Le blog de HP

Au fil de mes paysages mentaux

mardi 23 janvier 2007

Clepsydre

Nuit au sommeil fragile, le temps est rythmé par un clapotis espacé et régulier, certainement un robinet mal fermé, je prête l'oreille ; oui, l'origine du bruit est bien identifée.
Il faudrait que je me lève et localise le lieu de la fuite, mais la maison est grande et j'ai toujours eu la panique du noir.
Et puis, la régularité de la goutte qui heurte la porcelaine d'un lavabo ou d'une baignoire ou encore d'un évier, finit par me bercer, annihiler ma conscience et s'insinuer en moi.
Je suppose que, de chaque coin de la maison, le bruit doit changer de musique, et aussi d'intensité ; mon esprit se glisse dans la pénombre de l'escalier, monte vers le dernier étage, et, fantomatiques, les portes des chambres de part et d'autre du couloir central, sans avoir même à s'ouvrir révèlent les pièces plongées dans la pénombre, inquiétantes et familières à la fois.
Toujours en pensée, je redescends, guidé par le goutte à goutte, au premier étage où les grandes chambres vides ( ce week-end nous ne recevons personne ) sont refermées sur les sommeils ou les lectures solitaires de la semaine passée.Mon oeil caresse les formes des lits, armoires et fauteuils, tous en même temps, comme si la léthargie et le rêve nous offraient l'ubiquité.
Habité par le son obsédant et ténu, irritant et solliciteur, je parcours rez-de-chaussée et sous-sol. Le tapis de la pièce favorite des chiens doit encore être imprégné de leur chaleureuse présence ; au salon, certainement, les roses d'il y a quinze jours doivent continuer à se momifier dans le vase vide.
Que regardent les divers portraits maintenant que nous ne les regardons plus ?
Je deviens moi même goutte d'eau et m'aventure dans ce que je ne verrai jamais, les entrailles de la demeure : les tuyaux anciens en plomb, les plus récents en "chépakoi" gris et laid qui me conduisent à la fin de leur périple tellement mystérieux dans une campagne où le tout à l'égout n'existe pas, là où le mouvement de la particule liquide sera définitivement digéré.

Les maisons secrètent des sons sui generis, ils sont sa respiration, sa digestion, son expression et ses témoignages. Craquements des parquets ou de certains meubles (et seulement certains), frôlements de micro habitants ou d'origine imprécise, bruissements d'airs injustifiés et autonomes, ouverture spontanée de telle horloge de parquet du vestibule qui a toujours posé la même énigme dans les avants et les avants d'avant.

Mystères que l'on n'a aucune envie d'élucider.

Pigeon vole, meuble vole, enfin H-P, me direz-vous, un meuble se déplace ? Tu veux nous faire croire aux poltergeist de Charmes ? Tu n'en as pas assez fait avec tes bruits non identifiés ?
Mais non, voyons, je voulais vous parler du destin exceptionnel d'une pièce de mobilier acquise il y a quelques siècles à Casablanca par le petit coopérant fauché que j'étais alors.
Cette armoirette en bois léger, peinte de façon naïve et colorée fut acquise sur un vague marché aux puces, le "derb ghallef" pour quelque chose comme dix francs. L'intérieur est tapissé de papier Art Déco de roses bleues passablement défraîchies que j'ai toujours laissé.
Ma chienne de l'époque Lalla (paix à son âme) élut domicile sous ledit meuble dans ma cuisine casablancaise.

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Ah si l'artisan qui  l'avait conçu de toute sa naïve habileté avait pu prévoir le fabuleux destin nomade de son chef-d'oeuvre!
Le petit buffet, après Casa, fit l'objet d'un déménagement et fut entreposé aux Mureaux chez le grand-père d'un ami (Paix à son âme, celle du papy, pas celle de l'ami)  en attendant que je m'installe à Paname, puis , l'objet m'accompagna dans toutes mes errances : rue de Pixérécourt, rue Haxo, rue des Archives, boulevard de Strasbourg puis Saint-Martin où, la semaine passée, il se trouvait encore.
Maintenant, la cuisine de Charmes qui offrait un renfoncement idoine l'a accueilli.
Nous y gardons les épices, et, toujours mutique, il livre, à qui l'interroge, la richesse éloquente de son âme lourde de ses tribulations.

