jeudi 28 mai 2009
Tu aimais les fleurs
Tu aimais les fleurs Henriette.
Lors de la célébration religieuse ta fille Colette, ma sœur, a bien dit que sous tes doigts le moindre brin d'herbe devenait espoir d'une rose.
Si dans ton appartement et ton balcon, ta jungle dépossédée s'étiole, les fleurs, innombrables, sont venues masquer pour un temps la scandaleuse froideur de la terre qui t'ensevelit désormais.
L'amour que tu as semé t'a été rendu en des milliers de pétales qui au-delà de leur flétrissure et de leur propre mort continueront à clamer le vide irrémédiable que tu as laissé ; j'en veux pour témoin l'éternel cri muet de ce coq si près de ton lit végétal.
J'ai froid maman, froid de toi ; nous tous tes enfants, et Paul le si fidèle, et tous les innombrables parents et amis qui ont eu le privilège de s'émerveiller de la beauté restée intacte de ton sourire et des paysages contrastés de tes yeux d'océan sommes désorientés par la perte de ton sillage.
Tout est douleur, Henriette, parce que tout parle de toi, la ténuité pure de ce dernier arc-en-ciel, comme l'embrasement de ma dernière nuit Bordelaise et les mille lucioles que la ville, à nos pieds, avait allumées pour toi.
Abandonné sur ta table de chevet, ton téléphone est là qui me vrille le cœur, tu n'as jamais été très douée pour les nouvelles technologies et l'objet est posé sur le répertoire papier où, d'une écriture devenue maladroite, tu avais écrit les numéros de ton quotidien.
De retour à Paris je t'ai appelée, uniquement pour te dire sur cette messagerie de l'inutile que tu ne pourras plus écouter, combien je t'aime.
vendredi 22 mai 2009
Mercredi 20 mai 23:50
Henriette la si jolie femme, Henriette la délicieuse dame, Henriette ma maman, s'en est allée a l'Ascension.
Je suis vide.
Je suis plein d'elle.
Et il faudra vivre sans elle.
mardi 19 mai 2009
Confins
Charmes en l'Angle, au creux de sa forêt de charmes, mollement alangui dans sa vallée du Blaiseron voit les temps s'écouler sans qu'aucun changement ne vienne altérer sa quiétude.
Charmes est une bulle hors du temps, enfin du moins jusqu'à ce que cet incongru alignement d'éoliennes ne vienne barrer son horizon du levant dans un remarquable exercice de pollution visuelle.
Mais bon, payons avec dédain notre tribut aux temps modernes, même si la notion de progrès concernant ces grands rapaces égratigneurs de paysages reste contestée.
Arrentières à quinze kilomètres de Charmes produit les derniers vins de champagne et, Lifoll, capitable européenne du meuble, dit-on là-bas, distante de seulement quatre-vingts kilomètres est déja situé dans les Vosges.
Ma demeure est donc située aux confins de deux provinces, là où le pays des bulles des fêtes s'aprête à flirter avec le mystère des obscures forêts.
Bien sûr, de nombreuses excursions émaillent nos séjours carpiniens, nombreuses sont les villes et les sites pullulent, mais aujourd'hui, parce que l'écho de ces visites est encore vivant, voici trois lieux différents qui ont enchanté nos heures.
Vignory
Le gros bourg où le donjon des comtes de Vignory, enchemisé de bois pour restauration ou sécurité, domine le village est une agglomération ancrée dans son histoire qui y a laissé des traces remarquables, les unes majeures, les autres attachantes en tant que témoins d'un monde révolu mais encore vibrant.
Les heurtoirs des anciennes demeures patriciennes taisent obstinément les secrets de famille ; le lavoir, élégant bâtiment du dix-neuvième siècle, temple de tous les commérages, résonne encore de l'agonie et de la mise à mort des réputations sacrifiées sur l'autel des conformimes provinciaux et à un jet de pierre, la délicate grammaire du style de la Renaissance s'estompe peu à peu sur certaine façade usée par les siècles.
L'église est remarquable en ce qu'elle est l'un des premiers témoignages de style roman, les premières mentions remontent à 1032 à l'époque de Gui 1e, Seigneur de Vignory, édifia la nef et les bas-côtés ; son fils Roger dota le monument, vers 1050, d'un magnifique choeur avec déambulatoire d'où s'ouvrent les chapelles rayonnantes; le clocher, lui, date du milieu du douzième siècle.
La façade et les deux premières travées de la nef ont été bâties "à la Viollet le Duc" du même style roman lors d'une campagne de rénovation entre 1846 et 1863, au gran dam des ajouts gothiques jugés incompatibles avec la "pureté" de l'ensemble.
