Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

samedi 28 juillet 2007

Les Dragons

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Se lever la peur diffuse dans le corps, peur sans raison, peur insidieuse et insistante.
Bourdonnement de mouches néfastes au creux d'oreilles méchamment sifflantes en une sourdine continue et obsédante.
Fenêtre ouverte sur un paysage où l'horizon vous colle à la gueule comme s'il voulait, en abolissant les perspectives, vous plaquer au mur de la chambre.
Fait'il beau ou fait'il gris ? Peu importe, le coeur, comme un pierre, vous dit qu'ils sont de retour.

Ils sont là les Dragons, inopinément.
Inexorablement, la journée leur appartiendra et n'aura d'autre réalité que celle que leur avidité dévorante voudra bien vous restituer au crible de leur méchanceté opiniâtre et lancinante.

Il faut réagir, s'occuper, faire quelque chose, je ne sais pas moi, telle chaise de jardin est à recoller, les branches basses qui encombrent l'étang sont à élaguer, un courrier attend qu'on lui réponde... inanité, vacuité, inintérêt, aucun moteur ne vient affirmer la nécessité des choses.

Tu ne peux rien mon Ami, ni toi ni un autre,les Dragons font un écran entre mon entendement et toi, entre moi et vous. Ils m'investissent et me possèdent, jusqu'à quand je n'en sais rien, mais ils sont là, sournois et lovés en moi, haïssables et nourris de mon anxiété, de ma peur, de mes larmes refoulées.
Mais pourquoi sont'ils là enlacés à mes tripes tordues dans un magma immonde ?
Pourquoi me cassent'ils les bras qui se tendent désespérément vers l'extérieur ? Pourquoi me nouent'il la gorge faisant un rempart infranchissable à l'appel qui voudrait tant sortir d'un esprit torturé par des strates d'angoisse ?

La journée s'enlise en activités extérieures et boueuses macérations de l'âme ; il n'y paraît rien, les gestes automatiques créent le masque de l'illusion.

La journée va finir sur un dîner improvisé, les invités viennent bientôt, vite, vite, un bain bien chaud, une tenue avantageuse, sent-bon aspergé et sourire affiché.
Je descends les escaliers, le miroir du vestibule me renvoie le reflet d'un maître de maison avenant, mais il ne me révèle pas la présence que je sens, mes Dragons-chiens m'accompagnent plaqués à mes jambes, le sillage de leur langue hideuse et pendante n'est connu que de moi, leurs yeux flavescents d'enfer ont des lueurs d'apocalypse et les ondoiements de leurs corps répugnants cadencent mes pas de plus en plus résolus.

Bonsoir, que je suis heureux de vous voir...

Oh, Henri-Pierre, comme c'est gentil de nous recevoir tout à trac ? Tu vas bien ? Mais ce que tu as l'air en forme ? Comment fais-tu pour avoir toujours bonne mine ?

En forme oui, bonne mine pour sûr, venez mes Dragons, qui est le plus fort ? vous voyez bien que c'est moi, les autres ne vous voient même pas...

Ils partiront mes Dragons, jusqu'au prochain retour, ils attendent, tapis dans l'insondable qu'une mauvaise variation de lumière, une fatigue ou un mot mal reçu leur ouvrent la trappe de mes profondeurs d'où ils viendront hanter mes heures.

Mais, c'est sûr, ils partiront.

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Posté par Henri_Pierre à 16:30 - Commentaires [29] - Permalien [#]

Commentaires

    Quel texte ! Et comme tes invités de ce soir-là, à te voir si à l'aise, si souriant, si... tellement si ! jamais je n'aurais soupçonné que tu puisses avoir si mauvaise compagnie en secret !
    Habituellement, les adultes se plaignent du spleen, broient du noir... Toi, tu trimbales à tes trousses une équipe de dragons... Quelle est donc la part de l'enfance qui dort en chacun de nous ? Mystère...

    Posté par eva, dimanche 27 mai 2012 à 00:05
  • @ Eva : Sait_on jamais ce que cache le masque d'un clown social ?

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 27 mai 2012 à 09:29
  • "un clown social" ! tu es bien sévère avec toi-même... La part de séduction qui est en toi ne m'est jamais apparue comme le masque du clown social... Beaucoup de séduction, un peu d'enfance, une grande érudition... et puis, l'amour de la musique sacrée n'est pas compatible avec la clownerie. Je t'embrasse,et... bon Marrakech !

