Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

vendredi 10 juin 2011

Notes de Charmes

Ce deux juin le temps de Charmes était des plus flatteurs, les touffeurs des jours précédents s'adoucissaient en vents légers sous un ciel à l'azur tamisé de légers nuages.
La lumière était belle pour accueillir nos deux concertistes qui allaient faire vibrer en soirée les pierres et les poutres brutes de l'orangerie de la grande maison.
Bien avant l'heure du concert prévu, les deux jeunes musiciennes apprivoisaient la salle et, peu à peu, leurs instruments, de plus en plus dociles, se familiarisaient avec le lieu et l'habitaient de leur conversation de plus en plus assurée.
Chitan le curieux, Chitan l'omniprésent, de surprise, figeait ses impétuosités dans une quasi immobilité, et de son petit tronçon de queue cabotine en mouvement, il se prenait pour le chef d'orchestre.
Inversion des rôles, les chiens seraient assignés à résidence dans la maison pendant que l'assistance investirait les communs pour cette fête musicale.
J'éprouve un véritable bonheur à voir la musique habiter les lieux familiers ; nous sommes loin de la musique ritualisée et mondaine des salles de concert, tout comme de la qualité extrême des enregistrements efectués dans des conditions "idéales", les notes de ces petits concerts privés ressuscitent l'art d'agrément que prisaient nos aïeux d'avant les gramophones. 
"Donner un concert" c'est comme offrir de la musique vivante comme un présent de sociabilité.
Mais foin de pensées parasites, l'après-midi glisse en soirée, les robes du soir ont remplacé les blue-jeans de nos deux artistes, je vais vous les présenter.

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 Bienvenue à Aliénor la harpiste, c'est la première fois qu'elle vient à Charmes, elle est resplendissante de cette beauté ravageuse des pré-raphaélites, sa magnifique chevelure aurait inspiré le pinceau de Rossetti ou de Burne-Jones, tout comme la grâce de ses mouvements lorsqu'elle donne vie à son instrument.

Anne-Lise et son violon sont des habitués des lieux, en même temps que son assurance s'affirme, la violoniste a su se donner un style bien à elle, elle encadre le bel ovale de son visage d'une coiffure serrée qui accentue ce côté "dix-neuvième siècle" qui lui va si bien. Son regard et son expression me renvoient à une image de femme que j'ai en mémoire ; qui donc ? Voilà don, bien sûr, je revois certaines photos de Mata-Hari la séduisante femme-enfant ; je dois avouer que, preuves à l'appui, je suis le seul à paraître convaincu de cette ressemblance.
Facétieuses bien qu'un peu tendues les deux charmantes posent devant l'objectif, maître de cérémonies jusqu'au bout, je ne résiste pas au plaisir  vous offrir l'éclat de leurs sourires.

Je précise que l'une et l'autre vivent de leur art.

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Et maintenant, place à la musique.
La vieille et vaste salle se fait complice des notes nées de l'art de nos deux instrumentistes, les sons carressent les murs de pierre et se fondent en vibrations étouffées dans le bois du plafond, les stridences rebondissent sur les dalles du sol et tout ne fait plus qu'un, nous sommes littéralement dans un bain de musique.
Le programme des duettistes est, bien sûr, faits d'arrangements pour les deux instruments sauf une oeuvre de commande de Fauré pour deux soeurs, un duo pour violon et harpe.
Vivaldi prend des couleurs inaccoutumées, ainsi que Saint-Saëns tandis que la Polonaise de  Wieniawski s'accomode fort bien de la substitution du piano par la harpe.
Les chansons populaires de Manuel de Falla ainsi revisitées ne font pas l'unanimité, un certain tic conservateur rend le musicien inséparable des accords de guitarre sèche ; pourtant moi, le semi-espagnol, je trouve l'âme de la musique de Falla préservée et en demanderai même un bis à la fin, après le salut très professionnel des artistes. 

