Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

dimanche 6 janvier 2008

Mazagan ; le vent. Avant.

D' El Jadida, la Nouvelle, ville marocaine et océane les racines plongent très loin jusqu'aux vestiges du ribat (monastère) de Tit là où la terre se noie dans l'Atlantique.
Comptoir portugais, ceinte de remparts, la cité prit un nom aux origines obscures, Mazagan, et ce jusqu'à la fin du protectorat français où le nom ancien de "La Nouvelle" lui revint.
Jeune coopérant, je débutai ma vie professionnelle à El Jadida en tant que professeur, j'y restai deux ans mais cette ville-sorcière m'est restée fichée en cœur et âme.

Etabli à Casablanca je découvris la ville, après un voyage de quatre-vingt-dix-sept kilomètres. La place centrale était celle d'une sous-préfecture au charme désuet avec son théâtre, sa poste, ses restaurants et un magnifique magasin de chaussures Bata.

place_lyautey_1951batatheatre_1930


Le lycée Ibn-Khaldoun préparait à deux baccalauréats le français et le marocain et, moi l'historien d'Art ma voici propulsé professeur d'histoire et géographie en terminales des deux types...
Jeune et fringant, aimant plaire ( et oui, chacun a ses faiblesses) j'arborais un costume de velours côtelé vert-bouteille et un magnifique nœud-papillon bleu nuit rayé de vert ; Intimidé, je regardais la file d'élèves qui m'attendait, l'écart d'âge était faible entre un enseignant débutant et ceux qui allaient s'abreuver de ma science que je ne possédais pas (vous savez vous quelque chose des Aghlabides et de complots du Makhzen sous Moulay Aziz ? Eh bien moi oui, maintenant, na!).
En outre ma maigreur me faisait paraître plus jeune que ceux qui me devaient respect et considération.
Allez Riri, bombe le torse, prends le regard du conquérant et, hop, entre dans l'arène. Je venais de me composer la noble attitude quand derrière moi retentit un sonore "en rang", médusé je me retourne pour bredouiller : "mais je suis professeur" et une taloche vient s'écraser sur ma nuque accompagnée d'un "il n'y a pas de mais". J'ai eu la seule réaction possible pour s'en sortir honorablement, j'ai éclaté de rire, mes élèves aussi riaient, seul, Monsieur Hosni le répétiteur à la pédagogie hâtive était, réalisant sa méprise, au bord de l'a syncope...

Il se tissait des liens forts à El Jadida, mes anciens élèves et moi nous revoyons toujours car nul ne sort indemne du sortilège de la cité. Olivier R est à présent proviseur de lycée, Jamal-Eddine T Directeur-général de l'ESG de Casablanca, Mohammed El K journaliste à Paris, Rachid homme d'affaires, il y avait aussi Fouzia T et tant d'autres... C'est la secrétaire du lycée Mademoiselle Hadj-Tahar qui me donna le prénom marocain de Redouane qui m'est toujours resté.
Mademoiselle X, je tairai son nom par charité, avait une poitrine tellement développée, que moi le non-sportif, raffolais de parties de tennis avec elle rien que pour rire de la gêne qu'étaient ses "avantages" chaque fois qu'elle entreprenait un revers.
Il y avait aussi Boubker J-E, blond aux yeux verts, élégantissime et languide, d'une douce beauté qui me poignait le coeur, il portait sur lui les signes de ceux d'ailleurs,  ceux pour qui la vie terrestre est trop petite. Il s'est suicidé à moins de quarante ans...

La vie "mondaine" tournait autour de deux pôles, un vieil aristocrate Français Monsieur H des G et le Pacha de la ville.
Un petit-fils de Pacha, le gracile Ahmed B-A m'initiait aux arcanes de la danse orientale tandis que son frère, fin de race en diable, épouvantait sa famille par ses frasques.