Si les structures gothiques et Renaissance ont disparu, il subsiste cependant de nombreux vestiges sculptés, statuaire en ronde bosse ou hauts reliefs ainsi que quelques broderies caressant la pierre à la manière d'un seizième siècle qui rappelle curieusement l'art plateresque de Salamanca.
Ledit retable renaissance supporte un pathétique Christ aux outrages qui nous dit que la Bourgogne non plus n'est pas lointaine, l'expression d'intense souffrance résignée ainsi que les drapés du manteau de Marie et les plis de la robe de Saint Jean sont ceux du quinzième siècle mûr ; sur un autre autel le costume de la donatrice permet une datation incontestable des années 1470-80, et, de part et d'autre d'un rétable doré baroque un Saint Hubert d'environ 1530 fait face à un cerf étrange émergeant du mur dans un saisissant semi haut-relief .
Nombreux sont les autres vestiges que je ne saurais trop vous exhorter à aller contempler sur place et qui nous font regretter amèrement les disparitions volontaires au nom de la sacro-sainte notion d'unité de style si chère à un certain dix-neuvième siècle.
La Source Bleue
A Villiers-sur-Marne, localité perdue au fil d'un canal, est un restaurant qui est bien plus qu'un lieu où l'on mange.
Un demi-queue muet mais terriblement présent vous accueille dans le vestibule de cette maison de famille que François, l'un des fils a transformé en restaurant ; sa femme, la pétulante Nathalie accueille comme une maîtresse de maison et fait valoir avec une verve poétique la cuisine de son chef de mari.
De surcroît ,effectivement succulents, les plats se donnent des allures d'oeuvres d'art comme en témoigne ce foie gras à l'onctuosité poignardée d'un impitoyable triangle croquant.
Ingérer Miro, quel luxe...
Souce Bleue, pourquoi ? eh bien parce que, dans la propriété, une pièce d'eau peuplée de truites et esturgeons sourd d'une résurgence d'un bleu d'azur qui n'a pas à remercier un ciel plutôt instable qui l'aurait élu comme miroir.
Le bleu est dû à la nature du sol, riche en cuivre ; de cette source partent aussi de longues et étroites galeries qui font le bonheur des spéléologues, à leurs risques et périls.
Voyez cette eau naissante, elle est si transparente qu'on penserait, si elle n'était aussi froide, y avoir pied, eh bien non, la profondeur ici est d'au moins sept mètres.
Nathalie, soucieuse d'harmonie, ne met pas de poésie qu'en ses paroles, elle prend soin aussi de faire danser avec grâce sur le sol de son royaume ces malicieuses pantoufles fleuries d'elfe que n'aurait pas désavouées Perrault.
Le bistro de l'improbable
A Arnancourt, avant d'arriver au village et après quelques zig-zags de route ondoyant au milieu d'une bucolique campagne à damner Rousseau, attend une surprise de taille, Le "Domaine de l'île Maurice".
Nous avons découvert ce bistro de nulle part il n'y a guère, et, depuis, nous en sommes devenus des aficionados ; pour trois francs six sous on s'abreuve d'un petit champagne, certes un peu rapeux mais auquel on pardonnerait même s'il était vinaigre tant le cadre est surprenant.
Des brûlures d'estomac dans ces conditions sont un risque consenti de bon coeur en remerciement au charme des lieux.
La clientèle, quasi exclusivement masculine, s'habitue très vite à nos amies quelque peu incongrues dans cet univers rustique et viril.
Chapeaux mis à part, les habitués rappellent, sans aucune supputation abusive de ma part, les dégaines de Brokeback Mountain ; tout le monde a accueilli avec un sympathique détachement les citadins que nous sommes, et, depuis, ils s'habituent à mes chapelets de lazzis proférés à voix plus que haute et mes tonitruants éclats de rire.
La bâtisse, un immense hangar en préfabriqué, se dresse au bout d'un chemin d'arbustes fleuris, et, les eaux de l'étang, où se déroulaient avant les normes draconiennes de sécurité, des joutes nautiques, sont sillonées par la nonchalence indifférente des palmipèdes.
Mais chaque lieu, pour aussi simple soit-il recèle ses atypiques et excentriques aristocrates, ainsi le labrador d'Hélène qui, tandis que sa maîtresse préside avec maestria aux destinées du bar, trouve sa délicatesse indigne du sol de l'auberge et ne consent à se laisser aller au repos que dans le confort moelleux de l'automobile.
