Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

samedi 31 mars 2007

Rebonds

"Petite note discordante" titre du commentaire de Jean-Yves sur mon précédent billet n'est pas si discordant que cela, tout au contraire, puisque, rebondissant sur ses mots je pourrai parler de Crescent.

Crescent était mon père, et, dans un des volets de ses itinéraires il fut "patron" d'une petite entreprise familiale.

Cette illustration permettra de comprendre que ma conception du patronat  ne se limite pas à la stigmatisation des prédateurs d'entreprises de certaines multinationales illustrant l'horreur de la logique financière que je rends responsable du désarroi social de notre monde.

La majorité des entreprises sont encore des entités de taille humaine où le créateur-dirigeant a risqué ses propres biens et où la direction du personnel tient plus du partenariat investissement/production que du "management" aveugle et destructeur.
Tant que le cancer néo-libéral n'aura pas absorbé et dissout ces entreprises-là, il subsistera des îlots où le travail ne sera pas synonyme de mal-être et d'exploitation.
C'est au nom de tous ces ateliers et autres espaces de production où l'homme a toute sa place et sa dignité que je refuse, en vain certainement, le modèle dominant.

Les établissements Rodriguez, sis route du Biscondeau à Oloron-Sainte-Marie, résonnaient de la malléabilité brulante du fer  façonné à grands coups de marteaux,  son antre  crépitait  des gerbes de soudure  assemblant  les diverses  pièces  forgées en  ensembles cohérents.
Ces ateliers  produisaient tout ce qui était fer, de la clef à la charpente métallique en passant par les clôtures "so kitch" de l'époque et les non moins désuets meubles de salon (tables basses, lampadaires, etc.)

Le Vulcain en chef était Crescent, mon père.

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Papa était un aristocrate-ouvrier, aussi intraitable sur la perfection de la coupe de ses costumes qu' expert dans l'art de faire vibrer en de longs et sourds vibratos l'enclume sur laquelle il s'acharnait. Vision extraordinaire que celle de cet homme élégant, même en "bleu", et dont les muscles rompus à tant d'exercice restaient pourtant d'apparence frêle.

L'organisation, elle, était complètement impensable, même pour l'époque. L'évidence des règlements de facture ne s'imposait que lorsque maman déclarait que faute de "rentrées" la marmite serait au chômage technique.
Dans ce cas la victime toute désignée était ma soeur, Marie-Emilie, qui, réputée être la plus "culottée", était obligée, bon gré mal gré et plutôt bougonne, d'enfourcher sa bicyclette pour aller "réclamer les factures".

L'atelier était une ruche bourdonnante de bonne humeur ; Crescent, attentif au bien-être de "ses" ouvriers n'hésitait pas à sacrifier mes vélos parce "qu'ils en avaient plus besoin que moi". Plus concerné, pensai-je,  par la générosité de mon père qu'il ne l'était lui-même, je nourrissais de sourds sentiments d'injustice qu'il m'était interdit d'exprimer.

Une dernière anecdote :

Je venais de décrocher mon BEPC. Ivre de joie et de fierté, je traverse en trombe l'atelier pour annoncer la bonne nouvelle à papa, celui-ci me regarde affectant un air sévère et me dit "Henri, tu sors d'ici, tu rentres, tu salues tout le monde, et, ensuite, tu viens me dire ce que tu as à me dire".
Douche froide, mais il a bien fallu s'exécuter ; alors, lumineux, avec un sourire si doux et débordant d'amour qu'il défie les strates du temps, papa m'a dit, "Je sais ce que tu as à me dire mon fils, je suis très fier de toi".

Crescent est mort, jeune et torturé par la maladie, mais, à l'instar du Cheschire cat, son sourire lui survit et me provoque encore de délicieuses larmes, le seul hommage que je puisse encore lui rendre.

Je sais qu'il existe encore des Crescent, et beaucoup plus qu'on ne le croit. Je ne veux pas que les Arnault, Zakarias et autres Bolloré brouillent cette réalité là, broient le travail honorable à visage humain.

P.S. Ceci n'est qu'une des facettes de cet homme que fut mon père, je sais que son itinéraire a toute sa place ici ; le temps viendra, c'est pourquoi je remercie tous ceux qui l'ont connu de ne rien dévoiler d'autre sur lui que ce qui a été dit ici.