Lassé des voyages en autobus matin et soir, je finis par louer un petit appartement dans la zone de villas "le Plateau", j'y dormais donc trois nuits par semaine.
La maison avait appartenu à un colonel français qui, en mourant avait légué le bâtiment à son intendante, les langues aiguisées donnaient à la Dame d'autres fonctions ; quoi qu'il en soit l'altière et mince personne toujours vêtue de caftans resplendissants et fumant cigarette sur cigarette était un vrai personnage de roman, elle était suivie d'une gazelle favorite nommée Tarfaya qui adorait mâcher les cigarettes que son originale maîtresse lui abandonnait. La bête mourut subitement ; bien avant les interdictions actuelles j'appris donc que le tabac tue.

Mon appartement, au premier étage, finissait en proue sur la terre vierge, comme une nef sur une mer d'herbes ondulantes sous le vent incessant, le vent de Mazagan...
Les lieux fleuraient la vieille bourgeoisie coloniale, curieux amalgame de mobilier art-déco et d'objets orientaux, les rayonnages, nombreux, regorgeaient de livres que je dévorai bien sûr, je me rappelle en particulier un roman d'amour, de trahison et de mort "Au pas lent des caravanes" ; j'ai retrouvé ce livre en vente sur la toile et j'hésite à l'acquérir. Faut-il réveiller tous les souvenirs ? Les amours contrariées de Myriam et de Kaddour ne m'apparaitront 'elles pas aussi plates que les Antinéa et autres Aurore de Pierre Benoît qui pourtant enchantaient mon adolescence ?

Mais ce qui par dessus tout était devenu un élixir hypnotique était le vent ; à la pointe du triangle vitré qui donnait sur le néant l'espace vibrait de souffles continus, tantôt modulés et d'autre fois stridents, les caresses de l'air savaient devenir coups de fouet, les arbrisseaux ratatinés par le souffle continu penchaient tous dans le même sens, le vent liait dans une même exhalaison la vieille médina à la forteresse de la Mazagan portugaise, une même plainte unissait la place Lyautey aux souks et à la fameuse "citerne" où fut tournée une séquence du film "Othello" ; les lieux susurraient ou hurlaient la même musique immémoriale et j'entendais dans ce souffle la voix de l'Histoire, les armées de moines-soldats et les premiers colons, les Portugais aux pourpoints de brocard et aux nefs invincibles et les détonations des poudres allumées pour ne rien laisser lors de leur fuite après la reconquête marocaine.
Il n'était nul besoin de fermer les yeux pour vibrer à ce chant du Monde, à cette litanie des âges où le présent apparaissait infiniment petit dans l'immense boulevard de l'histoire et démesurément grand de par sa participation au flux des temps.

Mazagan, après tant d'années, les souffles de ton vent, transportent j'en suis sûr mes envoûtements de ta ville, je revois Boubker l'éphèbe m'offrant dans un sourire les éclats d'ivoire de sa parfaite dentition, et Fouzia qui venait me préparer du thé ainsi que les déhanchements d'innocence lascive d'Ahmed l'élève enseignant de danse, et le pourpoint de Mohammed que j'initiais au théâtre, et les plumeaux de tes palmiers qui époussetaient le ciel. Tout cela revit et vibre encore dans l'incantation de tes errements.

Mazagan, El jadida, a beaucoup grandi ; avant-port de Casablanca la cité est avilie par d'immenses construcions industielles, ses plages sont des "resort", je n'ai donc pu illustrer mon billet que de photos d'époques révolues.
Mais le vent se souvient, lui, ses transes et ses mélopées me parviennent encore intactes.

Mazagan, Mazagan...



Posté par Henri_Pierre à 02:45 - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Irréalité et vie...

Il y a quelque chose d’irréel dans les photographies de ton article, malgré la marque Bata (qui a subi d’ailleurs de sérieux revers récemment). Irréel parce qu’on dirait que la présence humaine n’est marquée que par ses architectures. Heureusement tes mots m’apprennent qu’il y avait bien de la vie dans ce « Mazagan », vies qui se poursuivent fort heureusement aujourd'hui… Merci de ce retour sur toi.