Voici donc trois sourires d'une de mes terres d'élection...
mardi 5 mai 2009
Une décade marocaine
Vingt-quatre avril, trois mai.
Une terre
Le Maroc est redevenu lui-même, du moins tel qu'on l'attend ; après plusieurs mois de pluies et de fraîcheurs exceptionnelles, un printemps aux touffeurs estivales s'est enfin installé, souverain, en ce pays.
La vie aux champs est telle que celles des enfances que nous n'avons pas connues mais qui restent gravées, de façon immémoriale, dans nos imaginaires.
Il est au Maroc, une agriculture à deux vitesses, la moderne aux monstrueuses machines agricoles avaleuses de vastes espaces vides d'hommes à grand renfort de poussière et de bruit, et la traditionnelle où, ployés, hommes et femmes manient avec virtuosité la faucille.
Si dans les vastes exploitations industrialisées les traitements ont éliminé les fleurs des moissons, dans les campagnes immuables les bottes et les javels sont constellés du rubis des coquelicots.
Au risque de paraître misonéiste je dirai mon bonheur à la contemplation de ces instants d'éternité où le dur labeur n'empêche pas de voir fleurir, sous les chapeaux de paille, des sourires étincelants.
Souvent un chant psalmodié, cantilène des ouvrages des champs, enveloppe l'espace.
Tel foulard d'azur accroché aux branches d'un olivier, dit, mieux qu'une silhouette, mieux qu'une voix, le passage de la paysanne en ces lieux. Je pense au "Bigger splash" de David Hockney où la trace de l'homme révèle bien plus que sa figuration.
Épineux de toutes sortes bordent les champs et délimitent les propriétés, les figuiers de Barbarie se couronnent d'efflorescences jaunes, douces et prometteuses, qui feront naître des piquants la tendresse des fruits charnus.
Des gens
Dans le cycle des retrouvailles s'épanouissent aussi la lumière des regards et la chaleur des sourires.
Tous les bazaristes du quartier peuvent enfin haranguer de leurs lazzi affectueux le "zarazir" revenus ; oui, Charles et moi, du fait de nos perpétuelles migrations sommes des zarazir (singulier "zor-zor") autrement dit, les étourneaux, les sansonnets... Et la maison revit son cycle d'entrées et de sorties rythmées par l'horripilante sonnette qui s'évertue à émettre un chant qui se veut d'oiseau et que nous nous efforçons de trouver agréable pour ne pas démentir la fierté de notre fidèle Abdelhadi, responsable du choix de l'objet.
Certains événements viennent modifier quelque peu notre paysage affectif : Najibou fanfaronne et fait le beau, méprisant les quelques petits volumes installés sous sa chemise ; mais foin des kilos, ils finiront bien par fondre entre deux petites bières, et puis, cette chemise nouvelle est tellement belle, n'est-ce-pas ? Et enfin quoi, il faut bien payer le tribut du passage de l'état d'extrême jeunesse à celui de la jeunesse tout court, non ?
A Casablanca, Ghizlaine, la Plus-que-Belle, pouponne sous sa crinière luxuriante la petite Yasmina qui vient d'avoir deux mois ; là aussi, la jeune fille s'est muée en jeune femme, exquise mais trop complexe pour être comblée ; ses yeux, encore, lancent des défis de souffre au monde avant de s'alanguir avec une tendresse aux confins de la nostalgie sur son enfant.
Aziz B, pour se soustraire parfois aux trépidations de Marrakech, se fait bâtir une maison à la campagne, face à l'Atlas, à trente-cinq kilomètres de Marrakech.
Dans le chantier, un jeune ouvrier, Abdelhak, travaille les matériaux de constructions les mains nues, les gants sont un luxe ; il protège aussi ses chevilles par des "guêtres" confectionnées au moyen de morceaux de carton enroulés et ficelés autour de la jambe.
Dans son dénuement, Abdelhak a cependant la noblesse d'un prince, d'un vrai prince, d'un prince du coeur ; assis sur un moellon il nous prépare avec grande élégance un thé délicieux et sa grâce transforme le chaos et l'indigence en palais de tous les raffinements.
Son image, je vous l'offre comme emblème d'un Maroc éternel, toujours vivant malgré les péripéties d'une époque si méprisante des valeurs vraies.
Des animaux
Mimi, vous le savez, a disparu ; il m'a été dit que, souvent, les chats partaient se cacher pour mourir...
Où sont les mânes de ma princesse, quelle terre ou bien quelle poubelle abrite désormais sa luxueuse fourrure ?