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A charmes, d'autre part, la saison de la chasse bat son plein, Belle et Chitan, énervés et frémissants battent la campagne à notre grande inquiétude.
De retour au logis, ils continuaient à arpenter frénétiquement les pièces, un coup d'oeil par la fenêtre nous a révélé la cause de leur émotion : un magnifique renard est venu chercher refuge chez nous, sa tête splendide dépassait des végétations qui bordent l'étang. Il est resté un bon moment, hiératique et sauvage ; fixez bien la gauche de la photo, vous le verrez lorsqu'il s'apprêtait à nous quitter.
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Posté par Henri_Pierre à 10:59 - Commentaires [16] - Permalien [#]

Commentaires

  • Ton blog est devenu mon refuge... Quand quelque chose ne va pas, je viens ici, et tes maisons m'envoûtent... Ce passage sur les bruits de la maison, la respiration de la maison, les tressaillements de la maison... est un vrai morceau de roi. C'est un enchantement ! Je suis là à sourire béatement en écoutant tous ces craquements légers, ces goutte-à-goutte dans les canalisations en "chépakoi" ! Quelle trouvaille !

    Posté par eva, jeudi 16 février 2012 à 23:37
  • @ Eva : Que tu me fais plaisir ma chère amie, une telle "utilisation" de ce blog sufit à le justifier ; et puis, tu sais quoi ? Tu me fais redécouvrir mes avants. Merci.

    Posté par Henri-Pierre, vendredi 17 février 2012 à 08:42
  • Cher HP,
    Je crois t'avoir déjà dit que tu avais un véritable talent de conteur. Ce nouveau billet, intimiste et plein de charme, le confirme. Ce que tu écris me fait penser à cet "éloge du quotidien" que font passer les peintres hollandais du XVIIe dans leurs tableaux, et qui est étreignant parce qu'il décrit des choses infimes et éphémères dont, justement, le caractère fragile et transitoire fait tout le prix et toute la beauté.
    Merci pour ces petits fragments d'univers à la fois sensibles et nostalgiques.

    Posté par jardinbaroque, mardi 23 janvier 2007 à 12:15
  • merci

    pour cette douceur
    cet endroit
    qui merite sans doute son nom
    merci pour ton armoire casablancaise
    merci pour le renard (que je n'ai pas vu!)
    merci pour cette sérénité
    cette tranquilité reposante
    je me suis posée ici
    près du renard.

    Posté par jeanne, mardi 23 janvier 2007 à 13:08
  • Que c'est mignon cher cousin et touchant quand tu parles si bien de ce que tu chéris ...

    Posté par Mini fée i Fée, mardi 23 janvier 2007 à 16:52
  • Henri-Pierre, envoûteur...

    Henri-Pierre, je suis toujours charmé par ton goût à nous rapporter ces péripéties qui semblent des « petits riens » et qui pourtant façonnent nos vies de manière vivace. Je suis sensible à ces observations précises de ton quotidien que tu nous fais partager tant par l’écriture que par la photographie.
    « Charmes » t’aurait-il appris à charmer tes lecteurs ?

    Posté par Jean-Yves, mardi 23 janvier 2007 à 19:50
  • Il est clair qu'il " Charme " ses lecteurs Monsieur HP, mais cette phrase " Que regardent les divers portraits maintenant que nous ne les regardons plus ? "
    est terriblement songeuse,respectueuse de la vie, et des détails infinis qui entourent celle ci....

