 07:07
  • il ne s'agit pas de mémoire, mais de sens de l'observation !!! allez Lewis, malgré les années qui passent, tu restes très beau et au top...

    Posté par mitcha, samedi 18 juin 2011 à 11:41
  • au fait, frérot, tu es peut-être "vieux parisien" mais pas "Parisien vieux" (lol). Bisous.

    Posté par mitcha, samedi 18 juin 2011 à 11:42
  • @ Mitcha : je suis peut-être un parisien inoxydable

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 23 juin 2011 à 07:53
  • Avoir l'humilité de reconnaître que nos prières sont vaines et prier quand même et en dépit de tout, je trouve ton billet très émouvant et trouve son écho.

    Posté par Marie, samedi 25 juin 2011 à 20:04
  • @ Marie : Merci soeur

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 26 juin 2011 à 15:11
  • Jesu, meine Freude

    Je ne voulais pas laisser de mot sur ce billet, par peur de me laisser aller à des considérations musicologiques hors de propos. Je t'ai fait part hors ligne de mes réserves, m'en voici déchargé.
    C'est, en fait, la fin de ton écrit qui m'a le plus interpelé. Quel était donc le Dieu auquel s'adressait Schütz ? Était-celui, voulu triomphant par la Contre-Réforme, entrevu à Venise alors qu'il apprenait auprès de l'immense Monteverdi la grammaire d'une révolution dont l'onde de choc se propagerait jusqu'à Johann Sebastian Bach en mêlant au sang germanique une rasade de vin d'Italie, ou bien celui, plus humain et austère, de ces terres réformées où le musicien allait faire toute sa carrière, disparaissant tout auréolé de la gloire d'être un des pères de la musique allemande qu'il est sans doute largement, comme Luther fut un des plus importants de la langue ? Le Sagittarius avait la foi chevillée au corps, mais elle ne hurlait pas, malgré les horreurs traversées, car, au bout de celles-ci, s'entrevoyait la certitude rassurante de la mort qui dissoudrait tout dans la paix retrouvée et l'union avec Dieu, cet abandon de soi que l'on trouve aussi bien chez les mystiques rhénans que chez les sages orientaux. Ne demande pas de comptes à Dieu, un Principe n'a que faire de ce qui se passe ici-bas, il ne règle pas les actions des Hommes, n'arrête pas les guerres et ne sauve pas les enfants. Il est en dehors de notre Temps, ou c'est nous qui sommes en dehors du sien, vers lequel nous n'aspirons qu'à retourner, "Nach dich, Herr, verlanget mich", "komm süsser Tod" que je retrouve mon Dieu, ma vraie Patrie. De Schütz à Bach, c'est cette même foi sereine en l'après qui s'exprime; réécoute le motet "Jesu, meine Freude" qui se referme si parfaitement sur lui même, tu comprendras.

    Posté par Jean-Christophe, mardi 5 juillet 2011 à 21:32
  • Si la foi donnait la sérénité...
    Je pense qu'à travers les différentes étapes de notre vie la préhension de Dieu est différente et contrastée, peut-être même antinomique.
    Mais bon, je parle de sentiments et de perceptions et non de réflexion.
    J'avoue cependant que si le détachement passe par l'inconfort des stylites, j'opte pour le plancher des vaches

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 6 juillet 2011 à 09:12

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