Étrange sensation que procure l'observation attentive des auditeurs pendant que se déroule un concert ; si d'une part chaque individu se dissout dans l'écoute collective, comme liés par une communion, d'autre part chacun est rendu à soi même, à sa propre histoire et, les échos ou les correspondances révélés ou réveillés ne sont les mêmes pour personne.
Il y a là quelque chose de réconfortant, comme une solidarité, et quelque chose d'extrêmement triste, comme le sceau fatal de l'incommunicabilité fondamentale de tout homme.
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 Puis, tout ayant une fin, les instruments se sont tus après la salve d'applaudissements bien mérités, la tenue quotidienne s'est subsituée aux robes de cérémonie, nous allons rejoindre les chiens au salon et, autour d'un verre, les conversations reprennent par petits groupes comme toujours lorsque l'assistance est nombreuse.
Les concertistes nous quittent oubliant partitions et pupitres dans l'orangerie, nous allons passer à table pour le dîner.

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Le lendemain, de bonne heure, je suis retourné dans l'orangerie, elle m'est apparue teriblement vivante, bruissante des échos de la veille, comme si les lieux mêmes voulaient retenir le temps, le temps du ravissement, le temps de l'exceptionnel.
J'ai fermé les yeux et une Polonaise m'est venue danser dans la tête...

 

Posté par Henri_Pierre à 15:37 - Commentaires [16] - Permalien [#]

Commentaires

    Hausmusik

    Je te l'ai souvent dit, Charmes, à mes yeux, est un lieu qui, par l'époque où la maison fut construite comme par sa configuration même, appelle la musique, et je trouve excellente l'idée que vous y organisiez, Charles et toi, de petits concerts de temps à autre, lesquels permettent à la maison de retrouver une pulsation qui fut sans nul doute la sienne tout au long du XIXe siècle.
    Comme tu le soulignes dans ton texte, il ne s'agit pas ici de faire pleurer Pleyel ou de faire se pâmer Diapason, mais bien de passer un moment d'agrément dont la légèreté n'est pas pour autant synonyme d'inconsistance, mais bien de ce goût raffiné qui régnait dans nombre de familles il n'y encore pas si longtemps (à l'échelle du temps, s'entend). Les deux jeunes musiciennes ont, autant que je puisse en juger, déployé une belle énergie pour que la magie des sons atteigne et les gens et les lieux. Tu as noté avec beaucoup de justesse une des singularités de la musique : elle réunit les gens autant qu'elle les sépare, le moment partagé n'effaçant jamais le rapport individuel que chacun peut entretenir avec une oeuvre, selon ce que celle-ci a à lui conter, qui peut parfois se révéler terrible. Peut-être est-ce une des raisons expliquant que ceux qui cheminent avec la musique pour compagne privilégiée sont, un peu plus que les autres, silencieux et solitaires.
    Merci pour les jolis moments que tu nous offres, pour cet art de mettre la musique au cœur du quotidien pour lequel les Allemands ont inventé un joli mot, dont la concision ne masque pas les extraordinaires senteurs de cire, de souvenirs et de quiétude qu'il dégage : Hausmusik.

    Posté par Jean-Christophe, vendredi 10 juin 2011 à 16:08
  • Hausmusik, hausmusik...
    Que ce mot est lui-même musical.
    Merci de ces mots qui metent, s'il le fallait encore, en exergue nos profondes parentés

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 10 juin 2011 à 16:23
  • Mon "moment préféré" en musique: la répétition, quand la salle apprivoise les musiciens...
    L'énergie dégagée dans ces moments est toujours particulière... Dans cette orangerie, ça a du être magique... j'aurai adoré y être, prendre quelques images...
    (oui j'aime aussi beaucoup les trois petits points ^^*)
    Pour le reste, je ne saurai le dire aussi bien que JC. Je n'essaierai même pas!
    Merci de partager ces moments avec nous.

    Posté par Rachel Oo, vendredi 10 juin 2011 à 16:38
  • @ rachel : mais ce que tu dis, tu le dis fort bien mon amie, et je te remercie.