Posté par Henri_Pierre à 11:47 - Commentaires [23] - Permalien [#]

Commentaires

    Chant du fer

    Monsieur Notre Ami,
    Vue la privation que vous nous imposez en ces temps de crise puisque vous même ne publiez plus, je me suis livré comme tant d'autres, à ce que je lis, au jeu du "come back" dans vos archives et je retombai sur celui-ci.
    Savez vous mon Ami que nous partageons une chose , enfin une de plus ..
    L'odeur de la soudure, du fer chaud ou rouillé, celle de la poussière de charbon dans la forge, le crépitement des feux d'artifice au bout de la main du soudeur masqué derrière la vitre noire de son heaume protecteur. Parfois j'entends encore le rythme fort du marteau-pilon dont on m'interdisait l'approche.
    Il y a aussi le bruit des courroies animées par un jeu de roues sur les axes fixés à la charpente... Et puis, par dessus tout, ce qui je l'avoue me manque le plus, c'est le ryhtme du marteau sur l'enclume, ces variations sonores qui marquent le balancement du bras entre le ciel et le fer qui s'écrase et s'affine . Le choc sur l'enclume. J'adorai la fin de ce chant : devant le fer vaincu, devenu noir mais encore chaud, après parfois un dernier trempage dans l'eau sombre du bac ( enfant j'y soupçonnai la présence d'une force maléfique) le bras se relevait enfin pour le coup final . Puis, comme las , du faîte de son ultime ascension, il retombait sans force, manquant volontairement sa cible pour rebondir sur l'enclume une fois, deux fois et plus encore, actant tout à la fois et sa victoire et la fin du combat par une gamme sonore si spécifique que je ne l'ai jamais entendue ailleurs que dans une forge.
    Il me manque ce chant comme nous manquent les marteleurs.
    Amitiés

    Posté par Viane, jeudi 4 octobre 2012 à 14:22
  • @ Viane : Bonjour mon ami et merci de me refaire découvrir ce billet qui était, comme pour la plupart, sorti de ma mémoire.
    J'écris peu en ce moment, c'est vrai, mais les vacances et, il faut l'avouer, un mode de vie qui me laisse peu en face de moi-même en sont les responsables. Mais rassure-toi, j'en ai un "sur le feu", je n'ai pas fini de vous enquiquiner
    Merci de ce retour, merci de ce partage, merci de, comme moi, être à jamais des file du chant du fer.

    Posté par Henri-Pierre, jeudi 4 octobre 2012 à 16:27
  • touchant

    et criant
    quand on parle "père"
    j'ai comme une absence..
    je t'embrasse

    Posté par jeanne_01, samedi 31 mars 2007 à 12:11
  • Un hommage au père et à l'Artisan, patron noble. Magnifique.

    Posté par Marie, samedi 31 mars 2007 à 13:15
  • Un excellent rebond... même si rien ne l'exigeait...

    Mon commentaire de l’article précédent se voulait une réflexion générale et ne sous-entendait aucunement, Henri-Pierre, une position que tu n’as pas. Je sais ce que tu penses du « management aveugle et destructeur ».
    Dans les grandes multinationales, le terme de patron est d’ailleurs hors-propos puisqu’il s’agit alors de quelqu’un (PDG) désigné par un conseil d’administration constitué de personnes bien éloignées des préoccupations des hommes-ouvriers-cadres qui travaillent « loin d’eux ».
    L’hommage à ton père rend leur dignité à tous ces vrais patrons qui ont su conserver une âme humaine. Merci.

    Posté par Jean-Yves, samedi 31 mars 2007 à 13:26
  • Révérence

    Devant un tel texte, frémissant d'affection et que j'imagine - peut-être à tort - écrit avec un regard embué de larmes que la pudeur seule retient, on ne peut que s'incliner devant le talent du conteur et la sensibilté de l'homme que tu es.
    Magnifique hommage à un chef d'entreprise à visage humain et à un père dont l'amour point sous la carapace du rôle qui est le sien, et qui a visiblement légué à son fils un précieux trésor qui définit tant son apparence que sa manière d'être : l'élégance.

    Posté par jardinbaroque, samedi 31 mars 2007 à 13:33
  • @ Jeanne : les racines coupées restent les plus douloureuses

    @ Marie : merci pour lui.

    @ jean-Yves : Je te remercie pourtant de m'avoir donné cette impulsion, Crescent aussi t'es, j'en suis sûr, reconnaissant.

    @ Jardin : juste, je le voyais tremblant dans mon souvenir humide de larmes comme à travers le verre brisé du cadre présenté...

    Posté par Henri-Pierre, samedi 31 mars 2007 à 14:41
  • Beau-père

    Avec émotion j'ai lu ces quelques lignes sur CRESCENSIO. Et il revient alors à ma mémoire ses conseils pour faire plier le fer, régler la soudure et respecter des proportions harmonieuses.
    La table rouge c'etait lui pour la tête, et moi pour les mains. Il nous a quitté bien trop tôt. Je le regrette beaucoup. A bientôt....

