mercredi 9 avril 2008
Elle...
"Je m'appelais Marie-Antoinette..."
Ainsi la Reine déchue déclina t'elle son identité à l'ouverture de son procès. Procès perdu d'avance.
Et, elle, gardait-elle quelque espoir ?
"Je m'appelais..." Imparfait parce que, sachant sa fin proche, elle se situait déjà dans le passé où parce que son nom suivi de son état faisait partie d'un monde ancien que la Révolution achevait d'engloutir avec les ignominies qui lui étaient infligées ? Elle était ci-devant Reine, et elle allait mourir.
Elle était d'un monde mourant.
Curieux personnage que celui de cette souveraine qui après avoir séduit un peuple mourait de par lui-même ; femme complexe qui soudain revient à la mode, elle qui fut un temps reine de la mode.
Femme obscurcie, la reine de papier a à jamais masqué le personnage de chair sous les tombereaux d'idées partisanes ou toutes faites ; la Belle écervelée n'a pas plus de réalité que l'impérieuse tyrannique, et la Sainte de la Restauration est aussi fausse que la grue des révolutionnaires.
Paris lui rend hommage et les publications se précipitent. Et pourtant Marie-Antoinette n'a jamais eu de biographie définitive, elle n'a pas eu le Jean-Christian Petitfils qui a enfin rétabli un Louis XVI dans sa vérité, débarrassé des scories des récupérations et des lieux communs.
Comme partout dans Paris, la Reine, ironie de l'histoire, trône place de la République ; l'image démultipliée est le premier portrait que fit d'elle Elisabeth Vigée-Lebrun en 1778, elle y apparaît dans son grand habit de cour à la française droite et le teint éblouissant, mais, inflexion vaguement subversive d'un portrait officiel, entourée de fleurs au lieu de symboles.
Les publications les plus variées envahissent les étals des kiosques et des librairies, et, toujours les mêmes poncifs, les mêmes analyses plus ou moins superficielles mais jamais totalement convaincantes.
La reine de papier continue à étouffer la femme.
Sur elle, tout a été dit, mais, elle, n'a jamais été dite.
Et pourtant ce qu'elle fut vivante Marie-Antoinette ! mais également complexe ; aussi vraie dans ses expositions narcissiques parée de toutes les splendeurs régaliennes que dans ses retraites de campagnes idylliques où bruissaient ses mousselines dépourvues de paniers, cette mode lancée par elle et jugée inconvenante car, comme l'exprimait Alexandre de Tilly, laissait aux galants bien peu d'espace entre la femme et le bonheur.
Peu encline à la toilette lors de son arrivée en France, elle avait quatorze ans et compromettait l'ordonnancement de ses atours à jouer avec des enfants et ses petits chiens, elle y prit peu à peu goût et, à défaut d'être une vraie reine, puisque son mariage n'était toujours pas consommé, elle décida de devenir reine de la mode, et elle le fit avec brio, en cette époque de transition entre le rococo et le néo-classicisme, entre les paniers protocolaires et les lignes souples et droites du pré-romantisme.
Marie-Antoinette fut d'apparence frivole parce qu'aucun espace d'affirmation d'elle-même ne lui fut proposé.
Que d'ouvrages lui sont dédiées, à elle, la réprouvée de l'Histoire de France, dans cette pléthore perce peut-être aussi le sentiment de culpabilité des Français, sous le masque de la haine la plus tenace.
Aux hagiographies anciennes (Montjoye 1797) aux plus récentes (Jean Chalon) en passant par les "amoureux" classiques comme Pierre de Nolhac ou André Castelot répondent les ignominies insensées et hors proportion des nombreux contempteurs qui, des libellistes de son siècle aux Girault de Coursac qui l'ont traînée dans la boue, participent tous à brouiller son image.
Stephan Zweig dans son explication post-freudienne la réhabilite en anéantissant Louis XVI, Pierrette et Paul Girault de Coursac, pour encenser le roi, accablent son épouse.