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 10 juin 2011 à 16:45
  • Charmes, Charmes, Charmes

    Que cette demeure mérite bien son nom !... et avec quel talent tu nous restitues ces moments privilégiés !... le pire avec toi c'est que même l'anecdote la plus banale revêt des habits de fête, alors là, quand il s'agit d'instant si raffinés... cela touche au sublime ! ;o)))
    (le titre de mon commentaire est à chanter sur un air que tu devineras ^^)

    Posté par clairette, vendredi 10 juin 2011 à 16:47
  • @ Clairette : Eh bien je chante, d'autant plus que tes mots délicieux m'ont mis de la musique en l'âme.
    tu sais, il est vrai qu'à Charmes le banal reste à l'entrée, je suis de plus en plus fou de cette maison au nom si mérité comme tu le soulignes

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 10 juin 2011 à 17:00
  • "le banal reste à l'entrée ..." que diras-tu quand enfin j'en franchirai le seuil ?? quelle musique nous accompagnera ? Bisous

    Posté par Marie, vendredi 10 juin 2011 à 20:35
  • Tu n'avais pas dit que tu connaissais Marie Rambert ...

    Posté par Marie, vendredi 10 juin 2011 à 20:40
  • @ Marie : Quand tu franchiras le seuil la musique sera ton sourire
    Toutes les polonaises dansantes ne s'appellent pas forcément Marie R.

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 10 juin 2011 à 22:55
  • 2 anges sont passés...

    Posté par mitcha, samedi 11 juin 2011 à 12:18
  • Oui Mitcha, deux délicieux anges

    Posté par Henri-Pierre, samedi 11 juin 2011 à 17:08
  • "la beauté resplendissante des préraphaélites"... oui, tout est dans la 4ème photo !
    Je te l'ai dit déjà, je suis une affreuse ignorante en musique... Mais ce qui me fascine toujours c'est la complicité musicien-instrument... et quand je vois la silhouette magnifique de cette jeune femme, penchée sur la harpe... quand je l'imagine en train de pincer et caresser...
    J'aime les instruments de musique en tant qu'objets aussi, j'aime la façon dont un musicien tient une viole de gambe entre ses jambes, comme il tiendrait une femme aimée... J'aime comment un musicien tient un violon contre son visage, sur son épaule, et pardessus tout j'aime l'accordéon diatonique qui respire entre les bras, comme un ami (oui, un accordéon diatonique respire : la note du soufflet poussé est différente de la note du soufflet tiré)...
    Oui la musique "habite" ce lieu déjà très beau, et exalte encore sa beauté...
    Merci Henri-Pierre pour ce moment à nous donné...

    Posté par eva, samedi 11 juin 2011 à 17:38
  • L'esprit ceint me souffle de te laisser Chopin, je garde la chopine. Pardon !

    Posté par Marie, samedi 11 juin 2011 à 20:12
  • Le Charme mélodieux

    Les lignes de J-Ch sont l' écho de mon sentiment à la lecture des tiennes, Pierrot. Alors, qu' ajouter si ce n' est t' écrire combien j' eusse aimé en être ! A l' instar d' un précédent Concert privé que tu avais ici même partagé.
    L' acoustique de l' Orangerie fut-elle idéale pour y faire voyager ces notes bues avec un visible bonheur convivial ? ... Si oui, elle en conservera sans doute le souvenir.
    Je t' embrasse.

    Posté par cyrille, samedi 11 juin 2011 à 20:14
  • Un momento ....

    ...De felicidad.........

    Gracias, mi amigo....

    Y hasta pronto....

    Besos++

    Posté par estrellita, samedi 11 juin 2011 à 21:12
  • @ Eva : le rapport des concertistes à leur istrument est, il est vrai très particulier, comme de personne à personne.
    Les échanges expressifs de regards et d'expressions entre les deux duettistes étaient également très intenses et émouvants
    @ Marie : Je te pardonne d'autant plus que je pratique les deux avec le même appétit
    @ Cyrille : Hier encore les murs étaient bruissants ; l'âme de la musique y planait encore.
    @ Estrellita : Muchos besos amiga mia, y se disfruta mas de las cosas buenas al cumpartirlas.
    Hasta luego.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 12 juin 2011 à 08:09

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