Najibou nous dit une bien belle histoire, il essaie de se/nous convaincre qu'un magnifique matou a ravi la belle qui coule désormais des jours d'extase ailleurs. Quel ailleurs ? Est-ce là une transposition naïve de cette promesse des voluptueuses houris qui attendent au paradis les guerriers de la foi ?
Quoi qu'il en soit, une nouvelle boule de poils ramenée par Youssef, le fils d'Abdelhadi, nous attendait à la maison. Une peluche effrontée s'est avancée en terrain conquis, charmeuse et désinvolte du haut de ses approximativement deux mois. Excuse-nous Mimi, ne vois là aucun oubli, aucune versatilité mais, blang, une nouvelle petite case s'est ouverte dans nos coeurs où Bouz-Bouz est entré sans se faire annoncer. Tout de go.
Bouz-Bouz ? Eh bien oui, "b'zbouz" en marocain veut dire "robinet" ; effectivement, un examen attentif de l'intimité du chaton, a révélé certain petit instrument qui lui a valu son nom. Bouz-Bouz est un mâle.
Des voisins invités à dîner sont venus sans fleurs, ils ont jugé plus original de nous amener deux jeunes caméléons pour habiter l'arbre-coco du patio. Qui n'a jamais éprouvé la matité soyeuse de la peau d'un caméléon ? Le contact bien que non-lisse en est infiniment doux et les petits flancs palpitants rythment le temps à leur mesure, précise, délicate et confite de lenteur.
Avant notre départ Bouz-Bouz le tendre, avait déjà envoyé ad patres l'un des deux charmants paresseux ; le deuxième, le dernier jour, agonisait la mâchoire fracassée par le même prédateur.
Exit les petits reptiles aux yeux étranges de tourniquet.
Je garde aussi en mémoire la douce rencontre, à Tamesloht, d'une petite chienne vagabonde, une petite chienne à personne qui, orpheline d'affection, m'offrit à caresser son petit ventre.
Des roses
Il a beaucoup plu, disais-je, au Maroc, et, de ce fait, jamais la ville de Marrakech n'a autant mérité son nom de "Ville des roses" ; les fleurs foisonnent au bord des routes et dans les jardins ; j'en ai, comme à l'accoutumée, couronné la fontaine de la maison,et, deux jours après, les têtes aux pétales de satin, s'exhalaient en alanguissements mourants qui n'en déployaient pas moins les splendeurs irréelles de leurs enchantements et fragiles et intemporels.
A la retenue de Lalla Takerkoust, une seule corole, narguait avec insolence le splendide panorama de reliefs et d'eaux du haut de son altière beauté.
Des anges de la mort
Une découverte, bouleversante, nous attendait à Marrakech ; et oui, même une ville connue et maintes fois parcourue peut réserver des surprises ; il s'agit du cimetière chrétien.
Cerné d'immeubles, le lieu n'en reste pas moins une parenthèse de solitude dans le contexte vibrionnant, et, si rares sont les familles qui viennent encore s'occuper des tombes, le cimetière est soigneusement entretenu par des jardiniers.
Des parapets s'effondrent, des dalles sont soulevées par la vigueur des bougainvillées et les couronnes mortuaires n'exhibent plus que leurs squelettes métalliques après la disparition de leurs verroteries ; l'épitaphe de tel colonel, brisée en deux, raconte une vanité en deux épisodes, tandis qu'un "A mon Papou" gravé sur le marbre perpétue l'écho d'un gros chagrin.
Les anges des mausolées s'effritent, l'un deux a même perdu une aile.
Quel est le Charon, nautonier de l'improbable, qui nous a amenés jusqu'à la dernière demeure de François Martinez ?
Un sculpteur hanté des mauvais rêves de Blake ou de Füssli, encore enivré des feux récemment éteints de l'Art-Nouveau, a représenté le jeune homme de treize ans s'accrochant désespérément aux voiles d'une mère éplorée, de la vie, tandis que son corps s'enfonce inexorablement dans le néant.
Il me plaît à croire qu'il mourut noyé bien que Marrakech soit si loin de la mer.
Le drame continue à se jouer ici, où, sur une tombe a semi enfouie, trois chats-parques se repaissent de la mort de ces volailles décapitées.
Combien de temps encore ces vestiges souffrants diront l'arrogance dérisoire de l'histoire d'une époque de conquêtes ?
De l'autre côté de Marrakech, à Bab-el Khémis, la porte du jeudi, un autre lieu du dernier repos, musulman, celui-là, se désagrège sous la poussée des eaux et de la ville. Les cimetières meurent aussi.












