Nous ne saurons jamais qui était cette femme, le savait'elle elle-même au demeurant ? Que savons-nous des êtres, y compris de nous mêmes, au delà de nos postures et de nos impostures, des mémoires et des oublis, de ce que nous essayons d'être et du comment nous sommes perçus ?
Pour moi, au delà d'une fidélité passionnelle et inexpliquée, pour moi qui ai quasiment lu tout ce qui a pu être dit sur elle, quelques traits s'affirment qui, à défaut d'approcher sa réalité concourent à forger l'image de mon personnage d'élection.
Evelyne Lever a eu la géniale initiative de publier la correspondance de Marie-Antoinette et de mettre en perspective ses écrits avec les missives de ses correspondants ; bien sûr, on ne livre à un courrier que ce que l'on veut bien y mettre, les caractères d'encre sont aussi soumis aux règles du paraître, plus ou moins subliminales, que les comportements sociaux, mais de ce jeu de chassés-croisés émergent deux traits de caractère essentiels : la sincérité et la force de caractère.
Dans ces allés-retours chefs d'œuvre de cynisme et où elle n'était qu'un enjeu politique, manipulée par sa mère, son frère et Mercy-Argenteau le délateur, elle reste d'une fraîcheur émouvante et est la seule à parler avec son cœur.
Force de caractère, car sans opposer de résistance frontale aux diktats maternels, elle mène sa vie à sa guise, monte à cheval et refuse toute compromission avec la du Barry, la scandaleuse Impure.
Simone Berthière l'a bien compris en publiant son Marie-Antoinette l'insoumise.
Cette détermination est perceptible dès ses premiers portraits ; ce bébé s'affirmera déjà en 1762 sous le pinceau de Liotard dans ce délicat portrait de l'Archiduchesse de sept ans qui ne tient sa navette à parfiler qu'avec distance en dardant un regard franchement résolu au spectateur ; elle pose déja en être à part entière et non pas en poupée de cour.
Elle était aussi bienveillante et attentive aux autres, on lui trouvait même "de la sensibilité" ce qui, encore alors était un peu incongru chez une dame de haut rang, elle désirait elle-même "qu'on ne puisse sortir de chez elle que content".
Cette simplicité d'âme est visible dans plusieurs représentations, comme ce magnifique portrait de Drouais qui orne les salons de l'hôtel Bristol à Paris ; la jeune souveraine, perdue dans ses paniers vert d'eau tient avec abandon son livre (elle ne prisait guère la lecture), et son regard si doux de jolie myope s'harmonise à merveille avec la tendresse de son demi-sourire. Dans cette figuration d'Hubert Robert, vêtue de blanc, cette non-couleur qu'elle affectionnait tant, elle se penche vers un enfant ; elle adorait les enfants elle qui mit si longtemps à être mère. Une lettre adressée à la nouvelle gouvernante des Enfants de France, Madame de Tourzel, lorsque Madame de Polignac fuit Versailles en 1789 exprime ses vues sur l'éducation, elle expose des idées assises sur une connaissance de la psychologie de l'enfant étonnante pour l'époque. Ce fut la première reine de France à avoir un contact quotidien et direct avec ses enfants, bref, à être réellement mère.
J'en veux pour preuve cette miniature de Dumont conservée au Louvre et qui représente la mère attentive dans les jardins certainement de Saint-Cloud, son domaine privé où la famille royale, étroitement surveillée aux Tuileries eût le droit de passer l'été de 1790.
Intrépide, elle se grisait de courses à cheval, si on la mettait en garde contre ce genre d'exercice qui gâtait le teint, son miroir la rassurait et elle galopait de plus belle, même à califourchon, transgression des règles de bienséance et mépris du carcan de l'étiquette. Car libre elle se voulait et libre elle menait sa vie.
Son mépris des conventions, certains diront son inconscience, la virent s'engager avec ardeur pour la levée de l'interdiction du barbier de Beaumarchais ; elle interpréta même le rôle de Rosine dans son petit théâtre de carton-pâte de Trianon.
Son goût de la nature était en parfaite harmonie avec les prémisses du Romantisme de cette fin du dix-huitième siècle, mouvement qui serait étouffé par les spasmes de la révolution et les clairons martiaux de la sanglante épopée napoléonienne.
