Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mercredi 10 octobre 2007

Carte postale

Méfiez-vous de vos "paysages mentaux" ils sont fragiles et fugaces ; en voici le témoignage.
Je m'apprêtais à rédiger un billet sur les trésors méconnus de nos églises provinciales, quand, une carte reçue dans un courrier de Jean-Yves (dans mes liens) est venue s'imposer à toutes mes autres pensées et occuper de son insistance tout l'espace de mon esprit.
Ainsi, ce billet lui est consacré, presque malgré moi.
L'image répond à une pochade que je dessinai à l'encre violette sur un courrier que j'adressai à Jean-Yves, et figurant une mule du dix-huitième siècle émergeant d'un falbala, tout comme sur cette image.

Konstantin_Somov

La gouache de Konstantin Somov, datée de 1916 et exposée au musée Brodsky de Saint-Petersbourg, figure une scène rêvée dans le goût des "bergeries" à la française.
A cette époque les références culturelles du monde occidental étaient encore celles de ce pays.
L'artiste n'ignore rien des modes Françaises du dix-huitième siècle, la robe "à la polonaise" aux tons étouffés et suaves de lilas pâle, ainsi que l'échaffaudage capillaire poudré sont représentatifs des années 1776-1778, avant qu'un caprice de la mode n'impose les coiffures basses (très relativement)"à l'enfant".
Aucune invraisemblance non plus dans l'habit "puce" du galant qui, suivant la mode pré-romantique, arbore ces cheveux "au naturel" qui ont démodé les perruques.
Allez, chipotons un peu, les souliers à haute empeigne de la demoiselle étaient plus portés sous la Régence qu'en cette fin de siècle.
Le godelureau contient de sa main gauche les battements d'un coeur en émoi, tandis que la dextre tente de saisir la rose (quel symbole !) que l'on imagine savamment balancée entre offrande et retrait.
La pensée de "La Femme et le Pantin" s'impose.
Les lèvres pleines de désir du godelureau s'étalent, charnues, sur la main offerte ; les yeux se ferment pour mieux céder à l'extase. Le muscadin ne voit rien, ni du sourire faux de la lèvre mince et cruelle de l'aimée, ni de son regard froid qui calcule les effets de sa stratégie.
Dans ces tons délicats seul l'éclat vénéneux de l'émeraude qui orne le bracelet répond à la couleur du siège métallique, et donc froid, sur lequel repose l' Idolâtrée. L'époque de Mata-hari sombrait avec une délectation mortifère dans le mythe de la "Femme Fatale"
Un soleil éteint, sombre dans les eaux mortes d'un étang-miroir, l'époque d'avant-Grande Guerre était friande de "pêcheuses de lune" et de transgressions du miroir.
Les feuilles sont d'automne : un monde se meurt.

La fascination du dix-huitième siècle et des mièvres ré-interprétations de ses bergeries allaient survivre à la déflagration de l'aube sanglante du siècle.

Tout cela m'a ramené vers quelques gravures gouachées des années 1920 évoquant des thèmes similaires . leur aspect onirique leur a valu d'âtre accrochées aux murs de la "chambre des petits châteaux".
Il y a fort longtemps que ces images, du temps de mes études, furent acquises à Pau, elles aussi m'ont suivi dans tous mes itinéraires, y compris à Casablanca, avant d'orner (définitivement ?) la pièce où elles se trouvent aujourd'hui.

la_paonne

rose

ensemble

Les thèmes, d'un romantisme de convention, est toujours le même, mais adouci ; les femmes sont ici plus aimables et les costumes sans aucun souci de vraisemblance vont du dix-huitième au dix-neuviéme siècles comme des habits de théâtre ; les décors, évocateurs eux aussi de décors de scène sont purement imaginaires ; ce sont les années folles : plus besoin de références du passé, tout "sonne" Art Déco, un monde nouveau s'ouvre, tout est à inventer.

Ma préférence va à l'image de gauche, parce que la pavane érotique de la grande paonne à la robe de rose répond aux sons névrotiques de la flûte de Pan du satyreau en habit vermillon.
Il y a bien des années, pour une boutique du Marais, je m'inspirais de ces rêves gouachés pour décorer les portes d'un placard. La boutique ferma, je récupérai les deux battants qui moisissent avec détermination dans ma cave.

portes

Et ce siècle mort, et tant évoqué continue à hanter, tel un paradis perdu, les mémoires.
Il n'y a certainement rien de vraisemblable dans les constructions mentales qui, toujours, lui donnent une vie fausse sans jamais l'appréhender.
Souvenirs non vécus, rêve d'échapper à nos laideurs pour un monde idéalisé dépouillé de tout ce qui le déparait mais qui en était certainement sa substance.
Le dix-huitième siècle n'en finit pas de mourir, comme ces roses de Barbizon qui, il y a quatre jours faisaient, un décolleté de délicate fraîcheur à Marie-Antoinette.

Elle

Posté par Henri_Pierre à 15:56 - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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