    Posté par eva, dimanche 27 mai 2012 à 12:25
  • @ Eva : Je te promets que je sais très bien faire...
    Mais que je suis sensible à la valorisante vision que tu as de moi.
    Je t'embrasse de Marrakech

    Posté par Henri-Pierre, mardi 29 mai 2012 à 17:18
  • Aux dragons, faisons gras dons...

    Je découvre avec paradoxal " bonheur " cette page un peu lointaine ( Temps ), et cette meute de Dragons " sous le tapis ":
    je les verrais en monogrammes précieux sur les rideaux de Charme à présent, garants de ton humanité et de ta profondeur, ces griffus " flammifères " !
    Je les ai aperçu, te lisant, tel le petit chapelet de levrettes, qui fait escorte à Madame de Guermantes, en robe rouge ( Habit ), et descendant ses escaliers, justement, comme ses ombres, intimes et nécessaire..
    Ces créatures signent, comme des emblèmes, la présence de doubles, triples...Fonds en nous, de dimensions autres, et font valser la surface d'une drôle de
    danse, plus..." Fondamentale "..
    Comme le dit l'un de ces commentaires ( tous si inspirés, vraiment ), cette énergie sur laquelle il nous faut danser ( justement ), selon les asiatiques, nous relie au SSSSSouffffle tellurique et fondamental, qui annonce souvent Epiphanie..
    Nous avons à subir, en attendant, leur inquiètante présence ( et qu'on ne peut "lâcher" comme des invités )..;
    Mais on dirait que je pérore à donner des leçons de """ sagesse """...hi hi...
    Mais je sais que Tu sais....

    Posté par Patrick- Tom, samedi 3 novembre 2012 à 09:42
  • Je lis à l'instant ce billet référencé pour J. Orient et que je ne connaissais pas.
    Je t'admire en t'aimant de tout mon coeur.
    Peut-être cette "leçon" de volonté m'aidera-t-elle à donner le change, ce soir, demain..... en attendant , ces dragons démons ne me quittent plus et ne me donnent d'autre envie que de quitter la scène.
    Merci pour tes mots que j'aime toujours, cher-cher Henri-Pierre.

    Posté par laura, samedi 3 novembre 2012 à 15:44
  • @ Patrick-Tom : Non, non, tu ne pérores pas et les levrette de Mme de Guermantes sont une bien séduisante évocation d'un doux enfer.
    Le billet est vieux mon ami, mais le thème est toujours d'actualité.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 4 novembre 2012 à 10:03
  • @ Laura : savoir faire le dos rond. Il y a toujours de la lumière au bout du tunnel.

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 4 novembre 2012 à 10:04
  • Miroir, mon beau miroir...

    Apprendre à les connaître c(s)es dragons et s'appuyer sur la certitude qu'ils finiront par s'éloigner.... C'est un moyen de les affronter les yeux dans les yeux et de ne pas se laisser impressionner , dominer par eux... Attendre que la vague de leur brûlures passe, pas d'autre alternative...On finit presque par avoir de l'affections pour ces monstres qui se manifestent pour nous apprendre quelque chose de plus sur nous, ils faut arriver à les écouter, pas facile...

    Merci à Jeanne d'Orient qui a partagé ce magnifique écrit, ces mots me touchent profondément...

    Posté par Anne-Lise, jeudi 27 juin 2013 à 10:10
  • @ Anne-Lise : Que vos mots me touchent chère visiteuse. Je ne savais même pas que Jeanne avait partagé.
    Merci doublement à elle pour ce partage et pour vous inciter à vous promener ici ce dont je vous suis très reconnaissant.
    Vous êtes toujours bienvenue...

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 28 juin 2013 à 16:13
  • Je suis (re)venue ici il y a 3 ou 4 jours, sans me souvenir que j'avais déjà lu ce billet... et j'ai été étonnée d'y retrouver mon commentaire... Le texte est toujours aussi magique !.. et les dragons qui m'entouraient alors m'ont semblé plus familiers, moins effrayants...Je pouvais les nommer : dragon-fureur, dragon-colère, dragon-noir, et dragon-cracheur-de-feu... parce que d'autres dragons étaient aussi sur cette page, dans ton récit... Quelle merveille cette aptitude à mettre des mots sur les angoisses !... Moi, je n'en connaissais qu'un : cafard-noir ! et soudain, surgissent les dragons... les tiens, qui sont cousins des miens !.. Les mots d'amour sont toujours à peu près les mêmes, c'est bien connu, mais les mots exprimant le spleen peuvent être tellement nombreux... si variés qu'ils laissent muets car on ne sait lesquels choisir... Mais toi, tu sais dire "l'insondable qu'une mauvaise variation de lumière, une fatigue ou un mot mal reçu leur ouvrent la trappe de mes profondeurs d'où ils viendront hanter mes heures."
    Tu es un vrai trésor... on ouvre un coffre et les mots se délivrent, s'échappent, sautent au coeur et à l'âme... parent chaque instant comme des bijoux...