Les fermes de Trianon étaient des exploitations expérimentales, la souveraine n'a pas plus trait de vaches que promené des agneaux enrubannés ; en revanche, elle introduisit les premiers mérinos de France en son domaine.
J'aime ces portraits, pas forcément parmi les plus connus, où elle se promène, mélancolique en ses jardins.
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Mélancolie, oui, gravité même, sous le masque de l'enjouement et du mouvement perpétuel, il n'y avait en elle "aucun fond de gaîté réelle".
En prenant de l'âge, les agitations de l'adolescence passées, de ses portraits émane une sensation de distance désabusée, d'inaptitude au bonheur ; même dans ce dessin, où vêtue à la dernière mode en semi-redingote rose, poudrée et empanachée, elle semble promener dans le sillage de sa traîne une ineffable et douce tristesse sans pourtant d'amertume. Ce croquis fut envoyé par Axel de Fersen à sa sœur la comtesse Piper, la confidente de ses amours impossibles.
Car s'il est sûr que le beau Suédois et sa Reine s'aimèrent rien ne prouve que leur relation fut autre que platonique. Bien sûr, nous, hommes modernes, eussions souhaité qu'elle connût l'extase physique, ni Madame Fraser relayée par la vulgarité du film de Madame Coppola ne s'en sont abstenues, mais c'est là faire fi de la psychologie d'une époque où le sens du devoir était fondamentalement sacré pour celle qui devait perpétuer la lignée ; les monarques pouvaient afficher des favorites mais les reines ne pouvaient s'autoriser ces abandons. Je ne pense pas, en outre que Marie-Antoinette ait jamais été sous l'empire des sens, de l'aveu de son propre frère elle "n'avait pas de tempérament".
De la gravure centrale émane un aristocratique nonchaloir et le pastel de 1791 interrompu par la lamentable équipée de Varennes, percé par les piques des sans-culottes, portrait le plus ressemblant selon madame Campan, est bouleversant par la dignité qui se dégage de cette femme à la beauté prématurément fanée par l'opprobre et la souffrance.
Car digne, elle le fut, face aux goujateries des gardiens du Temple qu'elle continuait à saluer alors qu'ils lui soufflaient la fumée de leur pipe au visage, digne aussi sous ses habits de veuve. Toute trace de beauté, encore perceptible dans ce rapide crayon d'Augustin Dupré en 1791, s'est évanouie et c'est une femme sans âge qui accomplit ce dernier itinéraire où aucune humiliation n'altérait la majesté de celle qui marchait à la mort avec détachement.
Dans sa dernière lettre, dont personnellement je ne remets pas en cause l'authenticité, une de ses dernières pensées va vers ses amis, les "seuls regrets qu'elle emporte en mourant". Car fidèle elle fut, à ses proches et à ses serviteurs ainsi que ses fournisseurs, peintres, coiffeurs ou modistes qu'elle honora toujours, et pour certains jusqu'au temple, de ses commandes.
De ses derniers jours deux témoignages pris sur le vif nous bouleversent :
Ces adieux au roi quelques heures avant l'échaffaud sont la seule représentation exacte de cet évènement par Mallet un témoin oculaire , et, après la cruelle séparation, assistant aux soins donnés à sa fille par un médecin, l'ex-reine, l'air atone, presque hébétée porte encore sa robe brune à semis de fleurs, la livraison de sa tenue de deuil n'ayant pas encore eu lieu.

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J'ai simplement voulu donner ici les clefs de mon attachement à ce personnage, sans chercher à en faire l'historique, mais tout ne s'explique pas, il est aussi une fascination que seuls certains êtres exercent malgré eux, au delà d'eux.
Marie-Antoinette n'était ni une lettrée, ni un génie politique, elle sut tout simplement s'inscrire dans cette époque qui fut la sienne et dont son destin était de na pas lui survivre.
Elle était vivante, terriblement vivante, et seuls les individus pétris de vie, ardents de vie continuent à hanter les vivants.
Ils ne sauraient mourir...




