    Posté par lance, mardi 23 janvier 2007 à 23:05
  • Blandices

    Alors, là … je reste interdit ! Que pourrais-je ajouter à ce concert de louanges, à ce panégyrique ? Au début, je me suis cru sur le blog de l’abbé Pierre, mais le dithyrambe est bien destiné à Henri-Pierre ! Je trouvais qu’il y avait du Proust dans tes écrits, mais me voilà bien surclassé dans le compliment !

    Posté par Affreux Jojo, mercredi 24 janvier 2007 à 09:13
  • i'm coming soon...

    Charmes, attend moi, j'arriiiiiivvee...Fin avril c'est dans 3 mois....d'ici là, j'aurai quitté mon travail actuel...changement de carrière. J'ose.
    Des bisous d'amour henry.

    Posté par ghizlaine, mercredi 24 janvier 2007 à 11:55
  • @ jardin, Jean-yves et Lance: C'est vrai que l'observation du fil des choses est, pour qui veut voir, peut être plus révélateur que l'événement.

    @ Jeanne : je suis heureux que tu saches certains langages comme celui du petit meuble jaune.

    @ Monsieur la Fée : Qu'y a t'il de plus réconfortant que les cousinages choisis ? Même si nous n'avons pas de grandes vacances familiales en commun, nous avons su déceler d'autres parentés.

    @ jojo : nous avons le "Pierre" en commun...

    @ Ghizlou : Dans trois mois, Charmes ne sera qu'un immense sourire de printemps pour t'accueillir.

    Posté par Henri-Pierre, mercredi 24 janvier 2007 à 12:24
  • charmée

    Donc je ne révèlerai pas les mystères des vieilles maisons qui respirent, soupirent, craquent et vivent leur dépendante vie, surtout la nuit entre pierres et parquets. Par contre j'indique où se trouve le renard (pas celui qui est venue croquer les poules d'à côté) : vu dans la lumière du reflet du ciel. En agrandissant ma vision s'est révélée exacte.

    Posté par Marie, mercredi 24 janvier 2007 à 20:08
  • Ha ...

    là ?
    oui...

    Posté par jeanne, jeudi 25 janvier 2007 à 08:13
  • Des anciens portraits, j'en possède pas mal, et j'aime les regarder et les intérroger.
    Ton texte est très envoûtant!

    Posté par cristina, jeudi 25 janvier 2007 à 19:02
  • La table sur laquelle nous prenons nos repas vient de chez Emmaüs. Son plateau est si largement fendu qu'on y passerait le doigt mais nous ne la changerons pas même si Jacky ne sait rien ou presque de son histoire. Il y a le tiroir que nous n'ouvrons pas et qui garde, nombreuses,les photos d'avant, avant que nous nous rendions compte que notre histoire allait devenir commune. Chaque année, nous rapportons d'Inde les nappes dont nous la parerons tout au long de l'année, des nappes à l'aune de sa valeur, dix roupies, vingt, trente feraient lever les bras de Jacky en l'air. "You kill me" a-t-il l'habitude de dire et les marchands de rire avec lui. Cette table, c'est comme ce meuble de Casablanca, une histoire ignorée, une charge d'émotions intenses.

    J'ai adoré le prénom de la petite chienne : Lalla. la nôtre s'appelait Fifou et nous serions bien en peine de dire pourquoi ce sobriquet venu de je ne sais où.

    Posté par patrick, samedi 27 janvier 2007 à 07:03
  • comme dans un roman

    Le parquet craque-t-il à charmes ? une soirée d'hiver, un feu de cheminée, une ambiance feutrée et hop... mes romans de jeunesse prennent vie.

    Posté par nicolas, dimanche 28 janvier 2007 à 13:32
  • Charmes

    Henri, si tu continues à parler de Charmes comme cela, ça va être l'invasion... Pour les gens du cru, 2 solutions :
    - activer le barrage qui noie la vallée du Blaiseron
    - se réfugier à Paris. Tous ses habitants amateurs d'esprit et de beauté étant chez toi, c'est la que l'on trouvera la solitude et l'air pur !
    Incroyable ...

    Posté par amiance, jeudi 8 février 2007 à 14:37

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