    Posté par eva, mercredi 12 juillet 2017 à 17:13
  • les dragons...

    Je suis (re)venue ici il y a quelques jours, sans me souvenir que j'avais déjà lu ce billet... et j'ai été étonnée d'y retrouver mon commentaire... Le texte est toujours aussi magique !.. et les dragons qui m'entouraient alors m'ont semblé plus familiers, moins effrayants...Je pouvais les nommer : dragon-fureur, dragon-colère, dragon-noir, et dragon-cracheur-de-feu... parce que d'autres dragons étaient aussi sur cette page, dans ton récit... Quelle merveille cette aptitude à mettre des mots sur les angoisses !... Moi, je n'en connaissais qu'un : cafard-noir ! et soudain, surgissent les dragons... les tiens, qui sont cousins des miens !.. Les mots d'amour sont toujours à peu près les mêmes, c'est bien connu, mais les mots exprimant le spleen peuvent être tellement nombreux... si variés qu'ils laissent muets car on ne sait lesquels choisir... Mais toi, tu sais dire "l'insondable qu'une mauvaise variation de lumière, une fatigue ou un mot mal reçu leur ouvrent la trappe de mes profondeurs d'où ils viendront hanter mes heures."
    Tu es un vrai trésor... on ouvre un coffre et les mots se délivrent, s'échappent, sautent au coeur et à l'âme... parent chaque instant comme des bijoux...

    Posté par eva, mardi 25 juillet 2017 à 22:49
  • @ Eva : Toi, l'archéologue de mon blog me remets souvent face à face avec des moi-mêmes oubliés.
    Mais ces dragons, eux, je ne les ai point oubliés, ils me sont fidèles à un point que ces lignes-là j'aurais pu les écrire hier. Ou demain...

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 26 juillet 2017 à 19:21
  • In angustiis

    Dieu que tu sais rendre palpable le malaise qui est le tien et que ton lecteur se sent subitement désemparé, impuissant, inutile devant ce qui t'étreint et t'étouffe. Et si tu demeures trop élégant pour ne pas conclure ce billet anthracite sur un mince sourire, savoir que les maux restent tapis dans l'ombre et prêts à sauter à la gorge fait frémir.
    "On ne bâtit un bonheur que sur un fondement de désespoir. Je crois que je vais pouvoir me mettre à construire" écrivait Marguerite Yourcenar dans "Feux". En Orient, le dragon est femelle, et sa nature en fait un symbole de fertilité et de renouveau. Je souhaite que cette vague d'angoisse qui t'assaille puisse devenir un terreau fertile qui te fera, demain, plus grand et plus fort qu'aujourd'hui. Cette crise digérée, les fleurs que tu épanouiras seront sans doute plus merveilleuses encore que celles, splendides, que tu nous a offertes jusqu'ici. Je veux y croire, mon âmi, et je suis certain que tous ceux qui t'aiment aussi.

    Posté par jardinbaroque, samedi 28 juillet 2007 à 16:51
  • « Tout est pur aux purs - sauf eux-mêmes. »

    Cette petite phrase de Jean-René Huguenin (Journal) pourrait servir d'exergue, Henri-Pierre, à ton billet de ce jour.
    Ce qui m'inquiète dans les tourments que tu exprimes ici, avec un extraordinaire talent d'écriture, c'est qu'ils s'assujettissent à la logique des cauchemars.
    Tu termines sur une note optimiste. Je veux, comme JardinBaroque, y croire. J'espère aussi que ma modeste présence y contribuera un peu.

    Posté par Jean-Yves, dimanche 29 juillet 2007 à 10:36
  • Il a raison, jardinbaroque...comme souvent d'ailleurs!!

    Posté par béné, dimanche 29 juillet 2007 à 12:45
  • bonsoir HP

    ils sont là
    qu'importe leurs noms
    ils sont tapis dans nos ventres
    nos âmes
    ils semblent dormir
    nourris, repus
    et un rien, mais vraiment un rien
    ou plus ou un tout, et ils reviennent nous ronger
    mais on le sait
    ils ne mouront qu'avec nous sans doute
    nous n'essayons pas de les dompter , à quoi bon, juste les endormir
    jusqu'à la prochaine fois
    ils sont nous
    et nous le savons
    je t'embrasse en tendresse ce soir de pleine lune

    Posté par jeanne_01, dimanche 29 juillet 2007 à 23:04
  • Mon Très Cher H.-P.