    Posté par PHILIPPOS, samedi 31 mars 2007 à 18:15
  • mon vieux

    comme dans la chanson de Jonaz, j'ai connu les vacances à la mer, avec toujours un petit apprenti légèrement simplet ; il avait le don de se les approprier, de les mener au CAP d'une main ferme , avec toujours la réussite à la clef, mais hélas, (pensai-je à l'époque), il fallait les emmener avec nous en vacances ! Il s'entourait d'un excellent ouvrier, qui ne comptait pas beaucoup ses heures, car il était très aimé. Et l'odeur de la forge revient encore me titiller les naseaux... c'est vrai, pour lui les dimanches et jours fériés, n'existaient pas, c'est vrai que pour moi, même en bleu, c'était Monsieur la Classe. Oui, des patrons comme çà il y en a encore, mais ils triment dur, très dur, assomés par les charges... Artisans artistes... on leur dit "chapeau" de continuer à y croire, d'être humain, de respecter ceux qui travaillent pour eux.

    Posté par mitcha, samedi 31 mars 2007 à 20:20
  • Pour ces quelques mots, il t'en seta pardonné bien d'autres , plus cruels!

    Posté par emma, dimanche 1 avril 2007 à 11:29
  • Emouvant hommage à ton papa.
    Je me souviens de ces entreprises familiales à taille Humaine. Nous en sommes loin aujourd'hui!
    Bon dimanche et bisous.

    Posté par cristina, dimanche 1 avril 2007 à 11:57
  • @ FELIPE : au nom de CRISTOBAL Colomb et MIGUEL del Castillo, ENRIQUE salue ton retour chez lui.
    Mille mercis pour ton envoi qui m'attendait à Charmes.
    @ Mitcha : ;o)
    @ Emma : L'âme humaine est un yoyo entre bien et mal...
    @ Cristina : La bête finira bien par mourir, un nouveau cycle pointe déjà son bout du nez

    Posté par Henri-Pierre, dimanche 1 avril 2007 à 15:02
  • @ Riquin

    Plus je lis et j'entends de choses sur mon papi Crescencio et plus je regrette qu'il soit parti si tôt. Je me demande comment serait notre vie s'il était toujours là...

    Posté par Soph, dimanche 1 avril 2007 à 19:29
  • 8h..

    juste un passage rapide... mon train est proche... le lirai ton post plust tard mais voulais moi aussi te faire la bise Tu n'avais pas accès à mon blog quand il était privé??
    Bonne journée l'amo

    Posté par piel, lundi 2 avril 2007 à 08:04
  • Représentant du personnel (collège ouvrier) de l'établissement où je travaille, j'aurais beaucoup à dire sur le cynisme des grandes entreprises actuelles. Je me contenterai ici de saluer le portrait que tu esquisses de ton père.

    Posté par Jonas, lundi 2 avril 2007 à 10:55
  • J'aurais aimé évoquer un autre aspect de cet homme que je n'ai pas connu mais dont j'ai tellement entendu parler. Mais chut ! Je garderai le silence, promis.
    Une suggestion de lecture (je sais, encore une !)pour ceux qui voudraient en savoir plus et mieux compendre ce qu'on jour tu écriras sur ton père : Les Soldats de Salamine, de Javier Cercas, Actes Sud.

    Posté par Affreux Jojo, lundi 2 avril 2007 à 11:50
  • La façon dont tu parles de cet être m'apporte une lumière un peu plus évidente finalement sur ce que tu es aujourd'hui...et sur ce que tu dégages...!! Merci du beau partage un peu dévoilé que tu nous laisses ici...
    Biz henri !!

    Posté par lance, lundi 2 avril 2007 à 22:13
  • je trouve ça beau... j'ai l'impression d'être dans l'atelier et d'assister à la scène... tu es touchant.

    Posté par nicolas, jeudi 5 avril 2007 à 19:27
  • Tu sais combien j'aime aller à la pêche aux billets anciens... Comme il est beau celui-ci ! tout frémissant !... et ton père... comme il est vivant ! et toi... et tout... C'est magnifique, resplendissant, jaillissant ! j'adore !

    Posté par eva, vendredi 17 mars 2017 à 17:53
  • @ Eva : tu ne peux savoir le plaisir que tu me fais. T'embrasse fort

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 17 mars 2017 à 19:25
  • le père

    un grand vide quand on parle de père
    il y a eu ceux de substitution
    toujours émue à les voir avec leurs enfants
    le tien était là
    quelle belle personne tu me donne à voir
    je t'embrasse ami

    Posté par jeanne, vendredi 31 mars 2017 à 10:32
  • donnes .

    Posté par jeanne, vendredi 31 mars 2017 à 10:32
  • @ Jeanne : Comme toujours merci de ta visite accompagnée de si justes mots

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 31 mars 2017 à 15:40

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