Posté par Jean-Yves, dimanche 6 janvier 2008 à 10:24

Passager du vent

Tu as décidément le don des résurrections. En lisant ce fragment d'âme que tu nous offres aujourd'hui, je sentais de façon quasi palpable les personnages que tu évoques tandis que je voyais se dessiner ce toi que je n'ai pas connu, mais dans lequel je retrouve cette acuité du regard et cette sensibilité qui font aujourd'hui de toi le meilleur des compagnons. Je suis particulièrement sensible au vent dont tu as choisi de faire la basse continue de ces lignes, ce fidèle élément qui porte les parfums de la vie et du souvenir, qui pousse vers les rivages qui nous attendent, qui prodigue autant de caresses que de morsures. Rien de plus ambigu, rien de plus essentiel que le vent; je le remercie d'avoir porté, ce matin encore, ta voix et ton sourire jusqu'à moi.

Posté par jardinbaroque, dimanche 6 janvier 2008 à 12:23

Après avoir lu ton récit, j'ai l'impression d'y avoir vécu...

Posté par Sphinx, dimanche 6 janvier 2008 à 13:00

J'ai lu avec grande attention votre texte et je me laisse volontiers embarquer dans cette partie d'histoire qui est la vôtre. Un moment agréable que j'apprécie un peu plus à chaque lecture de vous. Merci Henri-Pierre...

Posté par Joëlle, dimanche 6 janvier 2008 à 22:54

...

Tes textes, tes histoires, sont toujours aussi prenants et délectables. J'adore la forme tout. J'aimerai bien avoir autant de vocabulaire que toi.

Pour l'anecdote tu as bien fait de rire, perso je crois que je n'y aurais mm pas pensé, mais c'était la meilleure réaction à avoir en effet.

Meilleurs voeux au passage, biz!

Posté par dream volt, lundi 7 janvier 2008 à 12:02

@ Jean-Yves :j'ai choisi des photos "sans vie" (sur un site internet) parce que "mon" Mazagan n'est plus. Sauf dans les mémoires.

@ Jardin B : Le vent m'a toujours transporté. Je ne sais si je suis de partout ou de nulle part.

@ Sphinx : Bienvenue, votre visite chez moi m'a permis de vous découvrir. Un bonheur.

@ Joëlle : Mais c'est trop d'honeur. Vous êtes ici chez vous.

@ Dream : A mon âge tu auras certainement autant sinon plus de vocabulaire. Merci de tes voeux et plein de joies pour toi.

Posté par Henri-Pierre, lundi 7 janvier 2008 à 14:25

Je suis ému par cette évocation de Mazagan. C'est peut-être un peu bateau, mais j'ai pensé, en le lisant, à Camus l'algérien.
A propos de Mazagan, je l'ai vu évoqué dans un article du mensuel lyonnais 491

http://www.491.fr/Archives%2007/Mulot.html
Si j'ai bien compris (par ailleurs), Mazagan était une colonie portugaise qui aurait été entièrement transportée, par décision royale, en Amérique, pour former la ville actuelle de Mazagao velho, Brésil... Est-ce la même Mazagan ?

En tous cas, au plaisir de vous relire et, oui, bonne année.

Posté par ouam-chotte, mercredi 9 janvier 2008 à 20:33

@ Ouam-chotte : Bienvenue en mes terres virtuelles, et merci pour ce lien.
c'est bien de la même Mazagan qu'il s'agit, les Portugais après avoir reçu l'ordre d'abandonner la ville et de la reconstruire au Brésil, en 1758 si mes souvenirs sont bons, mirent le feu aux munitions de poudre afin de ne rien laisser aux nouveaux, et légitimes, occupants.

Posté par Henri-Pierreh, jeudi 10 janvier 2008 à 17:51

félicitations.

Félicitations pour l'ensemble de votre site, commentaires, reportages et photographies.

Bravo.

Posté par Lefebvre, mercredi 27 février 2008 à 19:03

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