    Je me sens triste lorsque je te sens ainsi, je voudrai comprendre ce malaise et t'aider si ce n'est à chasser, au moins à apprivoiser ces "Dragons"...
    Je pense que nous aurons prochainement tout à loisir d'avoir de grandes discussions légères ou profondes selon nos humeurs...
    J'ai plus que hâte...
    Je t'embrasse fort à très biêntôt!

    Posté par Emmanuelle, lundi 30 juillet 2007 à 00:41
  • C'est comme ça, et puis ça passe. Plus rapidement encore quand un ange te sourit.

    Posté par Soph et Angel, lundi 30 juillet 2007 à 14:34
  • que faire avec un dragon ?

    Attention, dans Schreck, le dragon femelle copule avec un âne : résultat : des bébés-ânes volants qui crachent du feu : ils sont très mignons en plus ! saisis ta chance quand tu en vois un ! et sophie a raison, il y a aussi des anges autour de nous !

    Posté par mitcha, mardi 31 juillet 2007 à 10:38
  • Anges...

    Celui que j'ai à côté sent. Il vient de faire un dégazage sauvage...
    Désolée pour ce moment de "poësie"...

    Posté par Soph, mardi 31 juillet 2007 à 19:11
  • Comme tes dragons sont effrayants et comme ta façon de les dompter et de les maîtriser me fait peur également... je ne suis pas de ceux qui pensent que le mal est le pendant du bien , ni que certaines souffrances rendent les bonheurs plus beaux...foutaises !! les angoisses quand elles nous rongent laissent des sillons incidieux que nos larmes retrouvent trop facilement... Il est au fond de nous suffisement de lumière pour leur tordre le coup et si parfois on en doute il faut bien vite appeller à la rescousse des malheurs plus élégants comme la mélancolie...
    Je ne suis qu'un vent d'amitié un peu lointain mais ces jours là laisse moi t'entourer d'une douce brise et te réchauffer !!!

    Posté par Louise, mardi 31 juillet 2007 à 20:18
  • anathème

    prière du soir, j'aurais voulu qu'ils soient présents à mon baptême

    Posté par lunar, mercredi 1 août 2007 à 16:43
  • Sourire intérieur

    Une douce et tendre pensée pour toi !

    Posté par Chris, samedi 4 août 2007 à 01:38
  • terre-à-terre

    On n'échappe pas à la poésie de l'ensemble mais puisque tu es sûr qu'ils partiront, seraient-ils à vendre les quetzalcacoatl ?

    Posté par Marie, samedi 4 août 2007 à 16:53
  • Votre amitié est la seule antidote à mes dragons. Ils se couchent peu à peu. Merci.

    Posté par Henri-Pierre, lundi 6 août 2007 à 19:23
  • quetzalcoatl protecteur sans ca

    Tes dragons ont une histoire, tu l'entretiens et ceux de la photo ont également une histoire, une vie d'aventures, de voyages. Qui les entretient et comment ?

    Posté par Marie, dimanche 12 août 2007 à 21:17
  • Argh !! oui effectivement...
    Très saisissant ce texte, comme beaucoup de tes écrits d'ailleurs...
    Je me lache sur une note tout a fait personnel... Certes, je sais que je peux manquer de diplomatie, mais tu sais, parfois je lache mes dragons... Et ca fait du bien !!
    Certes aussi, je regrette une fois sur deux leur liberté accordé, mais rarement par contre ca n'a pas fait avancer les choses, d'une manière ou d'une autre !!
    Je me hasarde également a te faire un gros bisou (Tiens est ce un dragon laché çà !!!) Peut être !! Qui sait !

    Posté par Phoenix, mercredi 15 août 2007 à 02:05
  • Et voilà qu'un nouveau dragon apparaît chez nous (enfin, apparaît apparaît, on le sentait depuis longtemps déjà!!), collé aux basques des pestiférés (ées) de la famille, plus difficile à cacher (voire même impossible, au vu de la corpulence), encore plus à supporter et pour cracher du feu, il s'y connaît. Que dis-je un dragon?? Un basilic, oui, dont la simple vue peut tuer, à coup sûr maintenant faire vomir!

    Posté par béné, lundi 20 août 2007 à 18:30

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